« Je commençais à travailler à 5 heures, et je finissais à minuit, tous les jours »1, explique Estrela en larmes. Elle était travailleuse migrante philippine au Qatar avant de prendre la fuite fin 2010. Alors que le salaire annuel qatari moyen est de 88.000 dollars américains, Estrela n’en gagnait que 2.500, quand ses employeurs n’en retenaient pas une partie. Un témoignage comme tant d’autres au Qatar où 94 % de la force de travail vient d’ailleurs, surtout des pays pauvres d’Asie. Tour d’horizon des conditions de travail dans un pays aux relations commerciales de plus en plus étroites avec la Belgique.

 

 «Les ressortissants du Qatar et des Émirats, qui comptent parmi les plus riches au monde, ne sont pas chauffeurs de taxi ni serveurs ou plombiers. Leur économie dépend de la main-d’œuvre étrangère qui vient essentiellement d’Asie du Sud-Est ou, plus récemment, d’Afrique de l’Est » 2 explique un récent rapport de la Confédération Syndicale Internationale (CSI). « Au Qatar, les employeurs confisquent les passeports des travailleurs migrants pour éviter qu’ils fuient. C’est une nouvelle forme de travail forcé. On a peu de statistiques précises, mais on sait qu’entre 2010 et 2012, respectivement 192 travailleurs migrants népalais et 98 indiens sont morts au Qatar, en grande majorité pour des causes d’accidents et maladies de travail. Plus d’un million de travailleurs migrants supplémentaires seront nécessaires pour la construction d’infrastructures pour la coupe du monde de football. Si rien n’est fait, il y aura parmi eux plus de morts au travail que de joueurs sur les terrains en 2022 » 3, expliquait fin juin dernier Tim Noonen, responsable de la CSI, lors d’une audition au sénat belge dans le contexte des débats pour la ratification d’un accord bilatéral d’investissement belgo-luxembourgeois avec le Qatar. Cet accord est contesté dans sa forme actuelle notamment par la Coalition belge pour le Travail décent qui regroupe les syndicats et des ONG belges, notamment à cause de l’absence de clauses effectives et praticables sur les conditions de travail dans le pays.
Connu surtout comme troisième exportateur de gaz au monde et producteur de pétrole de taille moyenne, le Qatar attire l’attention des investisseurs étrangers depuis bien longtemps. Le pays a connu une croissance fulgurante ces dernières années. Les gratte-ciel de Doha, sa capitale, en sont le symbole le plus frappant. Depuis l’annonce de la décision de l’organisation de la coupe du monde dans le pays en 2022, une véritable « fièvre de l’or » s’est répandue. « Il y aura une déferlante de recrutements, ce sera un véritable tsunami de travaux publics » 4 explique un diplomate philippin qui traite des questions du travail à Doha. Selon les déclarations des autorités du Qatar, les investissements en infrastructure devraient dépasser les 100 milliards de dollars. « Douze stades seront construits ou rénovés, dotés de climatisation pour permettre aux joueurs de disputer leurs matchs en dépit de la chaleur de plomb estivale. Il y aura des dizaines de nouveaux hôtels gigantesques, des réseaux de métro et de chemins de fer flambant neufs, une ville nouvelle accueillant 200 000 résidents, et un investissement de 20 milliards de dollars pour améliorer le réseau routier » énumère ce récent rapport 5. Pour les entreprises internationales, notamment du secteur de la construction, l’enjeu est immense. Il s’agit de remporter des marchés extrêmement juteux.
Le cheik Hamad bin Khalifa Al Thani ambitionne un futur glorieux pour son pays 6. Au pouvoir depuis 1995, il a promis de développer la démocratie et d’entreprendre des réformes économiques et sociales. En attendant, le cheik cumule toujours les fonctions de chef du gouvernement, des forces armées et de ministre de la Défense. Le parlement, inscrit dans la constitution depuis 2005, n’a pas encore été mis en place, une première élection devrait avoir lieu fin 2013. La liberté d’expression est garantie par la constitution, mais « les médias basés au Qatar ont tendance à s’autocensurer lorsqu’il s’agit de rapporter des situations internes au pays. Al-Jazeera, basé à Doha et financée par le gouvernement du Qatar, couvre peu ce pays. » 7 Des organisations de droits de l’homme comme Human Rights Watch 8 continuent à relater, dans leur rapport 2012, des violations sérieuses de droits civiques et politiques.
La même image contrastée vaut pour les droits des travailleurs, particulièrement pour les conditions de vie et de travail des plus de 1 400 000 travailleurs migrants dans le pays où ils représentent aujourd’hui plus de 94 % de la main-d’œuvre. D’un côté, les autorités qataries promettent des réformes, surtout depuis que le pays a été choisi par la FIFA pour la coupe 2022, d’autre part leur mise en œuvre reste très largement insuffisante, voire inexistante. Les autorités qataries ont promis de construire des ensembles modèles de logements ouvriers. Elles se sont aussi engagées à adopter des législations visant à éviter les abus tels que les retards de paiement des salaires ou les pratiques usurières des agences de recrutement. Fin 2011, elles ont également approuvé une loi censée lutter contre le trafic des êtres humains comme défini par le protocole de l’ONU sur le sujet, avec des peines maximales de 15 ans de prison 9. « Il semble toutefois peu vraisemblable qu’elles soient disposées à abolir les lois qui interdisent dans les faits aux migrants de jouir de la liberté syndicale, du droit de négociation collective et du droit de grève » 10 juge la CSI. Celle-ci estime que « la préoccupation généralisée est de voir des travailleurs migrants victimes d’agences cherchant à se faire de l’argent facile grâce à la recrudescence de recrutements pour les travaux liés à la coupe du monde, ou subissant l’exploitation de leurs employeurs décidés à réduire les coûts ou la durée des travaux pour conclure tous les chantiers à temps pour le tournoi » 11. La pression internationale reste plus que jamais nécessaire, au vu d’indéniables avancées suite notamment aux critiques et contestations passées. « La coupe du monde sera un moment où les yeux du monde entier seront pointés vers le Qatar et les autres pays de la région » 12 souligne Sharan Burrow, secrétaire générale de la CSI. « Nous nous emploierons à faire en sorte que la FIFA assume ses responsabilités et que les multinationales fournissant des produits à la coupe du monde, ainsi que leurs chaînes d’approvisionnement, respectent réellement les droits des travailleurs.» 13

