" Sortir de l’Europe de Maastricht ", mettre un veto à l’élargissement aux pays de l’Est, renationaliser les politiques européennes, bloquer le traité de Nice… plusieurs scrutins récents (France, Pays-Bas, Irlande…) ont fait apparaître dans l’opinion publique une vive réaction de rejet de la construction européenne. Réaction souvent accompagnée d’une forte dose de populisme et de nationalisme. Si l’Europe pèse chaque jour davantage dans nos vies quotidiennes, c’est une Europe perçue comme non choisie et n’offrant guère d’alternative. Aujourd’hui, la droite s’installe un peu partout en Europe. Qu’en fera-t-elle ?


Il y a cinq ans à peine, émergeaient aux quatre coins de l’Europe des gouvernements de gauche ou de centre-gauche. Qu’on se rappelle : au printemps 1997, après la victoire surprise de Lionel Jospin aux élections législatives françaises, ce fut la victoire du SPD de Schröder et la coalition rouge-verte en Allemagne. En Italie, l’Olivier croyait encore en son avenir. Et à Londres, le Premier ministre Tony Blair apparaissait encore (un peu) à gauche de l’échiquier politique. Seuls quatre pays (Belgique, Espagne, Irlande et Luxembourg) restaient à l’écart de cette tendance, avec des gouvernements de droite ou des coalitions emmenées par le centre-droit. Aujourd’hui, la situation est tout autre. Si l’on excepte le cas particulier du Royaume-Uni, seuls quatre pays sont dirigés par des gouvernements socialistes ou sociaux-démocrates : l’Allemagne de Schröder (coalition rouge-verte), la Grèce de Simitis, la Finlande de Lipponen et la Suède de Persson. Il faudrait encore citer la participation socialiste et écologiste à la coalition arc-en-ciel en Belgique – mais dont tout le monde s’accorde à dire que le bleu est dominant. Adieu Jospin, Wim Kok, Guterres... La gauche est désormais fortement minorisée. La situation s’est pratiquement inversée par rapport à ce qu’elle était il y a à peine quatre ans. Certes, des scrutins importants sont à venir qui pourraient apporter des changements à ce constat: élections législatives en France (9-16 juin), en Allemagne (septembre), en Suède, en Belgique l’an prochain. Il n’en demeure pas moins que, dans la configuration de l’Europe politique actuelle, " les gauches sont maintenant battues ", comme se plaisait à le claironner il y a quelques semaines Antonio Tajani, chef de groupe Forza Italia au Parlement européen. À la CDU, parti de l’ancien chancelier allemand Helmut Kohl, on s’est félicité, lors des élections présidentielles françaises, de ce que le " déclin des socialistes en Europe " devrait " affaiblir l’influence des socialistes dans les instances européennes, en particulier au Conseil ". Il faudrait peut-être se demander, au passage, ce qu’ont fait les socialistes de cette influence au cours des dernières années.

Extrême
Autre élément d’inquiétude dont les médias se sont largement fait l’écho : l’effet "tâche d’huile" de l’extrême droite et du populisme, qui touchent aujourd’hui la moitié des États membres de l’Union européenne : France, Autriche, Italie, Danemark, Belgique néerlandophone, ainsi que Pays-Bas et Royaume-Uni. On ne reviendra pas ici sur les innombrables analyses qui en ont été faites dans les états-majors politiques, mais dont aucune ne semble opérante pour reconquérir la confiance des électeurs considérés comme " déviants " : l’argumentaire développé entre les deux tours des élections présidentielles françaises n’a pas fait reculer d’un pouce le candidat Le Pen. Au contraire. Si ces arguments ont touché les convaincus, ils sont largement passés à côté des électeurs de l’extrême droite, et il y a quelque chose d’aberrant à considérer, comme l’ont fait la plupart des médias, qu’un Front national à 18% aux élections présidentielles est une " cinglante défaite " ! La terrible défaite est de n’avoir pas su convaincre un seul de ces électeurs de modifier son choix au deuxième tour… Comment ne pas s’interroger sur cette étonnante incapacité qui, de surcroît, hypothèque lourdement la représentation politique ?


