Le vieillissement est trop souvent associé aux coûts budgétaires qu’il représente. Inévitablement, il suscite des questions à propos de la pérennité des systèmes sociaux et tout particulièrement des pensions publiques et soins de santé collectifs. Systématiquement, on omet de souligner le « marché » que les personnes âgées alimentent par leurs multiples demandes, chaque secteur social étant perçu comme une charge qu’il faut financer par une pression accrue sur les facteurs de production (1).


La dictature du produit intérieur brut semble soudain réduire son emprise quand il s’agit de considérer l’apport au marché du travail des nombreux prestataires de soins, de la recherche tous azimuts pour améliorer la qualité de l’augmentation de l’espérance de vie. Les analyses rigoureuses font alors place aux positions partisanes et le débat est pollué par des assertions qui présentent des diagnostics biaisés et, par conséquent, des thérapies inopérantes, voire iniques. Nous proposons ici d’apporter un éclairage rigoureux qui remet en question la plupart des contrevérités véhiculées dans l’opinion publique en dépit des messages d’origine des analyses scientifiques.
Le vieillissement démographique se traduit par un double phénomène, une augmentation du nombre de personnes âgées et une diminution du nombre de personnes jeunes. Traditionnellement, on utilise le graphique de la pyramide des âges pour illustrer l’état de ce vieillissement au sein d’une population donnée. Une société très jeune sera ainsi caractérisée par une belle pyramide « à l’égyptienne » formée d’une base large et d’un sommet pointu. Le rétrécissement de la base et l’élargissement de la pointe des pyramides des pays occidentaux ne sont pas récents, cette transformation se manifeste déjà dans le dernier quart du XIXe siècle. Les modifications de l’espérance de vie, de la fécondité et de l’immigration conditionnent totalement ce vieillissement mais il est à la fois plus difficile et plus intéressant de dégager les raisons des changements de société dont ces modifications sont les symptômes.

L’espérance de vie augmente : bonne nouvelle !
L’espérance de vie augmente sans cesse et qui pourrait se plaindre qu’à la naissance, le petit d’homme gagne une saison chaque année ? En Belgique, comme dans de nombreux autres pays, les progrès sont considérables. En effet, en 1880 un garçon nouveau-né pouvait espérer vivre 43 ans, aujourd’hui il pourra fêter ses 75 printemps. Pour les filles, la situation est encore plus favorable car sur la même période, leur espérance de vie est passée de 47 à 82 ans. Évidemment, ces gains sont inégalitairement répartis dans le monde à l’instar de la richesse économique, de l’accès aux soins de santé, de la culture ou tout simplement de la paix. Cette espérance de vie est une moyenne et est fortement influencée par la mortalité infantile, objet d’une amélioration considérable dans les pays occidentaux. En Belgique, à peine plus de 4 bébés sur 1000 ne dépassent pas l’âge d’un an, ils étaient plus de 108 en 1920. Ils sont encore plus de 64 en Inde, 153 au Niger et 12 en Russie et pour l’Afrique dans son ensemble ce taux atteint 89 (2). Nous bénéficions donc de gains d’espérance de vie aux âges les plus jeunes mais également aux âges les plus avancés et ces gains actuels sont clairement liés au progrès technologique mais on peut espérer que les efforts fournis dans les domaines de la prévention, de la promotion de la santé et de l’éducation à la santé ainsi que les réductions des multiples formes d’inégalités continueront également à apporter une contribution croissante. Toutefois, les bonds les plus spectaculaires du début du siècle passé ont été principalement la conséquence de l’adoption de mesures d’hygiène qui nous apparaissent aujourd’hui élémentaires. Toutefois, les nouveaux enjeux sociomédicaux tels que l’obésité, le tabagisme, l’alcoolisme ou les états dépressifs vont très certainement bouleverser les évolutions tendancielles établies par les démographes. En Russie par exemple, l’excès d’ivrognerie appelé « zapoï », est responsable de la chute brutale de l’espérance de vie des hommes qui atteint 59 ans et 11 mois, le niveau le plus bas de tous les pays industrialisés (3). Tout se passe comme si le « progrès » au sens très large du terme s’accompagnait d’excès de tous ordres qui plongeaient l’humanité dans une inquiétante spirale de médicalisation de problèmes sociaux que le « développement » ne faisait qu’exacerber. La question de « la vie bonne » à laquelle se sont attelés les plus grands penseurs est loin d’être résolue et ne peut trouver une solution qu’en nous-mêmes, que dans le sens que nous donnerons à notre existence, comme celui par exemple d’avoir des enfants ou de se donner à celles et ceux qui sont nos aînés.


