Il serait cruel de rappeler les promesses faites par nos différents gouvernements et les institutions européennes dans le courant des années 90 au sujet de l’euro. En 1996, la Commission européenne écrivait : « l’adoption d’une monnaie unique permettra aux États membres d’influencer davantage les politiques économiques. Elle aidera à stimuler la croissance et l’emploi » . On avait même cité un chemin de croissance de l’ordre de 3 %. Mais alors, comment expliquer le manque de dynamisme actuel de l’économie, voire son atonie, et ses conséquences sur l’emploi et le chômage ? Dans les pages qui suivent, Réginald Savage tente d’apporter des éléments de réponse à ces questions.


Une fois de plus, le débat sur la politique monétaire de la Banque centrale européenne (BCE) est relancé. Le nouvel épisode récent de glissade prononcée du dollar et d’envolée symétrique de l’euro, et le maintien à un niveau élevé des cours pétroliers, constituent des obstacles sérieux à la consolidation de la reprise économique en Europe en 2005. Face à ces risques, des voix insistantes se sont à nouveau levées, tant au plan politique qu’économique, en faveur d’une baisse des taux d’intérêt directeurs de la BCE ou d’une politique plus active d’intervention de la BCE sur les marchés de changes pour freiner l’appréciation de l’euro. Pourtant, lors de la dernière réunion mensuelle en date de la BCE (début décembre), c’est plutôt l’hypothèse d’une hausse des taux qui semble avoir été discutée par la Direction de la BCE, pour être finalement – provisoirement…? – écartée en faveur d’un maintien du statu quo monétaire.
Les récentes prévisions conjoncturelles d’automne pour l’Europe pour l’année prochaine ont pourtant été systématiquement revues en baisse, tant par les services de la Commission européenne que par l’OCDE et le FMI. En toute logique, et en contexte conjoncturel incertain voire morose, l’appréciation de l’euro doit être contrebalancée ou neutralisée par un certain assouplissement des conditions monétaires internes, ou – ce qui en finale va dans la même direction – par une politique d’intervention active de la BCE sur les marchés des changes pour freiner voire contrer l’envolée de l’euro.
Mais voilà, la BCE se trouve à nouveau face à une situation cornélienne et délicate compte tenu de la définition étroite de ses missions. Car en même temps que la croissance européenne présente de sérieux risques de ralentissement, les prix pétroliers élevés poussent l’inflation européenne à dépasser – certes modestement – la norme maximale fétiche des 2 % que la BCE s’est elle-même assignée comme gage de stabilité monétaire. Or, les statuts de la BCE lui assignent comme mission centrale et unique la stabilité monétaire (ou la lutte contre l’inflation), et ce n’est que sous réserve de la réalisation de cet objectif que l’objectif « secondaire » et subordonné de stabilisation conjoncturelle peut être poursuivi.

