« Dans la famille, l'homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat ». L'affirmation de Marx, reprise par Engels 1, n'a pas encore perdu toute son actualité.

 

A la fin du 19e siècle, la femme exprime une souffrance quotidienne. Dans « Jours de famine et de détresse », Neel Doff, devenue grande bourgeoise suite à son mariage, raconte sa propre expérience des taudis d'une grande ville. Issue d'une famille du sous-prolétariat néerlandais, elle vit à Amsterdam puis à Anvers et enfin à Bruxelles dans la misère la plus sombre. Une succession de chapitres courts racontent la faim qui tenaille, le froid qui mord, les humiliations, les expulsions successives, la peur et, pour finir, la prostitution, car il faut bien trouver quelque argent pour donner à manger aux petits frères et sœurs. Elle écrira plus tard deux autres volumes de ce qu'elle appelle sa « Symphonie de la faim », « Keetje » en 1919 et « Keetje trottin » en 1921. Ce témoignage écrit sans apitoiement, de manière simple, reste bouleversant.La femme

Durant la première guerre mondiale, les femmes sont amenées à prendre dans la société une place qui lui était refusée jusque-là. Elles doivent pourtant attendre la fin de la seconde guerre pour obtenir le droit de vote et plus longtemps encore pour que leurs droits commencent enfin à approcher ceux des hommes. Dans la littérature aussi, leur place évolue. Mais si certains auteurs leur donnent un rôle de premier plan, ils n'en montrent que plus clairement que leur place dans la société reste secondaire. « Histoire d'une Marie » d'André Baillon (1921) raconte l'arrivée à la ville d'une jeune campagnarde naïve et fraîche. Le roman décrit sa déchéance jusqu'à la prostitution. L'usage de l'article indéfini dans le titre montre à suffisance qu'il s'agit de l'histoire d'une femme parmi tant d'autres semblables à elle. L'écriture caustique et incisive passe du style direct au style indirect avec une étonnante modernité.

En 1935, Marie Gevers obtient le prix du roman populiste pour son délicieux « Madame Orpha », paru en 1933. La dame de Missembourg évoque des souvenirs d'enfance où Madame Orpha, la très jolie femme du receveur, apparaît fréquemment. Un jour, l'enfant ne la voit plus. Bien plus tard, l'écrivaine comprendra qu'elle a assisté à la naissance et à l'épanouissement d'une passion adultère, sévèrement réprimée. Le monde populaire est évoqué en filigrane et le charme de l'écriture n'élude pas la dureté de sa vie. C'est aussi par le biais des sentiments personnels que, dans « La femme de Gilles » (1937), Madeleine Bourdouxhe évoque le monde du travail et la condition des femmes d'ouvriers. Gilles travaille dans un haut-fourneau, Elisa s'occupe de la maison et des enfants. Le titre du roman indique bien qu'Elisa ne s'appartient pas. Non seulement parce qu'elle est éperdument éprise de son mari infidèle, mais aussi parce qu'une femme n'est rien sinon épouse et mère. Le film de Frédéric Fonteyn, en 2004, a heureusement tiré de l'oubli ce chef d'œuvre d'écriture sensuelle.

D'ici et d'ailleurs

 

Dans les années 1980, l'expérience de l'immigration prend place en littérature. Se fondant sur les témoignages de ses élèves, Frank Andriat publie « Le journal de Jamila » (1986) où il donne la parole à une jeune marocaine de Belgique. Les écrivains issus de l'immigration prennent eux-mêmes la plume pour écrire romans et récits souvent inspirés de leur propre expérience. Dans « Rue des Italiens » (1986), Girolano Santacono évoque la génération de son père venu travailler dans les mines tout en racontant la vie de sa propre génération. Leïla Houari publie « Zeida de nulle part » (1986) qui raconte la difficulté d'être immigrée ici et étrangère dans le pays de ses parents. Neuf personnages hantent les rues de Tanger ou de Bruxelles et leurs destins s'entremêlent dans le roman d'Ali Serghini, « La Nuit par défaut  » (1988). Plus récemment (2000), dans « Nuit d'encre pour Farah », Malika Madi aborde le douloureux problème des mariages forcés.

Et puis, il y a l'exclusion. Sans-abri, sans papier, sans ... En 1998, Jean-Marie Piemme écrit « Toréadors », une pièce forte et plus actuelle encore aujourd'hui qu'il y a dix ans. Momo, immigré nord-africain, est le gérant d'un petit salon-lavoir. Un soir, il voit entrer Ferdinand, ex-cadre sans revenu ni domicile fixe, qui veut faire laver ses vêtements. Après maintes discussions, Momo accepte, mais exige d'être payé. Ferdinand vole donc l'argent et revient acquitter sa dette. Finalement, Momo propose à Ferdinand de l'engager. Tout va bien jusqu'à ce que la firme de nettoyage impose une réduction salariale à ses employés. Alors qu'il fête Noël avec Ferdinand, Momo apprend qu'il est licencié et remplacé par Ferdinand avec un salaire amputé de 20 %. Dans cette corrida où l'homme affronte l'homme dans une âpre lutte pour la survie, chacun à son tour peut devenir toréador ou taureau, victime ou bourreau... Le monde du travail quand le travail fait défaut.





1. Engels, « L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État », 1884.

Le Gavroche

Rien de neuf sous le soleil

D’accord, les Déclarations de politique ne relèvent pas de la franche rigolade. Pourtant,… Lire la suite
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