« L’emploi précède l’enfant »
Si l’augmentation de l’espérance de vie est une bonne nouvelle, encore faut-il que des enfants naissent pour en profiter et que la population se renouvelle. La moyenne du taux européen qui se situe aux environs de 1,4 enfant par femme, alors que le renouvellement de la population exige un taux de 2,1 enfants par femme, cache des réalités très différentes. La France et certains pays nordiques s’en sortent notamment grâce à des mesures de politique nataliste, les Belges se contentent d’un taux de 1,6 et les Allemands et les Italiens sabordent totalement leur avenir démographique en atteignant péniblement 1,3. L’idée pourrait paraître rétrograde mais nous sommes convaincus que la pérennité de nos populations relève de notre capacité à mener de réelles politiques natalistes. C’est-à-dire, des politiques de réelle émancipation des femmes pour lesquelles tout serait fait pour que la mise au monde d’un enfant ne soit en rien un frein à leur épanouissement professionnel (4). Il est également essentiel que ces mesures concernent les hommes qui souhaitent consacrer du temps à leur(s) enfant(s), un souhait qui est souvent incompris et qui suscite plutôt les moqueries que l’admiration dans un monde tourné vers la performance. Dans les pays scandinaves, on trouve ces conditions qui permettent tout à la fois de favoriser l’activité professionnelle des mères et de les déculpabiliser lorsqu’elles choisissent de participer à l’activité économique. Les places d’accueil dans les crèches sont nombreuses, un effort est également consenti pour en améliorer la qualité. En outre, les congés de maternité et parentaux et les possibilités de modulation du temps de travail permettent de consacrer du temps à ses enfants sans mettre l’équilibre financier du ménage en péril ou sans hypothéquer un retour à la vie professionnelle (5).

Quelles que soient les orientations prises par les politiques menées à l’avenir, il faudra tenir compte de ce qui apparaît comme un nouveau paradigme de la construction familiale. En effet, dorénavant le désir de travailler précède celui d’avoir un enfant, c’est en tout cas la règle qui prévaudrait chez les femmes qui, dans leur majorité, renonceraient à avoir un enfant plutôt qu’à leur travail (6). Toutefois, des enquêtes attestent de toute la complexité des choix familiaux quand elles traduisent la volonté des femmes d’avoir un enfant de plus, une volonté réprimée par la difficulté de concilier précisément vie familiale et vie professionnelle (7). Globalement, les sondages montrent que les couples d’Européens désirent 2,3 enfants alors qu’ils n’en ont réellement que 1,5. Un écart qui varie entre 0,5 en Grèce, 0,7 en Belgique et 0,8 au Royaume-Uni (8).
Enfin, il nous faut également prendre en considération l’impact budgétaire de la venue d’un enfant dans une famille. Même si cette seule dimension financière n’est pas prépondérante, on ne peut ignorer que le niveau de vie d’une famille se réduit d’environ 10 % par enfant (9). Si l’on considère l’investissement en capital humain pour l’ensemble de la collectivité réalisé par les couples qui décident d’avoir des enfants, on peut justifier une intervention publique pour atténuer cette perte de niveau de vie.