Le consensus de Bruxelles-Francfort-Washington
Le problème fondamental se situe donc bien au cœur même de la conception intellectuelle et idéologique d’ensemble qui préside à la définition de la gouvernance économique globale de l’Union européenne, dont les statuts et missions attribués à la BCE ne sont qu’une composante, – certes importante – parmi d’autres. Cette conception découle de ce que l’on peut appeler le « consensus de Bruxelles-Francfort-Washington » ou de « BFW  » (1). L’Union européenne constitue depuis 15 ans le terrain d’application expérimentale « grandeur nature » le plus abouti et obstiné de ce « consensus », au point que ce dernier a été coulé dans des formes institutionnelles (traités) contraignantes et très difficilement réversibles. Ce consensus rejoint en fait dans ses grandes lignes les fondements de la contre-révolution conservatrice et néolibérale qui préside maintenant depuis près d’un quart de siècle (depuis le début des années 80) aux grandes orientations de politiques socioéconomiques au niveau mondial, et en Europe en particulier. Ce consensus peut se résumer à la conjonction de quelques principes apparemment simples, mais dont les implications sont capitales :
1. la politique macroéconomique active ou expansive (monétaire, budgétaire,…) ne peut soutenir durablement la croissance. Elle débouche par contre invariablement sur des dérives inflationnistes. Elle doit donc être proscrite, si possible par des verrous institutionnels forts;
2. en conséquence, les seuls objectifs de la politique macroéconomique doivent être la stabilité financière (stabilité des prix), par des politiques d’équilibre budgétaire et de contrôle monétaire crédible susceptibles de gagner la confiance des marchés et opérateurs financiers;
3. la seule voie possible pour stimuler le potentiel de croissance économique consiste à procéder à des réformes structurelles en profondeur des marchés du travail et des biens et services, dans le sens d’une dérégulation et libéralisation accrues, ainsi que d’une marchandisation plus poussée des rapports sociaux.
Dans le cas européen, bien plus même qu’aux États-Unis, ces principes de gouvernance économique libérale-monétariste se trouvent incarnés dans une architecture institutionnelle taillée sur mesure.
1. L’indépendance « politique » de la BCE est consacrée par le traité de Maastricht. Celui-ci ne lui attribue pas seulement l’indépendance opérationnelle (dans la conduite technique de la politique monétaire), mais même de facto l’indépendance exorbitante et plus essentiellement politique quant à la définition du contenu même de l’objectif de stabilité monétaire. Celui-ci a été unilatéralement défini par la BCE, hors de tout contrôle ou débat politique et démocratique, comme correspondant à un taux d’inflation in fine inférieur à 2 %.
2. Le Pacte de stabilité (et de croissance), prolongeant et durcissant les contraintes budgétaires issues du traité de Maastricht, vient de facto compléter ce dispositif en privant in fine les États de toute véritable marge significative d’action budgétaire stabilisatrice d’envergure. Il définit un objectif d’équilibre budgétaire voire de surplus en situation conjoncturelle normale (équilibre dit structurel). Des discussions serrées sont en cours quant à une redéfinition des modalités de ce Pacte.
3. Ce dispositif se trouve enfin bouclé par le rôle disciplinaire de « gendarme de la libre concurrence » dévolu à la Commission européenne. Ce rôle interdit de fait aux États et Régions européennes la mise en œuvre de politiques industrielles actives et sélectives qui risqueraient de contrevenir aux règles sacro-saintes du non-interventionnisme public et de la libre concurrence. La liberté quasi institutionnalisée des mouvements de capitaux, conséquence implacable de la loi d’airain de maximisation des profits et de prépondérance absolue accordée aux intérêts des actionnaires, interdit de fait de s’opposer aux délocalisations d’entreprises pourtant rentables. Compte tenu du maintien parallèle de la règle de l’unanimité en matière fiscale, et de l’élargissement récent de l’Union à un certain nombre de pays de l’Est à bas salaire et couverture sociale limitée, ce dispositif consacre ainsi un régime de pression permanente dans le sens de la défiscalisation compétitive, du dumping social et environnemental, de la course aux délocalisations et de la déconnexion entre profits (européens) et investissements (hors Europe).
On voit ainsi que l’indépendance de la BCE n’est qu’une des composantes d’un dispositif cohérent visant à priver les États et les autorités politiques nationales de la capacité de mener des politiques de croissance qui s’affranchiraient des règles normatives de stabilité nominale et de dérégulation concurrentielle. Il convient de relever que ce dispositif a été mis en place depuis quinze ans par tous les États membres de la zone euro, et avalisés par leurs parlements respectifs, quelles que soient les couleurs politiques des exécutifs alors en place. C’est en ce sens qu’on peut parler de large alliance politique sociale-libérale (2), qui n’est qu’une variante édulcorée du néolibéralisme dominant.

