Yvan Franck 2La liste des pays africains qui dépénalisent l’homosexualité s’allonge au fi l du temps, mais la situation des personnes LGBTQI 1 en Afrique demeure extrêmement préoccupante. Les persécutions, les discriminations et les violences se poursuivent voire s’intensifient sur une grande partie du continent . Franck Yvan Folenou Tchaiwou, Camerounais d’origine, est un militant des JOC et de la cause LGBTQI. Il a fui son pays pour des raisons liées à son orientation sexuelle. Réfugié en Belgique, il est le porte-paroled’un nouveau réseau international de défense des personnes LGBTQI Afrique  Occident Solidaire (AOS).

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Aujourd’hui, seize pays africains sur 54 ont dépénalisé l’homosexualité, dont certains dans une actualité récente, tels que le Botswana, le Gabon, le Lesotho, le Mozambique, l’Angola et les Seychelles. Depuis 2006, l’Afrique du Sud a quant à elle autorisé le mariage entre deux personnes de même sexe. Mais en dehors de ces quelques avancées, l’homosexualité reste généralement mal perçue. Une grande majorité de pays africains répriment et condamnent l’homosexualité. Et dans les pays qui ont décriminalisé l’homosexualité, les discriminations subsistent et contraignent les personnes à se battre pour le respect de leurs droits. Au Cameroun, où est né Franck Yvan Folenou Tchaiwou, la situation semble même s’empirer. L’avocate camerounaise Alice Nkom, spécialiste de la défense des droits LGBTQI affirme que dans son pays, « être homosexuel, c’est vivre dans la terreur et la violence permanente » 2.

Cette violence, Franck Yvan Tchaiwou l’a vécue. La découverte de son homosexualité par sa famille l’a contraint à fuir sa ville natale et à une vie d’errance pour tenter d’échapper à sa propre identité :

Je suis né au Cameroun, dans une famille chrétienne. J’ai découvert très tôt mon attirance pour les personnes de même sexe ainsi que les nombreux préjugés qui entourent l’homosexualité dans mon pays. Quand tu es homosexuel au Cameroun, tu es considéré comme maudit. Ta famille te rejette, la société te rejette et l’État te rejette et te condamne. Tu vis une vie cachée en espérant ne pas te faire emprisonner. Quand ma famille a appris que j’étais homosexuel, j’ai été envoyé en thérapie de conversion 3 pendant plusieurs années pour chasser l’esprit de l’homosexualité de mon corps. Cela a été une période très difficile pour moi. Je pensais qu’en allant ailleurs, les choses allaient peut-être changer. Mais les changements n’ont pas eu lieu. Ça m’a vraiment fort déçu parce que je voulais correspondre aux attentes de ma famille et de la société. Après « l’échec » de la thérapie de conversion, je suis parti en Algérie où je me suis formé et j’ai reçu de l’aide d’une communauté religieuse. Mais suite à une nouvelle tentative de retour vers mon pays qui n’a pas été concluante, j’ai finalement quitté le Cameroun pour la France, et ensuite pour la Belgique ou j’ai fait une demande d’asile. La persécution qu’on vit en tant que personne homosexuelle est d’une intransigeance terrible : vous perdez tout ; vous n’avez plus rien. C’est d’une violence inouïe. J’ai tellement cherché la liberté. Aujourd’hui, j’y suis arrivé. 

Homophobie d’État

En Afrique, l’homosexualité est généralement considérée comme une déviance. Une déviance qui, dans certains pays, est criminalisée et punie directement par l’État par des peines de prison ou des travaux forcés. Certains pays vont même jusqu’à condamner à la peine de mort des individus pour avoir des relations sexuelles avec des personnes du même sexe. C’est le cas de la Mauritanie, d’une partie du Nigéria et de la Somalie. Au Cameroun, l’article 347 bis du Code pénal pénalise les rapports sexuels entre personnes du même sexe : « Est punie d’un emprisonnement de six mois à cinq ans et d’une amende de 20.000 à 200.000 francs (CFA) toute personne qui a des rapports sexuels avec une personne de son sexe. 4 ». Cette législation légitime voire encourage les violations commises à l’encontre des homosexuel·les dans le pays.