L’immigration, plus qu’une variable d’ajustement démographique
À défaut d’un renouvellement de la population au travers d’une hausse de la fécondité, on peut imaginer que l’immigration prenne le relais et «fournisse » aux pays vieillissants, les bras et cerveaux jeunes dont ils ont besoin. La problématique est à la fois complexe et sensible mais, indiscutablement, l’immigration de populations plus jeunes constitue de manière «mécanique » un rétablissement de la pyramide des âges. Il serait toutefois réducteur et peu digne de ne considérer ce mouvement de population que sous le seul angle de la participation au rajeunissement de sociétés vieillissantes. Le respect du principe d’humanité impose en effet de ne pas établir des critères « productivistes » pour l’accueil de personnes dont la détresse serait alors un inconvénient et la haute qualification un avantage. En outre, certains a priori doivent être pour le moins « revisités ». En ce qui concerne la France par exemple, cela fait plus de vingt-cinq ans qu’elle n’est plus l’objet d’une immigration massive, son taux de fécondité n’est pas dû aux familles immigrées qui adoptent progressivement les « modes de vie » occidentaux et l’immigration dont elle fait l’objet n’est pas innombrable. En outre, et ceci n’est pas uniquement valable pour la France, l’immigration ne signifie pas «accueillir toute la misère du monde». Globalement, les migrants (qui ne représentent que 2,5 % de la population mondiale), sont plus instruits, plus nantis, plus diplômés et en meilleure santé que les populations non migrantes des pays d’origine (10).


Effet sur la hausse des dépenses de santé
La population occidentale vieillit, c’est un fait, et il semble que le message presque unanime soit peu rassurant, cela devrait coûter très cher et nous amener à réagir. Si effectivement les coûts du vieillissement dépassent nos capacités de financement, il est urgent de prendre des mesures. Les propositions ne manquent pas et chacun fourbit ses armes, les assureurs privés proposent des assurances qui devraient compenser l’inévitable délabrement de la sécurité sociale, les politiques encouragent par leurs discours et par des mesures fiscales de telles souscriptions et les derniers défenseurs de la solidarité voient leur demande de refinancement rejetée par les adeptes de l’économie libérale. Parce que le système des retraites mérite une attention particulière, nous nous limiterons ici à l’influence du vieillissement sur les dépenses de santé, objet de propos qui entretiennent malencontreusement et parfois malhonnêtement un vent de panique.

Plusieurs études ont été publiées au cours de ce premier semestre (11), toutes confirment la faible influence de l’effet vieillissement sur les dépenses de santé mais certains médias se sont obstinés à en présenter une version exagérément négative (12).

L’effet vieillissement pur
Il semble donc essentiel d’expliquer ou de rappeler ce que représente l’effet vieillissement que nous qualifierons de « pur » et que l’on pourrait appeler « effet mécanique » du vieillissement. Il s’agit simplement et uniquement de la prise en compte de la modification de la forme de la pyramide des âges. De manière mécanique, on affecte les dépenses moyennes par âge pour une année de référence (par exemple 2002) à la structure d’âge d’une année ultérieure (par exemple 2030), une structure connue grâce à des projections démographiques réalisées par le Bureau Fédéral du Plan qui tiennent compte d’hypothèses quant à la mortalité et fécondité futures, aux effets de l’immigration et de l’émigration. Cette opération peut même être réalisée en prenant les données par région en considération. Illustrons cette méthode à l’aide d’un exemple : si le coût moyen des hommes qui résident dans la Région bruxelloise s’élève en 2002 à 2 750 euros, le coût total pour 3 443 Bruxellois de 70 ans s’élève à 9,5 millions d’euros. En 2030, ils seront 4 702, on garde les coûts moyens constants et on les multiplie par le nombre de Bruxellois vivant en 2030, ce qui donne 13 millions d’euros. La différence représente bien l’effet, toutes autres choses étant égales par ailleurs, de la modification du nombre de Bruxellois de 70 ans. C’est cela, et rien d’autre, l’effet vieillissement pur ou effet mécanique du vieillissement (13). Le calcul de tout autre effet ne relève plus de la détermination de l’effet du vieillissement de la population. Ce qui a été calculé pour les Bruxellois de 70 ans peut être réalisé pour tous les âges, pour les trois régions et pour les hommes et les femmes, en appliquant strictement la même méthode. On peut alors aisément calculer le taux de croissance annuel moyen des dépenses consécutives au seul vieillissement pur. Dans l’exemple des Bruxellois de 70 ans, il s’élève à 3,7 % mais pour les femmes résidant en Flandre et âgées de 20 ans, il s’agit d’un taux négatif de -0,5 % (voir tableau 1).

