La santé des personnes détenues demeure un angle mort de nos politiques pénitenciaires, révélant un manque de vision et d’engagement politique. Les conséquences sont lourdes, tant pour les détenu·es que pour les soignant·es. Alors que la population carcérale augmente et que la précarité et les troubles psychiques s’aggravent, il y a urgence d’agir pour garantir aux détenu·es un accès effectif à des soins de qualité, comme l’exigent les normes belges et internationales. Entretien avec Kris Meurant, directeur pôle Psycho-social chez Transit ASBL
Propos recueillis par Stéphanie Baudot, journaliste Démocratie et France Huart, membre de l’ASBL 9m2
Aujourd’hui, la santé des détenu·es dépend toujours du ministère de la Justice, ce qui va à l’encontre des recommandations internationales et belges1 qui préconisent un transfert vers la Santé publique pour garantir des soins équivalents à ceux de la société. Comment expliquer que la Belgique n’a toujours pas franchi ce cap ?
Il n’y a clairement pas de volonté politique. Le transfert vers la Santé publique représente un investissement financier conséquent, ce qui constitue un frein pour les autorités politiques. Mais ce qu’elles oublient, c’est que cet investissement permettra de faire des économies substantielles dans les soins de santé à moyen terme. Chaque soin non prodigué pour des raisons budgétaires dans l’univers carcéral se transforme en cout social et sociétal majeur par la suite. Dans les pays où la santé des détenu·es dépend de la Santé publique, on observe un meilleur accès aux soins pour les personnes incarcérées et l’indépendance des soignant·es y est réellement garantie. Les exemples étrangers, comme Champ-Dollon (canton de Genève, Suisse) ou la prison de Montpellier, montrent depuis des dizaines d’années que ce modèle fonctionne, même dans des contextes de surpopulation carcérale similaires à ceux de Saint-Gilles ou Haren.
N’y aurait-il pas aussi l’idée que ces personnes doivent «payer» pour leur délit? Que c’est normal qu’elles aient moins de droits, y compris en matière de santé?
Oui, je pense qu’il y a un peu cette idée que les gens doivent assumer et payer pour leurs actes. Mais il y a sans doute aussi une forme de crainte, du côté de la Justice, de perdre le contrôle et de ne plus pouvoir garantir la sécurité si la Santé publique prenait la main sur les soins en prison. Pourtant, l’expérience française et suisse nous montre que ce n’est pas le cas.
« Il est temps d’en finir avec ces considérations financières ou idéologiques fondées sur l’idée qu’un·e détenu·e ne peut pas comprendre ce qui est bon pour lui·elle. »
Dire que le problème de santé en prison est avant tout lié à la surpopulation n’est donc pas suffisant.
La surpopulation n’aide pas: elle met une pression énorme sur un système déjà fragile. Mais ce n’est pas la cause du problème. Le vrai souci, c’est la politique pénitentiaire et le choix politique de faire de la détention la réponse quasi systématique à toutes les situations délictueuses. Pendant le COVID, le taux d’incarcération a été historiquement bas et la société n’a pas été plus dangereuse. Il existe de nombreuses alternatives à l’emprisonnement, mais leur mise en œuvre exige des moyens et l’envie d’être créatif. Mettre quelqu’un en prison, c’est souvent la pire des solutions. Dans une société démocratique, on se doit de tout faire pour l’éviter. À délit équivalent, on ne finit pas tous et toutes en prison. Avoir une adresse fixe, pouvoir répondre à une convocation, montrer qu’on est inséré·e dans la société, etc. sont des gages de respectabilité qui permettent d’éviter la prison. Mais pour les personnes avec qui je travaille –les précaires, usager·ères de drogues, issu·es de parcours migratoires, avec des troubles psychologiques…– les choses sont plus compliquées. Parce qu’elles sont à la rue, sans papiers, sans ressources, avec un casier…, elles finissent plus vite sous les barreaux. Je ne minimise pas leurs actes, mais une fois en prison, leur situation ne fait qu’empirer. Attention, précisons tout de même qu’il y a une grande variabilité entre les prisons et aussi au niveau des soins: Saint-Gilles n’est pas Marche.