Belgique – Qatar

Parmi les entreprises étrangères intéressées à décrocher des contrats au Qatar, notamment d’ici la coupe, il y a des sociétés belges. Il s’agit principalement d’entreprises de construction et de services. Afin de promouvoir et protéger leurs investissements, la Belgique a conclu conjointement avec le Luxembourg au sein de l’Union Economique Belgo-Luxembourgeoise (UEBL) un accord bilatéral d’investissement avec le Qatar. Le renforcement de la coopération économique et la création d’un cadre favorable pour l’investissement sont les deux objectifs de tels accords bilatéraux. En quelques dizaines d’années, l’UEBL en a ratifié plus de 80 avec des pays tiers 14. Dans des cas de violations de tels accords bilatéraux, les investisseurs privés peuvent poursuivre un État ayant pris des mesures susceptibles de nuire à son investissement, et obtenir des millions de dollars en dommages et intérêts. Sous la pression des organisations syndicales et des ONG, plusieurs pays, comme la Belgique depuis 2001, ont fini par intégrer des clauses sociales et environnementales dans les textes-modèles pour des futures négociations avec des pays tiers. Néanmoins les normes internationales sont à peine évoquées, comme dans le cas de l’accord avec le Qatar. Il n’y a pas de mécanismes de suivi, ni de participation des organisations des travailleurs. Alors que des entreprises peuvent déposer plainte contre les États par le biais de ces accords, rien de tel n’est prévu pour les travailleurs ou les citoyens. L’application des normes de l’OIT ou d’autres normes internationales reste donc reléguée au second plan. Malgré les nombreuses voix de contestation des organisations syndicales et d’organisations de la société civile, le parlement belge a approuvé l’accord avec le Qatar en juillet dernier. Mal à l’aise par rapport à cet accord, des parlementaires de la majorité, provenant même des rangs libéraux, se sont montrés ouverts, voire engagés à une révision des textes-modèles des accords. Une telle révision devrait impérativement déboucher sur une information plus transparente, afin de garantir le débat démocratique, et devrait inclure des mécanismes de suivi pour les clauses sociales et environnementales, permettant une réelle application des droits des travailleurs.
Pour les travailleurs qataris, c’est surtout un vrai respect de la liberté d’association et du droit à la négociation collective de la part des autorités qui est nécessaire. « C’est d’un vrai syndicat qu’ont besoin les travailleurs » 15 déclarait Sharan Burrow au Qatar à l’occasion de rencontres avec les autorités du pays. Pour cela, « la législation du travail du Qatar devrait être conforme aux normes internationales prescrites par l’OIT. La législation doit permettre aux travailleurs de former leurs propres syndicats et d’adhérer à ces derniers, de même que d’élire leurs propres représentants sans que les gouvernements ne leur dictent qui ils ont le droit d’élire » 16. L’action syndicale internationale pour soutenir les travailleurs au Qatar prend des formes différentes aujourd’hui. C’est ainsi que la CSI a notamment lancé une campagne avec une pétition en ligne sur le site du nouvel e-journal du syndicalisme international « Equal Times » 17. Elle appelle dès maintenant à remplir symboliquement le stade Al Rayyan, à Doha, pour avertir qu’il n’y aura pas de coupe du monde sans respect des droits des travailleurs en 2022. Un film et des dossiers en ligne complètent l’information 18. En Belgique, il est plus qu’urgent de mettre le travail décent au centre des relations internationales avec le pays. Les travailleurs au Qatar méritent mieux, comme le rappellera la journée mondiale de travail décent du 7 octobre : « de meilleures conditions de travail dans d’autres pays sont la meilleure protection pour la dignité de nos emplois en Belgique ! » 19

(*) CSC



1. http://www.ituc-csi.org/IMG/pdf/VS_QatarFR_final.pdf p. 14.
2. Idem, p. 4.
3. http://www.cncd.be/Belgique-Qatar-1-0
4. http://www.ituc-csi.org/IMG/pdf/VS_QatarFR_final.pdf, p. 5.
5. Idem, p. 4
6. http://www.qatarembassy.be/QatarEmbassy/English/Industry.html.
7. http://survey.ituc-csi.org/Qatar.html#tabs-2
8. http://www.hrw.org/world-report-2012/world-report-2012-qatar
9. Idem.
10. http://www.ituc-csi.org/IMG/pdf/VS_QatarFR_final.pdf, p. 5.
11. Idem
12. Idem.
13. http://www.ituc-csi.org/golfe-la-face-honteuse-du-miracle,9361.html et http://www.bwint.org/default.asp?Index=4148&;Language=FR
14. http://www.unctadxi.org/templates/DocSearch.aspx?id=779
15. http://www.ituc-csi.org/qatar-c-est-d-un-vrai-syndicat-qu.html
16. Idem.
17. http://www.equaltimes.org/
18. www.youtube.com/watch?v=ISJEQTfT1ok
19. http://www.travailmondial.be/fr/content/belgique-%E2%80%93-qatar-1-0-pour-des-conditions-de-travail-ind%C3%A9centes.

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