Globalement, nous avons pu montrer sur la base des données des membres affiliés aux mutualités chrétiennes (environ 4,5 millions de personnes) que l’effet vieillissement pur représentait une hausse annuelle des dépenses publiques de santé de l’ordre de 0,7 %. À titre de comparaison, entre 1983 et 2004, ces dépenses ont augmenté en moyenne de 6,6 %, inflation comprise. Comme le montre le tableau 2, toutes les autres études confirment l’ordre de grandeur de cet effet vieillissement pur. La participation du vieillissement pur et même de la croissance globale de la population est loin d’être inquiétante ; elle ne justifie certainement pas les propos alarmistes lancés trop rapidement et relayés sans esprit critique. Évidemment, chaque pays connaît une situation spécifique, les États-Unis connaissent un effet volume proportionnel au dynamisme de leur population, c’est l’immigration qui joue ce rôle au Royaume-Uni alors que dans certains pays du sud, c’est principalement l’effet vieillissement pur qui joue un rôle prépondérant (voir tableau 2).
Toutefois, cet effet vieillissement, globalement faible, se manifestera différemment dans chaque secteur de soins. Dans les secteurs exclusivement destinés aux personnes âgées, il est évident qu’il sera supérieur à la moyenne. Nous avons pu calculer que l’effet du vieillissement pur pour tous les soins de longue durée (14) s’élèverait, pour la période 2010 – 2030, à 1,7 % alors que pour les soins aigus il serait l’objet d’un effet vieillissement annuel moyen de 0,7 %. La prise en charge des personnes âgées doit donc devenir une priorité, non seulement médicale, mais également sociale.

L’effet générationnel
Si le vieillissement ne constitue pas un problème budgétaire important, il faut tout de même admettre que le taux de croissance des dépenses publiques de santé exige une réflexion profonde sur son mode de financement, d’une part, et sur l’opportunité de certaines dépenses, de l’autre, qu’il s’agisse de leur prix unitaire (le coût du matériel médical, par exemple) ou de leur volume (le nombre d’antibiotiques prescrits, par exemple). La majeure partie (90 %) de la croissance annuelle n’est donc en rien la conséquence de l’effet vieillissement mais résulte d’un effet que nous appelons « générationnel ». Cet effet se manifeste lorsqu’on compare le niveau de consommation de soins entre époques pour un âge donné. Dans le domaine de la santé, en une dizaine d’années, on peut réellement parler d’une autre génération car les techniques évoluent, du nouveau matériel et de nouveaux médicaments apparaissent, les attentes des patients mais également des prestataires en sont modifiées. Ces attentes sont également profondément influencées par les découvertes et leurs promesses, par les « valeurs » véhiculées par les publicités et les médias. Ne recevons-nous pas quotidiennement des messages qui nous invitent à rester jeunes, devenir (plus) beaux, être plus performants physiquement ? En outre, avec le temps, on constate une tendance croissante à médicaliser des problèmes sociaux. Une certaine angoisse existentielle, une baisse de moral même temporaire fait penser à une dépression, le surpoids qui est avant tout un symptôme d’une société de consommation débridée devient une pathologie appelée obésité. Il est évidemment des personnes pour lesquelles ces problèmes prennent la forme d’une réelle maladie et il convient alors d’intervenir médicalement mais pour une majorité, les besoins relèvent plus de l’attention humaine, de l’organisation de la société et des valeurs qui y sont défendues et notamment d’une inégalité criante de l’accès à la culture et à l’éducation. Mais à chaque fois que l’on invente une nouvelle pathologie, on justifie l’utilisation d’un nouveau médicament ou d’une nouvelle technique, la frontière entre la médecine et le commerce est alors franchie.