Voyez-vous des évolutions ces dernières années?
Oui. On constate qu’en quinze ou vingt ans, ce qui faisait la force de la Belgique –un filet de sécurité sociale solide, avec des mailles serrées– a été sérieusement abimé. Si certaines personnes n’étaient pas à la rue, elles ne seraient peut-être pas en prison et elles ne seraient probablement pas non plus dans un tel mauvais état de santé. Depuis le COVID, malgré un tissu associatif très dense, surtout à Bruxelles, on a vu davantage de gens tomber et on n’arrive plus à mobiliser des solutions durables. Tout est saturé: centres d’accueil, maisons d’accueil, hôpitaux... La «crise» de l’accueil est venue encore aggraver la situation. Quand j’ai commencé à travailler, une personne en galère pouvait encore trouver des solutions entre deux logements. Aujourd’hui, si on est allocataire social·e, avec un parcours cabossé, on ne retrouve plus de logement dans les grandes villes. C’est devenu impossible.
Comment répondre à des besoins aussi massifs, dans un contexte de surpopulation carcérale, avec un personnel soignant en sous-effectif?
Même avec toute la bonne volonté du monde, les soignant·es sont contraint·es de prioriser les urgences. Si un médecin estime qu’un examen est nécessaire, il faut que le personnel pénitentiaire organise la sortie vers le centre médical. Parfois, l’examen est reporté, puis reprogrammé avec des délais de plusieurs mois, puis annulé à cause d’une grève. Les soignant·es font ce qu’ils·elles peuvent mais ils·elles sont souvent pris·es dans un conflit de loyauté, entre leur employeur (l’administration pénitentiaire) et leurs patient·es. Tant que les soins dépendront de la Justice, ce conflit existera. On voit des soignant·es partir, tant le contexte est délétère. Ceux qui restent, comme le dit la docteure Lise Meunier, entrent dans un processus de «zombification». Ils·elles sont broyé·es par un système qui les empêche d’exercer leur métier comme ils·elles le voudraient. Ils·elles perdent l’énergie et petit à petit, le sécuritaire prend le pas sur le soin.
La Belgique s’est longtemps présentée comme un pays attaché aux droits humains. Mais aujourd’hui, lorsqu’on voit comment on traite les gens, nous pouvons dire que notre société est maltraitante, surtout envers celles et ceux qui ont le plus besoin d’aide. On est passé d’une logique d’aide à une logique d’activation et de contrôle.
Comment concrètement se passe la continuité des soins à la sortie de prison?
Elle ne se passe tout simplement pas. Tout est compliqué à la sortie de prison. Le cadre légal considère le temps passé en prison comme un temps hors société. Si vous êtes allocataire social·e avant votre incarcération, vos droits sont suspendus pendant la détention. Et à la sortie, rien n’est automatiquement réactivé, quelle que soit la durée de la détention. Les personnes qui étaient déjà en situation de précarité ou qui n’étaient pas en ordre administrativement en entrant le sont tout autant –voire plus– en sortant. La loi organique des CPAS de 1976 prévoit qu’un·e demandeur·se d’aide sociale reçoive une réponse dans un délai maximum d’un mois. Mais pour une personne qui sort de prison, elle doit parfois attendre jusqu’à deux mois avant de percevoir le Revenu d’intégration sociale (RIS). Pendant ce temps-là, elle est livrée à elle-même, doit subvenir seule à ses besoins, sans ressources. Et on lui demande de ne pas récidiver… Pour éviter ce type de situation, nous défendons l’idée d’assurer, pour chaque personne sortant de prison, l’activation automatique de ses droits dès le jour de sa sortie. À l’ASBL Transit, nous sommes réellement coincés pour activer des aides parce qu’à un moment donné, tout devient payant. Notre centre d’accueil d’urgence permet un hébergement gratuit de treize jours. Le projet pilote de continuité de soins «72 h» lancé en 20102 permet à toute personne sortant d’une prison bruxelloise et passant par Transit de recevoir 72 heures de traitement en main. On prend en charge le cout du traitement le temps de remettre la personne en ordre sur le plan administratif et social.