Au Cameroun, il y a une homophobie d’État. Le pays te condamne, la famille te voit comme le diable, les religions qui sont censées t’accueillir à bras ouverts te rejettent complètement. Tu es totalement exclu. Si la population t’attrape, le lynchage peut mener à la mort, tu pries presque pour que la police t’attrape avant. Et la situation ne va pas en s’améliorant, bien au contraire. Aujourd’hui dans mon pays, il suffit d’une simple dénonciation (jugeant la démarche, le ton de la voix, etc.) pour que le tribunal engage des poursuites. Dans les pays qui ne prennent pas position sur la question, c’est parfois encore pire, car les homosexuel·les sont livrés à l’intransigeance du jugement de la population. Si la loi ne dit rien, qu’il n’y a pas de cadre légal, alors la violence de la population peut être encore plus grande. En mai 2021, au Bénin, trois femmes transgenres ont été agressées dans un restaurant à Cotonou. Pourtant, au Bénin, l’homosexualité n’est pas criminalisée, contrairement à ce qu’il se passe dans les pays voisins (comme le Togo, le Ghana, le Cameroun ou le Nigeria). Dans les faits, cela n’empêche pas les minorités sexuelles béninoises de signaler régulièrement des persécutions envers elles 5.

Comment en sortir ?

La voie juridique

Il existe divers instruments juridiques de protection des droits de l’homme qui ont été ratifiés par plusieurs pays africains concernés par les violations à l’égard des personnes LGBTQI.
Le Cameroun a ratifié la Déclaration universelle des droits de l’homme, la charte africaine des droits de l’homme ou encore le Pacte international des droits civils et politiques. Comment peut-il y avoir autant de violence envers les personnes homosexuelles dans un pays qui signe et s’engage dans ce genre de traités ? Il faut que la Communauté internationale et la Cour européenne des droits de l’homme condamnent le Cameroun et tous les autres pays qui signent ces conventions, mais ne les respectent pas. Il faut également faire pression ici, en Belgique, pour boycotter les pays qui discriminent et condamnent les personnes homosexuelles.

La voie de la solidarité

Outre la voie juridique, une autre solution consiste en la mise en place d’une solidarité locale en Afrique, mais également au niveau international pour défendre les Africain·es LGBTQI victimes de violences ou d’emprisonnement et sensibiliser à leur sort.

C’est dans ce cadre qu’est né Afrique Occident Solidaire (AOS). C’est un réseau international mis en place précisément pour venir en aide aux personnes LGBTQI et pour créer une solidarité entre l’Afrique et l’Occident, notamment en ce qui concerne la dépénalisation de l’homosexualité dans les pays qui la condamne encore ; l’organisation de jumelage associatif LGBTQI, la mise en place de plaidoyers internationaux, la lutte contre les persécutions LGBTQIPhobes et VIH et enfin la délocalisation des personnes en danger vers des pays africains gay-friendly tels que la Côte d’Ivoire ou encore le Gabon. 

Encadré : Racines de l’homophobie

Dans l’imaginaire collectif africain actuel, l’homosexualité serait une perversion apportée par l’Occident venue perturber la « culture authentique africaine ». Les origines de cette homophobie seraient alors à chercher dans la culture et la tradition africaines qui repousseraient depuis la nuit des temps l’homosexualité. Mais de nombreux auteurs s’érigent contre cette vision d’une Afrique authentique et de surcroît homophobe et transphobe. C’est le cas de Maximilien Atangana, animateur socioculturel permanent à Hainaut Culture. Poète performeur, conteur et percussionniste sous le pseudonyme Jah Mae Kân.

L’homosexualité a-t-elle existé dans la culture ancestrale africaine et si oui, comment était-elle perçue ?

Il y a une dizaine d’années, je m’intéressais à la question de l’oralité en Afrique et à l’imaginaire qui était fixé dans les textes oraux et les rituels, comme les contes, les mythes ou les fables.
Quand on écoute ces récits populaires, certains parlent de polygamie. On peut en déduire que la société qui a promu ce texte tolère la polygamie. Or, je n’ai jamais entendu de tel concernant l’homosexualité dans l’Afrique précoloniale.