Dans cet effet générationnel, on retrouve également l’influence de la hausse du niveau général des prix appelée communément l’inflation. Les salaires augmentent donc pour maintenir constant le pouvoir d’achat des prestataires mais également pour revaloriser leur travail, ce qui est tout aussi essentiel.
Afin de mettre en évidence le rôle de cet effet générationnel, nous avons appliqué la procédure suivante. Dans un premier temps, nous avons calculé, pour chaque âge, le taux de croissance des dépenses nominales entre 1995 et 2002. Cela signifie que l’impact de l’âge, que nous appelons « effet âge », a été neutralisé car les membres pour lesquels nous avons calculé le taux de croissance des dépenses de santé ont le même âge en 1995 et en 2002. Nous tentons ainsi de capter l’effet d’être en vie à un autre moment, en l’occurrence sept années plus tard, c’est l’effet « générationnel ». Dans un second temps, nous avons calculé les taux de croissance des dépenses nominales pour une cohorte de nos affiliés entre 1995 et 2002. Il s’agit donc bien des mêmes personnes qui sont sept années plus âgées et qui vivent sept années plus tard. L’effet ainsi déterminé contient à la fois l’effet âge et l’effet générationnel, on peut alors parler d’effet total (15). Il est ainsi possible d’établir un rapport entre l’effet générationnel et l’effet total, également de déduire l’effet âge (en soustrayant l’effet générationnel de l’effet total). Il faut bien comprendre ici que l’effet âge représente l’effet sur les dépenses moyennes du vieillissement des personnes d’un point de vue individuel. Il s’agit donc d’une approche plutôt microéconomique. Alors que l’effet « vieillissement » ou « démographique » pur dont il a été question ci-dessus constitue une approche macroéconomique qui vise à évaluer l’impact du vieillissement progressif de la population dans sa globalité.
Les courbes du graphique 1 (page suivante) représentent l’évolution du taux de croissance moyen des dépenses en fonction de l’âge entre 1995 et 2002. Ce taux de croissance moyen « total » est décomposé en un taux de croissance moyen lié à l’effet « âge » et un taux de croissance moyen lié à l’effet « générationnel ». La technique a été appliquée à différentes catégories de personnes affiliées auprès des mutualités chrétiennes mais également en distinguant différents types de prestations (médicaments, hôpitaux, prestations ambulatoires…) et certaines prestations très spécifiques telles que la cataracte, le placement d’une prothèse de genou ou de hanche ou même les réanimations. Les courbes du graphique 1 concernent l’ensemble des affiliés et des prestations à l’exception des médicaments ambulatoires (16). On remarque que l’effet âge est nettement positif après 55 ans.

L’effet « âge au décès »
L’effet vieillissement pur, mécanique, ne tient pas compte d’une donnée liée à l’âge et au niveau de santé du patient, il s’agit de l’effet de « l’âge au décès ». Un épisode de la vie douloureux humainement et qui s’accompagne de coûts de santé élevés, c’est accessoire dans ce contexte mais nous devons en tenir compte pour garantir le financement des soins dans le futur. En 2002, parmi nos membres, 0,8 % sont décédés et les personnes concernées ont bénéficié de près de 8 % des remboursements totaux. Si nous isolons la problématique du coût des soins, il apparaît utile de s’interroger sur l’évolution de ces coûts liés au décès en fonction de l’âge. Le graphique 2 montre très clairement que ce coût lié au décès n’augmente pas avec l’âge et qu’il culmine aux environs de 60 ans. Un constat qui nous amène à penser que l’allongement de l’espérance de vie pourrait s’accompagner d’une réduction des dépenses en fin de vie.


Plus d’années de vie en bonne santé ?
De ce qui précède on prend conscience de l’importance de la qualité de l’augmentation de l’espérance de vie. Globalement, les études consultées montrent une réduction des incapacités sévères et moyennes mais une hausse des incapacités faibles. Certains avancent que des maladies chroniques seront détectées de plus en plus tôt et qu’ainsi les patients seront traités de plus en plus longtemps. Il est même possible que cette prise de conscience soit néfaste à la santé mentale des patients. Avec de tels propos, on dépasse le champ des prévisions pour celui de la prospective. Dans ce dernier domaine, la prise en compte de l’amélioration de la qualité de la hausse de l’espérance de vie permettrait de conclure à un effet de réduction des dépenses de santé.


De nombreuses inconnues
Toutes les considérations qui précèdent ne valent pleinement que dans un contexte constant. En effet, nous ne tenons pas compte de l’éventuelle apparition de nouvelles maladies, nous ne pouvons émettre d’avis sur le rythme de diffusion des nouvelles technologies ni sur l’approche qui prédominera pour rencontrer les problèmes sociaux. À l’inverse, on pourrait tout aussi bien tabler sur des découvertes qui permettraient de garder une meilleure santé à un moindre coût et cela jusqu’à l’épuisement total de nos cellules. Les multiples recherches actuelles montrent que ce qui relevait du roman d’anticipation il y une vingtaine d’années appartient désormais au quotidien des scientifiques. Il serait à cet égard important de se pencher sur les répercussions morales, éthiques et humaines de ces recherches à propos desquelles un avis tranché paraît tellement improbable et sans doute non souhaitable.