Si on part du postulat que la prison est le reflet de notre société, comment la définiriez-vous?
La Belgique s’est longtemps présentée comme un pays attaché aux droits humains. Mais aujourd’hui, lorsqu’on voit comment on traite les gens, nous pouvons dire que notre société est maltraitante, surtout envers celles et ceux qui ont le plus besoin d’aide. On est passé d’une logique d’aide à une logique d’activation et de contrôle. On stigmatise, on individualise, on fait porter aux personnes la responsabilité de leur situation. Ces stratégies détruisent. Il est très difficile de se reconstruire quand on a intégré cette culpabilité. Heureusement, en prison, il y a des hommes et des femmes–du côté des directions, des agent·es, des soignant·es, des associations–qui créent de vraies bulles d’air dans un quotidien très sombre, pour les personnes détenues, mais aussi pour les professionnel·les.
On a parfois du mal à se représenter combien de personnes passent par la prison. Parmi elles, il y a une forte représentativité de personnes souffrant de troubles psychiques. Avez-vous des données chiffrées?
Ces dernières années, le nombre de personnes internées ne cesse d’augmenter. Est-ce parce que la santé mentale de la population se dégrade? Ou parce que les décisions sont prises avec un autre regard? Je ne sais pas. Mais je constate, notamment chez les usager·ères de drogues, une vraie détérioration de la santé mentale, liée à des conditions de vie qui ne permettent tout simplement pas de tenir le coup. Ces personnes ont besoin d’une attention particulière, en prison comme en dehors. Et surtout, il faut comprendre que, pour certaines, c’est le contexte qui les rend malades. Si on change ce contexte, alors les choses peuvent vraiment s’améliorer. Le KCE avait calculé qu’en 20173 , environ 25000 personnes avaient passé au moins une nuit en prison en Belgique. C’est bien plus que les 11000 détenu·es présentªes en moyenne dans les 35 établissements pénitentiaires. Et pour près de 80% d’entre elles, une prescription de médicaments a été rédigée, majoritairement des psychotropes. Dans le dernier rapport du Conseil de l’Europe, la Belgique figurait tristement parmi les pays avec le plus fort taux d’incarcération pour des faits liés aux drogues. On parlait de deux tiers des personnes incarcérées. Même sans chiffre exact, sur le terrain, on voit bien que la consommation de drogues est omniprésente en prison et la demande de soins est énorme. Vu le nombre de personnes concernées par des troubles liés à la consommation ou à la santé mentale, il est impensable qu’il n’y ait pas une stratégie massive de prise en charge des addictions en prison.
Dans ce contexte, le fait qu’il n’y ait toujours pas de programme de réduction des risques (RDR) en prison semble incompréhensible…
Tout à fait. Depuis la fin du COVID, on a vu une explosion du phénomène du crack, notamment à Bruxelles. Et cette crise traverse les murs des prisons. Transit et ses partenaires4 ont mené pendant dix ans un projet de RDR à la prison de Forest. Actuellement, le projet PIRATE5 (Projet d’information en réduction des risques, assuétudes, traitements et échanges de pratiques) est développé à Saint-Gilles et à l’unité femme de Haren. Ce que Transit demande depuis des années, c’est de pouvoir mener un vrai programme de RDR en prison avec un échange de matériel stérile (pipes à crack, seringues), comme en société où elle est reconnue comme une stratégie de soins. En Suisse, depuis 40 ans, elle a largement fait ses preuves. Si on considère que la RDR est une approche de soins, et qu’on applique vraiment le principe d’équivalence entre la société et la prison, alors il est en effet incompréhensible qu’on ne puisse pas la mettre en œuvre en détention. Et si la loi de 2005 avait ses arrêtés d’exécution, on pourrait s’appuyer juridiquement dessus pour dénoncer cette incohérence.
Quels sont les freins à la RDR en prison?