Y a-t-il des mythes qui parlent d’homosexualité ? Il y a des mythes qui parlent parfois d’un couple de jumeaux, ou d’un individu qui relève des principes féminins et masculins en même temps...
En faisant des recherches sur la littérature africaine, je n’ai pas trouvé dans l’imaginaire, qui est justement nourri par ces récits populaires, que l’homophobie existait avant la colonisation dans les régions d’Afrique subsaharienne. Et personne ne m’a jamais montré ou démontré que les cultures africaines précoloniales condamnaient l’homosexualité. C’est très difficile à attester.
Ce que l’on sait par contre, c’est que les hommes efféminés ne subissaient pas de réflexion, de répression morale, on ne se moquait pas d’eux. Au contraire même, leurs différences étaient reconnues. Ce qui peut très bien se comprendre selon la cosmovision africaine : quand des gens pensent que rien n’est inutile, que tout ce qui est parmi nous relève de la totalité de ce qui est et se justifie, on est moins intolérant.

On ne peut toutefois pas prétendre que l’homosexualité était pratiquée comme elle l’est aujourd’hui avec des couples homosexuels, mais on n’exclut pas que ces pratiques aient eu lieu dans un cadre précis comme celui de l’initiation.

Mais alors d’où viendrait l’homophobie actuelle ?

La colonisation y est pour beaucoup dans le rejet de l’homosexualité, et ce de deux façons :
Il y a, tout d’abord, l’évangélisation venue avec le code colonial. Le christianisme interdit l’homosexualité. L’islam aussi. On pourrait difficilement se laisser convertir au christianisme sans avoir à entendre parler de Sodome et Gomorrhe et de tout ce qui justifie l’homophobie dans le christianisme.

Mais un autre fait moins connu pourrait aussi expliquer l’homophobie dans les anciennes colonies esclavagistes. Sodomiser des esclaves mâles, surtout ceux qui étaient récalcitrants, ceux qui fuyaient, était une pratique relativement courante. Cette pratique exprimait le fait que les esclaves n’avaient pas de corps, c’était juste de la chair. On pouvait disposer d’eux. Dans les colonies, les colons pouvaient disposer des corps noirs. Et même en Afrique, c’était connu que des homosexuels blancs s’en prenaient à des hommes noirs.

Selon moi, il existe donc deux sources de l’homophobie en Afrique qui sont toutes les deux liées à la colonisation, mais qui passent par deux biais différents : le biais religieux et le biais plutôt lié aux mœurs, aux abus et qui ne relève pas du religieux. La pratique de l’homosexualité a pu être mal vue, car elle était pratiquée par des colons sur des personnes africaines non consentantes.

Au Cameroun, le pouvoir utilise-t-il les homosexuels comme cible pour détourner le regard de ses propres carences ?

Au Cameroun, l’homophobie est tellement répandue dans la population que je ne pense pas qu’elle ait besoin d’être instrumentalisée par le gouvernement. Il ne fait pas bon faire son coming out dans ce pays. Mais en même temps, il y a quand même une certaine hypocrisie puisqu’il y a un bar gay à Yaoundé. Ce bar est connu de tout le monde...
L’homosexualité est également condamnée par l’Église et l’Église est un pilier de la pérennité du pouvoir dans le pays.
Aujourd’hui, la population n’est pas prête à dépénaliser l’homosexualité, mais comme cela se passe souvent dans l’histoire sociale, cette pratique commence tout doucement à faire sa place et progressivement les mentalités commencent à changer.

Pour résumer, l’homosexualité gène de moins en moins aujourd’hui, mais elle gène encore beaucoup trop.

1. Lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres, queer, intersexes
2. B. MAKOOI « Alice Nkom, l’infatigable défenseure des LGBT au Cameroun », France 24, octobre 2021.
3. Une thérapie de conversion est un ensemble de traitements pseudo-scientifiques d’origines diverses utilisés dans le but controversé de tenter de changer l’orientation sexuelle d’une personne.
4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Droits_LGBT_au_Cameroun
5. O. Bizot, « Bénin : trois femmes transgenres frappées et forcées de se dénuder à Cotonou », France 24, mai 2021.

Le Gavroche

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