Le vieillissement : une opportunité et un enjeu sociétal
Le lecteur qui nous a suivis jusqu’ici est en droit de se demander si les personnes âgées peuvent encore être perçues autrement qu’à travers des feuilles de calculs des coûts qu’elles génèrent. Passons sur l’argument selon lequel les personnes âgées d’aujourd’hui ont contribué hier à financer le système social de leurs propres aînés, un argument indiscutable. En outre, elles ont assuré l’éducation des enfants qui sont les adultes d’aujourd’hui, un lien fort. Ce lien, elles continuent à le construire en tant que grands-parents et demain comme arrières grands-parents par l’éducation qu’elles procurent aux plus jeunes, par le soutien moral, affectif – et également parfois financier – qu’elles donnent aux générations intermédiaires.

La transmission intergénérationnelle n’est toutefois pas épargnée par les inégalités sociales. On peut par exemple distinguer l’aide de subsistance, caractéristique des couches populaires, de l’aide de promotion, typique des catégories moyennes et supérieures (17). Les capacités stratégiques des donateurs sont également le reflet des inégalités sociales, non seulement la quantité et la qualité de ce que l’on transmet sont socialement différenciées mais il en va de même pour l’opportunité temporelle de la transmission. Il ne faut donc pas associer trop rapidement société intergénérationnelle et solidarité, il demeure un rôle essentiel à jouer pour l’intervention publique.
Dans toutes les couches sociales, les personnes âgées perpétuent une certaine tradition orale, nous rappellent nos origines et nous font entrevoir notre avenir. Des expériences de plus en plus nombreuses montrent à quel point nous avons tous à gagner à cette cohabitation inter-générationnelle. Nous pourrions ajouter le marché juteux que constitue la part des personnes âgées qui disposent d’un bon pouvoir d’achat et qui sont l’objet d’une publicité très ciblée, mais c’est une autre histoire !

Conclusion
Le vieillissement de la population n’est pas à incriminer comme facteur de croissance important des dépenses de santé, comme dirait Francis Cabrel, bonne nouvelle ! En effet, si le vieillissement en avait été la cause principale et donc incompressible, il ne nous restait qu’une alternative : ou bien trouver de nouvelles recettes ou bien privatiser une grande partie de la sécurité sociale. Fort heureusement, il reste une troisième voie qui consiste à agir sur tous les fronts qui constituent le fameux effet générationnel et pérenniser le financement en le rendant plus équitable, cela exigera évidemment un certain courage politique. Enfin, la bonne nouvelle est double si l’on considère l’apport, surtout humain, de la coexistence de plusieurs générations mais elle ne peut nous faire oublier que lorsque la perte d’autonomie sera présente, nous devrons être empreints d’une réelle empathie, d’un profond sentiment de fraternité pour donner de l’humanité à la manière dont nous accompagnerons nos aînés. L’idée de l’assurance dépendance refait alors surface. Elle est plus qu’une simple intervention financière, elle est le symbole de notre volonté de reconnaître dans tous ceux et toutes celles qui souffrent, des êtres humains qui méritent une attention faite d’affection, de respect et de dignité.