Fondements
Celui-ci postule ainsi au départ le caractère éminemment autorégulateur et stabilisateur des forces de marchés, lorsque non bridées par l’interventionnisme public et/ou les rigidités imposées par les institutions sociales. Les implications de ce paradigme sont fondamentales. Si les marchés sont intrinsèquement autorégulateurs, il n’y a pas plus de vraie place pour une intervention délibérée des pouvoirs publics, si ce n’est pour faire face à un certain nombre limité « d’externalités » (market failures) et pour garantir le libre jeu des forces de marchés. On retrouve ici la vision prékeynésienne des courants néoclassiques, d’où tout rôle actif et discrétionnaire pour la politique économique est en fait banni. Ceci débouche de facto sur l’auto-dissolution du champ politique comme lieu de débats et choix collectifs en matière économique. Dans l’univers quasi-parfait de marchés concurrentiels et des lois économiques « naturelles », les règles immuables et automatiques se substituent ainsi aux choix collectifs (3).
Le paradoxe détonnant veut que ce fameux consensus de Bruxelles-Francfort-Washington, auquel les dirigeants européens s’accrochent avec un zèle quasi-obsessionnel très déroutant (4), semble avant tout un produit d’exportation anglo-saxon : ces derniers se gardent en effet bien de l’appliquer chez eux dans son intégralité et sans discernement. Ainsi, les États-Unis, au cours des 4 dernières années, ont eu massivement recours à une politique macroéconomique activiste expansive, tant monétaire que budgétaire. Ils l’ont fait sur une échelle sans précédent pour faire face à la récession initiée par le krach boursier majeur des années 2000-2003 et amplifiée par le traumatisme du 11 septembre et les scandales financiers à répétition (Enron et compagnie). Les Britanniques, en partie pour sauvegarder leur marge d’action conjoncturelle discrétionnaire, ont calqué les nouveaux statuts de leur Banque centrale sur ceux plus souples de la FED plutôt que sur le corset auto-imposé de la BCE. Ils refusent obstinément d’intégrer la zone euro pour des raisons en partie similaires, et leur politique budgétaire, dispensée des règles rigoristes du Pacte de stabilité mais basée sur le principe dit de la « règle d’or » (5), conserve des latitudes dont rêvent bon nombre de dirigeants européens.

Faiblesses conceptuelles
Le plus étonnant reste cependant que le fameux consensus « BFW » souffre de faiblesses tant conceptuelles qu’empiriques flagrantes. Ces faiblesses sont telles qu’on ne peut que s’étonner de la persistance d’une telle domination sans partage de ce consensus implicite dans le monde académique ou universitaire et parmi les élites politiques et médiatiques.
Ces faiblesses se situent d’abord au plan conceptuel, au niveau des conclusions normatives hâtives et infondées reprises des « text-books » de vulgarisation économique et du « prêt-à-penser » néolibéral. Dès lors que l’on admet l’évidence de l’existence « d’imperfections de marchés », on attend toujours la « preuve » ou la démonstration irréfutable selon laquelle l’efficience ou « optimalité » économique serait directement et proportionnellement liée au degré de flexibilité des prix et salaires. En situation réelle de marchés imparfaits et incomplets, il n’a en effet toujours pas pu être prouvé ou établi à ce jour qu’au plus on se rapprocherait de « l’idéal-type » de la concurrence pure et parfaite des manuels standards d’économie, au mieux l’économie se porterait. L’affirmation continuellement matraquée selon laquelle « les réformes structurelles sont bonnes pour l’économie et la croissance » est donc une véritable usurpation ou mystification intellectuelle. Elle est de plus paradoxalement très mal établie au plan empirique et démentie par de nombreuses observations. Parmi les économies actuellement performantes, on trouve en effet aussi bien des économies très inégalitaires et fort dérégulées, telle l’économie américaine, australienne et britannique, que des économies restées très égalitaires et « sociales-démocrates », à périmètre social et étatique resté étendu, telles les économies scandinaves (Danemark, Finlande, Suède). En plus, les bonnes performances américaines apparentes, généralement attribuées par la pensée unique dominante à la flexibilité et dérégulation de leurs marchés, pourraient très bien être en fait attribuables à leur activisme monétaire et budgétaire expansif très peu orthodoxe des dernières années, ainsi qu’à la puissance impériale de leur système financier et du dollar (leur monnaie mais notre problème !). Grâce à la position unique de « seigneuriage » international du dollar (6), les États-Unis se trouvent en effet toujours en état, à travers le réseau de leurs multinationales, de pomper une partie significative de surplus productif généré hors frontières, ainsi que de siphonner au profit de leur croissance déséquilibrée les excédents d’épargne externes ou étrangers (jadis japonais, aujourd’hui majoritairement chinois). Ce « modèle » – quoi qu’en disent les avocats de la mondialisation libérale – n’est évidemment par définition pas reproductible à l’échelle mondiale ni exportable à l’Europe.