Pas d’alternatives ?
Faut-il pour autant suivre les nombreux commentateurs qui voient dans les récents scrutins européens le résultat de la faillite des politiques de gauche ? Faut-il, par exemple, suivre Anthony Giddens, le sociologue anglais dont le concept de troisième voie a inspiré Tony Blair, lorsqu’il affirme que la majorité des électeurs d’aujourd’hui ne se définissent ni de droite, ni de gauche ? Souvent, la scène politique n’offre plus l’image d’un affrontement entre droite et gauche. Mais cela n’implique évidemment pas qu’il y ait convergence d’intérêts, de priorités politiques, de programmes. Le propre de la démocratie est de proposer au citoyen différentes " offres " politiques, différents modèles et différentes valeurs, mais aujourd’hui une certaine confusion entourent ces modèles. Le vote extrême et les forts taux d’abstentions disent sans doute une chose en commun : aux yeux de certains électeurs, il n’y a plus d’opposition – ou d’alternative – en politique (" tous les mêmes "). Ce qui peut entraîner soit la volonté d’adhérer, ne fût-ce que ponctuellement, à un parti qui se présente comme la seule vraie opposition musclée, soit l’abstention pure et simple. Le cas de l’Union européenne est sans doute significatif. La construction européenne suscite comme jamais auparavant des réactions de rejet, d’incompréhension, de méfiance. Que le candidat Le Pen ait rassemblé 18 % des voix sur le thème, entre autres, de " sortir de l’Europe de Maastricht " pose indirectement la question suivante : si le choix se limite à y être ou en sortir, cela signifie-t-il que l’Europe est perçue comme " in-réformable " ? Que participer à l’Union européenne, c’est adhérer à un modèle unique, qui n’offre aucune alternative ? Il est étonnant de constater que si le débat politique oppose souvent pro et anti-européens, on n’entend guère, ou très rarement, s’affronter les pro-européens entre eux, comme si ceux-ci étaient automatiquement d’accord sur le modèle économique et social poursuivi. Là aussi, il manque d’alternative. Lorsque, il y a quatre ans, onze gouvernements sur quinze étaient d’inspiration sociale-démocrate, l’UE a continué de se construire selon des dogmes libéraux de concurrence, de libre-échange commercial, de démantèlement des services publics, de compétitivité à tout crin. La réalité est que la gauche n’a porté aucun projet d’Europe sociale durant ces quelques années. Ainsi, faute d’un modèle social commun pour l’Europe, c’est aujourd’hui la Cour de justice de Luxembourg qui, par sa jurisprudence, construit l’Europe des soins de santé ! Elle le fait par défaut, sur la base non d’un projet politique mais de dispositions des traités européens relatives à… la libre circulation ! L’Union ne constitue un enjeu politique ou électoral pour aucun gouvernement alors que, par ailleurs, les opinions publiques perçoivent de manière de plus en plus tangible le poids et l’influence politiques de ce qui se concocte " à Bruxelles ". La machine à intégrer le continent dans la mondialisation, que représente une Commission viscéralement libérale, continue en effet de fonctionner au prix, parfois, du sacrifice des modèles sociaux nationaux. Ce n’est certes pas en sortant de l’Union qu’on échappera aux déséquilibres de la mondialisation. Mais c’est en s’attachant à la réformer en profondeur. Des réformes institutionnelles pour en améliorer le fonctionnement et l’efficacité. Mais surtout, des réformes politiques pour assurer une véritable démocratie européenne permettant aux électeurs de se prononcer sur le modèle d’intégration qu’ils souhaitent poursuivre. En d’autres termes : que la gauche et la droite proposent chacune leur projet politique pour l’Europe de l’emploi, des services publics, de la concurrence, de l’environnement, du commerce… et que l’électeur tranche aux prochaines élections européennes. Actuellement, les groupes politiques s’en tiennent à de vagues déclarations : " L'un des objectifs prioritaires du socialisme européen devrait être de renforcer l'espace politique européen, de former une société européenne et de développer une identité européenne ", dit-on à gauche, alors que la droite espère " contribuer à la construction d’une Europe plus démocratique, plus transparente, et plus efficace capable de relever les défis d’un monde globalisé ". Mais pendant ce temps, les problèmes sociaux deviennent politiquement périphériques ; nombreux sont les gouvernements qui refusent à l’Union la reconnaissance de compétences sociales. Tout comme ils sont nombreux à refuser la reconnaissance d’un droit d’action collective transnational, lequel devrait pourtant s’imposer comme le pendant logique de la liberté de circulation des capitaux et des marchandises. Il en va de même pour la question des salaires. Un responsable de la Confédération européenne des syndicats expliquait récemment que " l’Europe continue d’exclure toute discussion sur les salaires, alors qu’aujourd’hui la Commission, la Banque centrale européenne, le Conseil Écofin ne cessent de réaffirmer le dogme de la rigueur salariale. Bref, tout le monde en Europe peut donner son avis sur les salaires, sauf nous, les syndicats. "

Réformes
Les membres de la Convention chargée de préparer la prochaine réforme des institutions européennes se laisseront-ils interpeller par ces questions ? L’occasion leur est donnée de montrer que l’Europe n’est pas in-réformable. Mais le contexte n’est guère favorable aux progressistes. Dispersés, minorisés et sans projet commun, on voit mal comment les sociaux-démocrates pourraient provoquer le sursaut nécessaire. Au Parlement européen, une droite conservatrice domine l’assemblée et verrouille les débats dans certaines commissions spécialisées (économique et financière, par exemple). Au Conseil de l’Union européenne (l’instance centrale de décision), la pondération des voix donne, là aussi, une large domination aux gouvernements de droite. Au Conseil européen, dix chefs d’État et de gouvernement sur quinze se situent à droite de l’échiquier politique, sans même compter Tony Blair. Après le très faible bilan de la " politique européenne " de la gauche cinq années durant, c’est donc à cette droite qu’il reviendra maintenant d’effectuer les réformes nécessaires. Sous peine de voir se poursuivre et s’étendre sur toute la carte de l’Union le lent et progressif rejet du politique.

Ch. Degryse

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