(1) Un article récent met en évidence l’importance du vieillissement sur le fonctionnement de trois types de marchés : le marché de l’emploi, le marché des services à la personne et les marchés des seniors et du quatrième âge. Le bilan est loin d’être négatif d’un point de vue économique, constat acquis et incorporé outre-Atlantique. Voir M.-E. Joel, Marché et vieillissement, Revue d’Épidémiologie et de Santé publique, Volume 53, n°3, juin 2005, pp. 251 – 256.
(2) Données 2005, voir Pison Gilles, Tous les pays du monde, Population & Sociétés Bulletin mensuel d’information de l’INED (Institut national d’études démographiques) n°414, juillet – août 2005.
(3) Voir Nougayrède Natalie, Les hommes russes sont décimés par l’alcool et le « Zapoï », Le Monde, 22 juillet 2005, p. 2.
(4) Il semble en effet que les pays qui prennent des mesures en faveur de l’accueil de la petite enfance connaissent un taux d’activité féminine important mais également une fécondité plus élevée.
(5) Voir notamment Fagnani Jeanne & Houried-Segard Geneviève, Fécondité et politiques de soutien aux parents qui travaillent, Informations sociales, n°118, septembre 2004, pp. 82 – 95.
(6) Voir Godet Michel & Sullerot Evelyne, La famille, une affaire publique, Futuribles, n°310, juillet – août 2005, pp. 67 – 82.
(7) Voir Attitudes of Europeans towards Fertility, Desires and Realizations, Bruxelles, Commission européenne, Eurobaromètre, n° 56.2, 2002.
(8) Voir Commission européenne, Direction générale de l’emploi et des affaires sociales, Rapport du Groupe de Haut Niveau sur l’avenir de la politique sociale dans une Union européenne élargie, mai 2004, p. 70.
(9) Godet Michel & Sullerot Evelyne, op. cit., p. 78.
(10) Voir Héran François, Cinq idées reçues sur l’immigration, Population & Sociétés, n° 397, janvier 2004.
(11) Le quatrième rapport du Comité d’étude sur le vieillissement (mai 2005), le rapport de la Direction générale de Politique sociale intitulé « Vieillissement, aide et soins de santé en Belgique » réalisé par une équipe universitaire au sein de laquelle on retrouve les professeurs J. Pacolet et D. Deliège (mars 2005), le rapport SHARE (Survey of Health, Ageing and Retirement in Europe) (avril 2005) et enfin, un dossier thématique des Mutualités chrétiennes, « Le vieillissement, un enjeu collectif » (mai 2005).
(12) Il nous faut toutefois reconnaître que le relais médiatique de la publication de notre dossier thématique sur ce sujet fut très majoritairement fidèle à son contenu. Voir Avalosse Hervé, Cornelis Koen, Léonard Christian, Verniest Rebekka, Le Vieillissement, un enjeu collectif, Dossier thématique MC n°5, mai 2005, 155 pages (peut être téléchargé sur www.mc.be).
(13) Pour être tout à fait précis, cette technique incorpore un second effet qui est celui de la hausse du volume de la population. En effet, globalement, la population va augmenter et la hausse se répartit sur tous les âges. Cette répartition n’est évidemment pas uniforme puisqu’il s’agit, pour certaines tranches d’âge, d’une réduction du nombre de personnes concernées. Si l’on gomme cette influence de l’augmentation de la population totale, l’effet vieillissement pur en est encore réduit.
(14) On inclut dans cette catégorie les soins en maisons de repos, maisons de repos et de soins, habitations protégées, maisons de soins psychiatriques et les soins infirmiers à domicile. En 1983, ces soins représentaient environ 3 % des dépenses publiques totales de santé et, en 2004, ils en représentaient près de 13 %.
(15) Tout en considérant que l’effet décès joue également un rôle qui n’est évidemment pas mis en évidence par la méthode proposée ici. On pourrait en fait considérer que cet effet décès est lié à la fois à l’effet âge et à l’effet générationnel. En effet, le fait que l’année de décès et l’âge au décès déterminent le niveau des dépenses de santé est intimement lié à l’âge des personnes décédées mais aussi au moment où le décès a lieu. En d’autres termes, à pathologie donnée et âge de décès donné, les dépenses seront différentes si elles sont engagées à des moments (générations) différents. Les effets des attentes des patients et des prestataires jouent certainement un rôle déterminant. Le concept de progrès technique également, un progrès presque toujours lié à une hausse de prix des prestations ou du matériel utilisé.
(16) Avant 2001, introduction du système pharmanet, il était impossible d’affecter une consommation de médicaments à un affilié particulier et donc de distinguer les consommations en fonction de l’âge.
(17) Voir Blöss Thierry, Relations entre générations et inégalités sociales, Informations sociales, n° 125, juillet 2005, p. 77.

 

Le Gavroche

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