Bamako, la ville aux cinq collines, est la capitale du Mali souverain depuis 1960. Avec une certaine fierté, teintée d’ironie, le chauffeur de taxi, attire mon attention sur « la colline du pouvoir et, juste en face, de l’autre côté du fleuve Niger, grand comme la mer, précise-t-il, la colline du savoir. » C’est-à-dire l’Université qui, en son temps, sut s’opposer au pouvoir politique autoritaire qui occupait alors « la Maison blanche », bâtiment immaculé sur fond de ciel bleu, visible de toute la ville… et qui a vue sur l’ensemble de la cuvette de Bamako.


Au petit matin, la ville africaine est chaude et moelleuse, embuée dans une légère brume tropicale. La rue s’anime. Un homme brosse devant sa maison et tente de repousser vers la rue la poussière de latérite rose que soulève le passage des voitures et des taxis, d’increvables Renault 12. Les rues goudronnées n’étant pas nombreuses, une rue goudronnée s’appelle tout simplement « le goudron ». Un jeune garçon s’efforce de mener un âne qui s’évertue à vouloir prendre une direction contraire. Des petits vendeurs, une radiocassette en plastique violet et jaune sous le bras, proposent aux rares touristes d’écouter (et d’acheter) des copies de CD des musiciens maliens qui font la notoriété du pays. Des adolescents jouent au foot avec n’importe quoi. Les boubous roses ou blancs sont portés avec majesté. Les Maliennes, élégantes et nonchalantes vont vers leur marché. Les couleurs s’éveillent avec le soleil qui s’élève vite dans le ciel. Les « bâchées », ces camionnettes dont la partie arrière a été aménagée avec des banquettes, en transport collectif, transportent des gens en tous sens. Surchargées (la police veille), les slogans peints à la main sur la carrosserie rappellent que c’est le chauffeur qui prend en main votre destin. Parfois il est simplement écrit : « Dieu merci » tandis que d’autres proposent aux passants une sentence morale telle que : « La souffrance est un conseil ».
Tout au long des trottoirs, d’un bout à l’autre de la ville qui compte un million d’habitants et s’étend sur près de trente kilomètres, ce ne sont que des échoppes, petites carcasses de bois peintes ou de briques en béton. C’est à croire que tous les Maliens sont des marchands. Mais qu’ont-ils à vendre ? Les échoppes sont le plus souvent dégarnies. Ici, « on n’achète pas selon ses besoins. On achète ce qu’il y a en magasin… et selon l’argent, au jour le jour » me dit un Touareg venu vendre ses bijoux à Bamako. Nombreux sont ceux qui, croisés dans la rue du peuple qui mène au grand marché, se proposent ou s’imposent comme guide du pays – avec une gentillesse incontournable – nous disent qu’ils ne mangeront sans doute pas encore aujourd’hui à leur faim. Même le policier souriant auquel nous demandons notre chemin vers Kondo Jigima, la Caisse associative d’épargne et de crédit. Précisément, grâce au microcrédit, de nombreux groupes de femmes s’organisent en commun et proposent leurs produits sur les marchés. Sous les toiles tendues, à côté des pagnes colorés – parfois venus de Hollande ! – les femmes vendent des poissons séchés, des piments, des petits oignons, des tomates et des pommes de terre en petits tas, de la sauce de cacahouète qui accompagnera de maigres poulets. Ici, on ne vend pas au kilo. Il ne faut être ni sociologue ni économiste pour évaluer la pauvreté de la vie quotidienne à Bamako. Même l’essence, comme pour toutes les autres marchandises, ne se vend qu’en petites quantités. Les chauffeurs de taxis s’approvisionnent au fur et à mesure qu’ils prennent en charge un client. Et pourtant au Mali, la pauvreté n’est pas seulement une question de « pouvoir d’achat ». Certes, comme tout un chacun, les Maliens souhaitent manger à leur faim, élever des enfants en bonne santé, trouver un travail et un revenu régulier, disposer d’un bon logement… Mais ils considèrent que la pauvreté est le fait de celui qui n’a plus de famille ou plus d’amis. N’avoir pas de père ou de mère pour un jeune, n’avoir pas d’enfants pour un adulte, sont des situations durement ressenties parce qu’elles concourent à l’exclusion, ce qu’exprime le proverbe malinké : « ce n’est pas la faim, c’est le désespoir qui tue » (1).
Si la plupart des Maliens ne se considèrent donc pas eux-mêmes comme « pauvres » – hormis face au regard extérieur des statistiques internationales –, leur vie est assurément rude et austère. La situation de la majorité est marquée par la précarité : aléas des récoltes, irrégularité des revenus du secteur informel, elle-même aggravée par l’absence d’un système de protection sociale efficace. Chacun sait qu’à tout instant, « entre le moment où on lève le pilon et où on le fait tomber, le bonheur peut venir et passer ». Un veuvage, un accident, une maladie ou une invalidité suffisent parfois à entraîner une famille dans la misère. Et, dans ces sociétés en transition, les solidarités traditionnelles, limitées au clan ou au lignage, ne fonctionnent plus comme autrefois, même si le mot d’ordre de la JOC malienne affirme : « Notre force, c’est notre amitié ! » Sous un autre régime, dans le but de redresser une situation budgétaire déficitaire, le Mali avait engagé la réorganisation de son système de santé en mettant fin à la gratuité des soins et en autorisant l’exercice de la médecine privée payante. Les centres de santé devaient s’autofinancer, c’est-à-dire couvrir les frais de fonctionnement et les salaires par les recettes provenant des frais de traitement et de la vente de médicaments, l’État soutenant uniquement la mise à disposition des infrastructures. Conduire une telle politique dans un pays pauvre ne pouvait évidemment améliorer l’accès aux soins et leur qualité ! Aujourd’hui, le gouvernement malien a lancé un nouveau plan décennal (1998-2007) impliquant davantage les communes dans la gestion du système de santé ainsi que dans le financement et le recouvrement des coûts. Afin d’améliorer la couverture géographique des services de santé, la politique nationale de santé publique encourage aussi la création de services d’assurances maladie locales (SAM), les « mutuelles » dont le Mali est le premier pays africain à avoir fixé le cadre légal en 1996.
Christian Van Rompaey

(1) Le Mali au quotidien. La force des faibles. Chantal Verger. L’Harmattan, 1997. Sur le thème de la coopération internationale de la mutualité chrétienne, voir sur Internet : www.enmarche.be/Cooperation/Index_coop.htm

 

Le Gavroche

Rien de neuf sous le soleil

D’accord, les Déclarations de politique ne relèvent pas de la franche rigolade. Pourtant,… Lire la suite
Mai 2019

Tous les numéros

Décembre 2019