Bases empiriques ténues
L’autre paradoxe est que les fondements empiriques des affirmations des protagonistes du compromis BFW restent en finale ténus. Après 20 ans d’application obstinée en Europe des thérapeutiques néolibérales, la terre promise du retour à l’emploi et au progrès social semble s’estomper sans cesse telle un mirage évanescent. Pourtant, presque partout, les mécanismes d’indexation salariale ont été démantelés, les procédures de licenciement facilitées, le travail à temps partiel et le recours aux contrats précaires (durée limitée) encouragés, les « charges » sociales réduites, les hausses salariales fortement limitées, l’impôt des sociétés allégé, les conditions d’éligibilité aux indemnités de chômage durcies, les droits à la retraite redéfinis (à la baisse), etc. L’eldorado de la reprise n’est toujours pas en vue après 20 ans d’une telle purge sociale ? Qu’à cela ne tienne. Selon nos docteurs en prescriptions néolibérales, cela n’est évidemment pas dû au fait que le diagnostic – ou que le modèle théorique référentiel – serait erroné ou non transposable au monde réel…, c’est bien sûr (il fallait y penser !) que le remède n’a pas été appliqué avec assez de persévérance par des gouvernements à la remorque de leurs opinions publiques rétives ! Encore quelques solides doses complémentaires de flexibilisation sociale et de cures d’amaigrissement de l’État social, et le compte serait enfin bon !

Arbitrages
Le point faible majeur du consensus BFW reste cependant qu’il nie superbement – contre toute évidence – tout lien positif possible entre relance de la croissance à court terme et soutien de la croissance potentielle à plus long terme. Symétriquement, selon le même modèle, les réformes structurelles n’auraient pas d’incidences négatives à court terme sur la croissance ; par contre elles offriraient des bénéfices durables à moyen et long terme. Chacun de ces points est hautement discutable. La représentation sous-jacente est celle d’une croissance économique potentielle qui serait intégralement déterminée par des facteurs d’offre, tels le rythme « exogène » de progrès technique et de gains de productivité globale des facteurs de production, le rythme d’évolution de l’offre de main-d’œuvre, etc. Dans un tel schéma, les divers chocs économiques et financiers (crises pétrolières, altérations brutales des taux de changes entre monnaies, crises financières, etc.) sont sans répercussion durable sur le sentier de croissance pour autant que les autorités laissent les mécanismes régulateurs spontanés des forces de marché opérer leur fonction « naturelle » de retour à l’équilibre. On retrouve ici la doctrine bien connue du « laisser-faire » - « laisser-passer ». Pourtant, d’autres approches contestent ce point de vue. Ainsi, en situation de tassement conjoncturel persistant, une politique active bien ciblée de soutien de la croissance peut influer positivement sur le niveau d’investissement productif par le jeu bien connu de l’accélérateur. Or, ceci non seulement soutiendra la conjoncture à court terme, mais ceci élargira durablement l’offre productive et la croissance potentielle en augmentant ou modernisant le stock de capital. Face à des capacités de production accrues, on devrait assister à une baisse du taux de chômage non-inflationniste (NAIRU) de moyen et long terme, cher aux approches orthodoxes les plus élaborées. Dès lors qu’il y a complémentarité plutôt qu’indépendance voire substituabilité entre croissance présente et future, une indifférence systématique à l’égard de la croissance présente en faveur d’une préoccupation exclusive envers les réformes structurelles ne peut que s’avérer contre-productive.
Ce qui est donc en cause, plus que la simple conduite « technique » de la politique monétaire de la BCE, c’est donc l’ensemble du cadre conceptuel et institutionnel dominant en Europe quant à la conduite de la politique économique. Les questions problématiques restent notamment le rejet dogmatique de toute considération relative aux politiques de soutien conjoncturel de la croissance, ainsi que la foi aveugle accordée aux bienfaits supposés des politiques structurelles de flexibilisation.

