Au début de cette année, Albin Michel a édité, sous le titre "Le travail sans qualités. Les conséquences humaines de la flexibilité", une version française du dernier ouvrage du sociologue Richard Sennett (1). Ce livre est remarquable à plusieurs égards : son écriture agréable et fluide, sa construction autour de "petites histoires" de gens ordinaires, sa thèse qui porte sur l’effet corrosif de la flexibilité sur le caractère des gens, son registre littéraire : l’essai.


Il m’a semblé important de partager le plaisir que j’ai retiré de sa lecture et l’intérêt que représente sa thèse pour les défenseurs d’une société plus solidaire. Je partirai du chapitre intitulé : "Échec", pour ensuite poser la question de la force du caractère.

De la carrière au job : l’échec de la flexibilité
Bien que l’échec soit tabou dans une société de champions et de stars, il devient pourtant un événement familier dans la vie des classes moyennes : "rater sa vie de famille par un comportement professionnel flexible et adaptatif", "les compressions de personnel et les restructurations imposent aux membres des classes moyennes de soudaines catastrophes que le capitalisme d’autrefois réservait davantage aux classes laborieuses", "le marché où le gagnant rafle tout est une structure concurrentielle qui conduit à l’échec des foules de gens éduqués" (pp. 167-168)...
Mais l’échec n’est pas la simple contredéfinition de la réussite, comme s’il suffisait d’avoir des preuves de la réussite pour ne pas vivre un sentiment d’échec. Se référant à Walter Lippmann, Sennett considère que, fondamentalement, l’échec renvoie à l’expérience de la dérive et de l’errance, laquelle s’oppose à l’expérience de la maîtrise des événements. Observant les immigrés new-yorkais, c’est-à-dire des hommes qui ont fait l’expérience de l’errance, Lippman constate que le désir de carrière est une manière d’assumer le déracinement qu’implique l’immigration, en permettant aux immigrés de construire autrement le récit de leur existence. Mais, selon sa formule, "nous sommes tous des immigrés". La carrière, l’idée de faire son chemin, est donc une forme d’antidote à la dérive dans le monde moderne à travers la formulation de l’histoire d’un épanouissement personnel et d’une maîtrise de son comportement. En ce sens, la carrière n’est pas qu’une progression formelle mais aussi un rapport subjectif à celle-ci. Or, comme s’interroge Sennett, "pouvons-nous appliquer ce remède à l’échec dans le capitalisme flexible ?" (p. 170).
La carrière, en rapport avec son origine étymologique (carriera, chemin de chars) désigne une voie que l’on emprunte durant son cheminement professionnel. À l’époque du "capitalisme flexible", où on demande aux travailleurs d’être souples, de pouvoir changer de "job" rapidement, de pouvoir prendre des risques, la notion de carrière perd de sa pertinence. En revanche, celle de "job" est remise à l’honneur. Un job, dans l’anglais du XIVe siècle, était, écrit Sennett, "un morceau ou un bout de quelque chose qui pouvait être charrié à l’entour" (p. 9). Cette acception exprime bien la réalité d’une forme de plus en plus présente d’une vie de travail parcellaire, fluctuante, morcelée.
Dans ce contexte, l’accent placé sur le court terme et le temps flexible rend difficile la construction d’un récit continu de ses efforts et, par conséquent, de la construction d’une carrière. L’échec serait en fait "l’incapacité de dégager un sentiment de continuité" (p. 173).