La Justice voit encore la RDR en prison comme un facteur de danger: elle y associe un risque accru pour la sécurité et un encouragement à consommer. Quand des programmes d’échange de seringues ont été mis en place, les agent·es pénitentiaires ont souvent été les premier·ères à s’y opposer, par peur d’être agressé·es. Pourtant, ces attaques n’ont jamais été recensées dans les prisons où ces dispositifs existent. Et une fois en place, tout le monde–détenu·es comme agent·es–constate une pacification autour de ces dispositifs. La prison de Montpellier est la seule prison européenne à avoir réussi un pari fou de ce point de vue-là. Le médecin responsable, Fadi Meroueh, combine tout un éventail de stratégies de soins: dépistage systématique du VIH et de l’hépatite C à l’entrée, mise sous traitement rapide en cas de réaction à cette dernière, échange de matériel stérile, traitements de substitution… En cumulant ces stratégies depuis dix ans, cette prison affiche un taux de prévalence de l’hépatite C de zéro. Un exemple à suivre...
En Belgique, on dépiste, mais on ne traite pas forcément l’hépatite C, Pourquoi?
Le traitement contre l’hépatite C est aujourd’hui efficace. Il se déroule sur plusieurs mois. Mais il est aussi très couteux. Si vous êtes dépisté·e positif·ve à l’hépatite C en société, vous serez traité·e, quel que soit le cout. En prison, si votre peine est inférieure à un an, vous n’y avez pas droit. Pourquoi? Parce qu’on craint que le traitement ne soit pas poursuivi après la libération. Il est temps d’en finir avec ces considérations financières ou idéologiques fondées sur l’idée qu’un·e détenu·e ne peut pas comprendre ce qui est bon pour lui·elle. Si on lui donne les clés pour aller mieux, il·elle les prendra. La Belgique s’est engagée auprès de l’OMS à éradiquer l’hépatite C d’ici 2030. Pour tenir cet engagement, elle devra revoir sa stratégie. Car un·e détenu·e non soigné·e aujourd’hui peut devenir vecteur de transmission demain. La santé en prison, c’est aussi une question de santé publique.
Vous avez récemment lancé un réseau pour renforcer la réduction des risques et le dépistage de l’hépatite C en milieu carcéral. Quels objectifs concrets poursuivez-vous?
Ce réseau s’appelle Unlock. Il vise à fédérer les partenaires associatifs bruxellois actifs en RDR –en société ou en prison–pour défendre un paradigme commun, et à terme, créer un réseau national avec les partenaires flamands, wallons et bruxellois. Nous voulons créer une rencontre entre la Justice, la Santé publique–qui n’a pas cette compétence officiellement, mais qui symboliquement doit être là– et les trois régions, qui, elles, ont la compétence de la RDR en société. Le plaidoyer de Unlock comprend plusieurs axes concrets: le développement de la réduction des risques en prison; le rappel de l’absolue nécessité de proposer un dépistage systématique de l’hépatite C aux personnes détenues, et de les traiter; la formation du personnel pénitentiaire à ces paradigmes et l’introduction de la naloxone–remède contre les overdoses d’opiacés–sous forme de spray, déjà disponible sous cette forme dans plusieurs pays.
1. Voir les recommandations du Centre Fédéral d’Expertise des Soins de Santé (KCE) à ce propos : Mistiaen, P., Dauvrin, M., Eyssen, M., Roberfroid, D., San Miguel, L., & Vinck, I. (2017). Soins de santé dans les prisons belges : situation actuelle et scénarios pour le futur (KCE Report 293Bs). Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE). https://kce.fgov.be/sites/ default/files/2021-11/ KCE_293Bs_Soins_de_ sante_prisons_belge_ Synthese.pdf
2. https://atsp. be/2015/12/08/focusprojet-transit-de-continuite-des-soins-de72-heures-pour-lesex-detenus/#more-372
3 Mistiaen, Dauvrin, Eyssen, Roberfroid, San Miguel, & Vinck, 2017. 4 I.Care, Cap-ITI, MOVE, L’ambu-forest, le projet Lama, Alias, Modus Vivendi, le réseau HVC… 5 https://mcusercontent.com/3afd36747a901aff68de269d1/files/ d0fb9e54-0752-5f05- 8467-30284018d35d/ Br_egrave_ves_de_ comptoir_N154_Edito_ Projet_PIRATE.pdf