Reginald Savage


1 Voir à ce propos l’excellent article de J.-P. Fitoussi et Fr. Saraceno, « The Brussels-Frankfurt-Washington Consensus – Old and New Tradeoffs in Economics », in Observatoire français des conjonctures économiques, n° 2004-02, février 2004.
2 Voir à ce propos le livre de la Fondation Copernic « Un social-libéralisme à la française ? Regards critiques sur la politique économique et sociale de Lionel Jospin », Editions La Découverte, Paris, 2001.
3 Voir à ce propos « La règle et le choix – de la souveraineté économique en Europe », de J.-P. Fitoussi, La République des idées, Seuil, 2002.
4 La nouvelle Commission européenne Barroso incarne parfaitement de par son programme et ses orientations l’actuel « consensus (social)-libéral » des élites dirigeantes européennes.
5 Celle-ci consiste en fait à imposer en moyenne un équilibre des opérations publiques courantes, mais à autoriser un financement par l’emprunt des investissements publics. Contrairement aux investissements publics dans la zone euro, qui ont le plus souffert des contraintes d’assainissement budgétaire, les investissements publics britanniques ont été mieux préservés et mobilisés pour soutenir la croissance potentielle.
6 Privilège consistant pour les États-Unis à pouvoir émettre de la monnaie internationale, et donc à financer leurs importations (et déficits extérieurs) dans leur propre monnaie, dont ils peuvent accroître l’offre quasiment à volonté.

 

Euro fort ou faible : ça change quoi ?


C’est en première instance au niveau des importateurs et exportateurs de biens et de services (hors zone euro) que l’impact d’un euro fort ou faible se fait sentir. Pour un importateur de biens facturés en dollars par exemple, l’euro fort est une bonne nouvelle, il achètera autant pour moins d’euros. En revanche, pour l’exportateur, c’en est une mauvaise, ses clients devront payer plus de dollars pour la même quantité de marchandises. Ils achèteront donc moins. En Belgique, la grande majorité des exportations s’effectue en direction de pays frontaliers, membres de la zone euro (France, Allemagne, Pays-Bas). Le taux de change de l’euro en dollars a pourtant un impact important en Belgique car nos voisins connaissent davantage d’échanges extra-européens. Un euro fort, en tassant leurs exportations et en favorisant les importations, ralentit sensiblement leur reprise économique, elle qui ravivait nos exportations.
Pour les consommateurs européens, un euro fort augmente le pouvoir d’achat en produits importés, si la concurrence entre importateurs et entre détaillants répercute une partie de la baisse des coûts d’achat en euros sur une baisse des prix de vente, plutôt que sur une hausse de leurs profits. Deux effets induits ont des effets opposés sur l’emploi : des produits importés moins chers permettent de dépenser plus pour des biens et services nationaux, mais ils peuvent concurrencer les produits belges qui se vendront moins. Par ailleurs, en limitant les exportations, l’euro fort contribue à maintenir davantage de personnes en chômage. Tout compte fait, un euro moins fort (un dollar moins faible) réduirait quelque peu le pouvoir d’achat de tous en Europe, mais transitoirement car il favoriserait l’emploi et donc le pouvoir d’achat à moyen terme. Les économistes estiment généralement qu’une dépréciation de 10 % du dollar par rapport à l’euro coûtera 1 % de croissance aux grands pays européens.