IBM
L’exemple de programmateurs victimes de la restructuration d’IBM est à cet égard très parlant. Lorsqu’ils étaient encore travailleurs chez IBM, ils se vivaient comme les maîtres de l’informatique, ils percevaient bien leur carrière dans une entreprise qui s’était dotée d’un système de gestion de l’emploi à vie et d’une puissante culture d’entreprise. Avec leur licenciement, ils durent donner sens à leur échec. Comment ont-ils pu y parvenir ?
IBM, jusque dans le milieu des années 80, était présenté comme le véritable archétype de l’entreprise postmoderne où il existait une sorte de contrat social entre l’employeur et les employés. L’entreprise combinait à la fois un modèle d’individualisation de la relation salariale (et de haut salaire) et une forme renouvelée de paternalisme articulée autour de la figure tutélaire des Watson père et fils, de la prise en charge d’une partie de la vie sociale de ses employés, et d’une assurance de l’emploi et d’une grille de carrière. Bénéficiant d’une position quasi monopolistique, elle avait les moyens de ses ambitions.
En revanche, dans la seconde moitié des années 80 et au début des années 90, le départ de Watson junior, les erreurs de calcul sur la croissance, la concurrence des start-up japonaises et américaines, ainsi que les ratés d’une bureaucratie interne vont transformer radicalement le modèle IBM. L’arrivée d’un nouveau patron en 1993, Louis Gertsner, s’accompagne d’une phase de licenciement, de réduction des activités, de remplacement de la structure hiérarchique par des formes d’organisation plus flexibles, de fermeture des golfs et des clubs... De nombreux dirigeants et ingénieurs vont se retrouver au chômage.
Sennett ayant fréquenté un groupe de ceux-ci dans un bistrot où ils avaient l’habitude de se retrouver met en évidence la logique du récit de leur échec. Les efforts de ces ingénieurs pour comprendre les événements qui conduirent à leur dérive vont suivre un schéma en trois temps. Dans un premier temps, ils vont se vivre comme les victimes d’IBM qui les a trahis. Ils vont alors chercher les preuves de cette trahison. Dans un deuxième temps, la thèse de la trahison perdant du crédit à leurs yeux, puisque certains responsables qu’ils supposaient être les instigateurs de la cabale vont eux-mêmes se retrouver mis à pied, ils vont rejeter la faute sur des éléments extérieurs : la mondialisation, le recours aux informaticiens de Bombay, l’arrivée d’un PDG qui est juif... À cette seconde étape succède une troisième où l’accent est mis sur ce qu’ils auraient dû faire pour qu’IBM parviennent à prendre le tournant des nouvelles technologies (micro-informatique et Internet) et qu’ils n’ont pas fait. Bien que particulièrement lourde de sens, cette troisième étape, écrit Sennett, "restaura un peu de leur sentiment d’intégrité en tant que programmateurs" (p. 182). Pour l’auteur, cet exemple n’est pas qu’un conte moral sur la vulnérabilité actuelle des carrières, mais questionne la capacité de briser le tabou de l’échec en engageant la responsabilité personnelle. Le licenciement n’est plus le fruit de forces qui échappent à l’acteur, il a pour scène ce qu’ils auraient dû accomplir en 1984 ou 1985.
Le récit des programmateurs d’IBM est en fait pré-postmoderne puisqu’il permet de retrouver la cohérence d’un "je" (2). Toutefois, dans ce cas, l’aboutissement du récit débouche davantage sur de la résignation que sur de la colère. Comme l’écrit Sennett : "ces hommes ont regardé en face leur échec passé, ont élucidé les valeurs de leur carrière, mais n’ont pas trouvé le moyen d’aller de l’avant" (p. 192). Or, "le nombre croissant de gens que le capitalisme moderne condamne à l’échec requiert un sens élargi de la collectivité et un sentiment plus profond du caractère" (ibid.). Autrement dit, l’affrontement au néocapitalisme implique de considérer la force du caractère qui, d’une part, permet de se confronter avec lucidité à ses propres insuffisances mais aussi, d’autre part, favorise l’engagement social plutôt que le repli.