 

De quels moyens d’action dispose la BCE ?


Les missions principales de la BCE, basée à Francfort, sont de mettre en œuvre la politique monétaire de la Communauté et de conduire les opérations de change. Concrètement, ces missions sont censées être poursuivies via la fixation des taux d’intérêt et via les opérations de change, c’est-à-dire de vente ou d’achat de devises sur le marché des changes (ce qui devrait influencer le taux de change de l’euro par rapport aux autres devises telles que le dollar).
– Ainsi, la hausse des taux d’intérêt par l’action de la BCE est censée freiner la croissance de la masse monétaire, et par là l’inflation, parce que de la monnaie se transforme en placements financiers devenus plus intéressants.
– En ce qui concerne les taux de change, les niveaux records qu’a atteint l’euro par rapport au dollar pourraient en principe être freinés par la BCE via la vente de grandes quantités d’euros sur les marchés des changes, ce qui ferait baisser son « prix ». Mais, selon la BCE, ce n’est pas l’euro qui est fort, c’est le dollar qui est trop faible.
Seulement, la BCE ne pourrait que trop partiellement maîtriser la manœuvre dans un marché financier dérégulé où tant d’autres facteurs interviennent sur la masse de monnaie, sur le niveau des prix et sur le taux de change. Elle aurait besoin d’un appui actuellement inexistant des États-Unis. Et elle aurait aussi besoin d’un pouvoir d’initiative clair en faveur d’objectifs qui ne soient pas réduits au domaine monétaire et à l’inflation par un traité de Maastricht auquel on prête une interprétation restrictive. Ce qui actuellement permet de justifier l’immobilisme.

 

Politique de relance : mode(s) d’emploi


Comment soutenir la croissance : avant tout des prix stables ou une relance structurelle ? Le débat qui est posé par rapport à la politique de la BCE mais aussi à celle des États membres de l’UE, porte sur la priorité à accorder à l’objectif de stabilité des prix sur celui d’une politique globale en faveur de l’emploi. Lorsque la croissance économique flanche, faut-il lui apporter un remède ? La tendance dominante influencée par l’école néo-classique est à la poursuite des « réformes structurelles » visant à développer davantage la concurrence, y compris entre le secteur public et le secteur privé, la privatisation et la flexibilisation des conditions d’emploi. Toutes mesures censées pousser les coûts de production voire les prix à la baisse et concourir à la stabilité du niveau général des prix. Tout au plus cette tendance préconise-t-elle une politique visant à anesthésier les risques d’inflation aussi faibles soient-ils, par une politique monétaire peu réactive à la hausse de l’euro et de faibles déficits budgétaires. Le problème de cette politique n’est pas tant le refus de baisser les taux d’intérêt qui sont déjà bas. Les baisser encore pourrait freiner quelque peu seulement l’appréciation de l’euro et doper les exportations mais ne pourrait pas relancer les investissements et par là un cercle vertueux investissements-consommation. Car la demande de produits et de services est insuffisante par rapport aux capacités de production et là se situe le problème. Investir quand on est en surcapacité fait perdre de l’argent. Et un peu plus d’exportations ne saurait ni supprimer toute cette surcapacité ni provoquer une relance durable, même si c’est la croyance dominante.

Face à cette situation, les post-keynésiens très minoritaires préconisent une politique de relance structurelle qui implique une action combinée :
– de modération des taux d’intérêt et de la hausse de l’euro,
– de soutien de la demande par une régulation des relations de travail et des revenus (stop à la précarité des conditions d’emploi, et à une austérité salariale qui gonfle les profits des entreprises prospères et notamment…finance les investissements de délocalisation),
– de relance sélective impulsée par les pouvoirs publics (stop à la baisse des impôts) et concertée entre pays,
– de politique industrielle européenne active rompant avec la religion de la vertu de la seule libre concurrence,
– et de mise sous contrôle des marchés financiers (politique de changes concertée, limitations des mouvements de capitaux, taxe Tobin, etc.).

 

Le Gavroche

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