Force de caractère
"Les incertitudes de la flexibilité; l’absence de confiance et d’engagement profondément enracinés; le caractère superficiel du travail en équipe; et surtout le spectre de l’échec, l’incapacité à se faire une place dans le monde, à se construire une vie par son travail" (p. 196) engendrent un profond désir de communauté. Toutefois, l’usage du "nous" révèle davantage un acte réactif et défensif qu’un projet offensif. Il se traduit par une politique de protection et le rejet de ceux qui, comme les informaticiens de Bombay, sont perçus comme une menace : les marginaux, les immigrés... Or, la leçon que l’on peut tirer du récit des programmateurs d’IBM est qu’ils ont pu dépasser ce "nous défensif" lorsqu’ils ont réintroduit un "je" responsable dans leur discours.
Comment passer d’un "nous défensif" à un "nous offensif", sans s’arrêter à un "je responsable" ? La réponse qu’apporte Sennett passe par la reconnaissance d’une dépendance mutuelle. Plutôt que de stigmatiser les dépendants, comme on l’observe dans les attaques à l’encontre de l’État-providence, il faut substituer une vision plus positive de la dépendance où, pour reprendre les termes de John Bowlby cité par Sennett, "une personne comptant sainement sur elle-même" est capable de s’en remettre à "d’autres quand l’occasion l’exige et de savoir sur qui il convient de s’appuyer" (pp. 198-199). L’échec révèle souvent que l’on n’est pas autosuffisant et que l’on ne peut s’en sortir seul. Reconnaître sans honte qu’on a besoin des autres est déjà un pas vers le "nous offensif" car la honte de la dépendance mine l’engagement social. Ce principe signifie par exemple que les discours managériaux sur l’autonomie et l’indépendance peuvent nuire à l’entreprise collective.
La reconnaissance de son besoin de l’autre et de sa dépendance n’implique pas pour autant de recourir au mythe communautaire et à l’illusion de l’unité des valeurs et des intérêts, mais au contraire elle doit s’inscrire dans une représentation de la dynamique sociale qui laisse place au conflit. En effet, comme Simmel l’a bien montré, le conflit est source de lien social. "La scène du conflit, nous dit Sennett, devient une communauté au sens où les gens apprennent à s’écouter et à se répondre au moment même où ils ressentent leurs différences avec plus d’acuité" (p. 203).
Le capitalisme flexible semble être propice au développement d’une communauté conflictuelle. "Les ruptures du temps, la désorganisation sociale qu’elles impliquent, devraient forcer les gens à exprimer leurs différences et à négocier plutôt que pousser à la coopération superficielle du travail en équipe" (p. 205). Pourtant, bien que le nombre de personnes qui sont finalement lésées par le système soit grand, celui des gens portés à protester reste limité. D’où provient cette volonté de prendre la parole ? C’est ici qu’intervient la force du caractère. Cette force, Sennett l’a observée chez les programmateurs d’IBM qui sont parvenus à assumer collectivement la responsabilité de leurs insuffisances. Une telle force suppose une "constance de soi" qui permet de regarder avec franchise ses défauts tout au long de son existence. Eu égard à Emmanuel Levinas, la "constance de soi" se construit dans "ma responsabilité vis-à-vis d’autrui" car "ma valeur dépend du fait que les autres peuvent ou non compter sur moi" (p. 207). Comme l’écrit Paul Ricoeur : "Parce que quelqu’un compte sur moi, je suis comptable de mes actions devant un autre". Pour Sennett, la construction sociale de la constance de soi nécessite par conséquent que l’on puisse s’interroger et répondre à la question : "Qui a besoin de moi ?" Or, dans un monde du travail où les gens sont jetables, substituables, éphémères, souples et assouplis, les personnes perdent le sentiment d’être nécessaire aux autres. D’où le caractère se corrode, l’indifférence et l’apathie suivent le sentiment d’être finalement inutile. Dès lors, la force du caractère est d’autant plus nécessaire pour que la "voice" (Albert Hirschman) se fasse entendre, mais le capitalisme flexible sape à la base les conditions de se forger un caractère. Toutefois, l’homme ne peut vivre sans les autres et, dans son for intérieur, il le sait. Les limites même du néocapitalisme résident paradoxalement dans son incapacité à offrir une réponse à la question : "Qui a besoin de moi ?"

Bernard Fusulier

1. Richard Sennett, Le travail sans qualités. Les conséquences humaines de la flexibilité, Albin Michel, Paris, 2000, 221 p.
2. La vision postmoderniste du sujet considère que le soi est quelque chose de malléable, un assemblage composite, jamais achevé, une vie faite de zappings. Cette structure psychologique est propice "à l’expérience du travail à court terme, aux institutions flexibles et à une prise de risque de tous les instants" (p. 189).

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