Dans ses recherches, indissociables de son activisme, Paola Bacchetta, professeure à l’université de Californie, à Berkeley et figure incontournable des études queer et décoloniales, travaille à rendre visibles les écrits et les expériences des personnes queer racisées. Sa réflexion porte notamment sur la manière dont les systèmes d’archivage officiels résistent aux récits alternatifs et minoritaires. Son dernier ouvrage Co-Motion. Re-Thinking Power, Subjects, and Feminist and Queer Alliances (Duke University Press, 2026), écrit à partir de ses recherches, réflexions et pratiques en Inde, en France, en Italie et aux États-Unis, nous invite à renouveler nos outils politiques et théoriques face aux structures de pouvoir pour mener une révolution épistémique.
Propos recueillis par Manon Legrand, journaliste Démocratie.
Vos recherches portent sur le genre, la sexualité, le colonialisme, la race, le capitalisme. Comment ça se passe aujourd’hui dans les universités américaines quand on travaille sur ces questions?
On subit des attaques de toutes part et toutes les questions que nous sommes parvenu·es à soulever jusqu’à présent sont remises en question, si pas éliminées par le régime fasciste que nous subissons. Personnellement, je suis sur la Terrorism Watchlist car j’ai organisé deux conférences sur la solidarité féministe et queer avec la Palestine, avec des intervenant·es en ligne de la Palestine mais aussi des personnes de la diaspora. Cela a suscité un scandale inattendu. L’université devrait pourtant être un lieu de débat. Hélas, il y a des gens à l’intérieur qui nous surveillent et nous cherchent des problèmes. Un professeur de droit de Berkeley a par exemple publié un article dans le Wall Street Journal contre ses propres étudiant·es, titrant : « N’embauchez pas mes étudiants antisémites ». Ce même professeur a aussi écrit un article sur moi avec les mêmes accusations. Je donne mon cas comme exemple, mais je ne suis pas la seule, loin de là. Le gouvernement est en train de mener une répression énorme contre les étudiant·es et les professeur·es qui sont pour la Palestine, et contre les personnes LGBTQI+. Trump mène une guerre effroyable contre les trans. Il n’y a pas une personne trans aux États-Unis qui est en sécurité dans sa vie en ce moment. Plus y a de la transphobie officielle du gouvernement, plus il y a des actes contre les trans dans la rue. Il nous faut combattre cela aussi. Nous sommes une masse critique de professeur·es enseignant des études queers et trans. Malgré cette répression, nous allons continuer. On ne va ni s’arrêter, ni faire de concession.
Les pressions sont-elles aussi économiques?
Bien sûr. On ne peut plus prétendre aux bourses au niveau national car les critères ont été changé par l’administration Trump. Nous n’essayons même pas de poser notre candidature parce qu’on est disqualifié d’emblée. Néanmoins, au sein de mon université, à Berkeley, on peut compter sur des instances qui nous soutiennent encore et qui ne nous ont pas exclues en raison de nos sujets (sur le genre et la sexualité).
« La reproduction du pouvoir et de l’épistémé dominante fait que nous–queer, personnes racisées–n’apparaissons pas, que nous ne sommes pas des sujets intelligibles. »
Vous menez aujourd’hui un travail d’archiviste sur le collectif Dyketactics!, un groupe lesbien, queer, anti-colonial, antiraciste et anticapitaliste né dans les années 1970 à Philadelphie dont vous êtes co-fondatrice. Pourquoi cette histoire estelle encore aujourd’hui invisibilisée? Et comment sortir les marges des silences de l’histoire?
On observe qu’à côté des politiques d’effacement délibéré – opérées par Trump par exemple– il y a aussi une reproduction du pouvoir chez des historien·nes de bonne volonté. Malgré leur recherche et leur volonté de nous inclure, ils·elles ne savent pas où nous trouver et finissent par ne pas nous inclure. La reproduction du pouvoir et de l’épistémé dominante fait que nous–queer, personnes racisées–n’apparaissons pas, que nous ne sommes pas des sujets intelligibles.
Avez-vous un exemple concret de cette reproduction du pouvoir?
Il y a 50 ans, le collectif Dyketactics! a mené une action en justice historique: c’est le tout premier groupe queer à avoir trainé une ville et sa police en justice pour brutalité policière ciblant spécifiquement les personnes queers. C’est un moment historique qui était complètement effacé de l’histoire LGBTQI+ jusqu’à il y a quelques années quand on m’a demandé d’écrire un article encyclopédique à ce sujet. Une autre personne du collectif a également écrit à ce sujet. Le William Way LGBT Center de Philadelphie a fait une exposition dans un musée de la ville qui a contribué à nous faire connaitre. Tout le monde parle désormais de ce procès, tant mieux. Mais Dyketactics! est souvent réduit à ce procès, à une lutte pour les droits. C’est une question épistémique. Il n’y que ça qui peut apparaitre dans la grille d’intelligibilité LGBTQI dominant. Pour nous, le procès n’est pas le plus important. Nous avons aussi fait mille autres choses– légales ou non–dont personne n’a jamais parlé. C’est un exemple de cette reproduction du pouvoir qui, sans effacer délibérément, occulte des expériences et des récits.
Il y a des silences imposés mais aussi des silences choisis, dites-vous…
En effet, nos silences sont causés par la reproduction du pouvoir et notre aliénation. Mais je connais aussi de nombreuses personnes queer qui ne veulent pas parler, par exemple de suicides ou d’autres souffrances subies dans leurs existences. Ils/elles ne veulent pas laisser des traces qui vont nuire aux générations d’après.
Pouvez-aussi nous parler de votre concept d’ «archivage sauvage»?
Je parle en anglais de « feral archive »– terme difficile à traduire pour en saisir tous les sens. Ce concept désigne un type d’archive qui échappe à ce que je nomme la domestication institutionnelle, «feral» en anglais qualifie un animal domestique retourné à l’état sauvage ou un animal domestique vivant de manière sauvage (par exemple les chats de la rue). J’utilise ce mot en clin d’œil au stéréotype très développé–au sein de la communauté lesbienne–que toutes les lesbiennes adorent les chats, stéréotype qui est conforme à la réalité dans mon cas. Le «feral archiving» c’est donc reconnaitre qu’ une partie de nos archives va rester hors de nos collections. Cela renvoie aussi au fait que nos archives sont fragmentées et disséminées. Elles ne sont pas rassemblées et bien rangées, ni dans des registres officiels ni dans des lieux d’archivage de nos communautés.
Aux côtés de ce concept, j’utilise aussi celui de «almost archive», «presqu’archive» pour désigner l’état de ce qui n’a pas encore pu devenir une archive matérielle, de ce qui ne sera jamais complet, parce qu’il y a toujours des choses qui vont rester «en dehors» de l’archive. Il peut s’agir de musique qu’on a créée pour nous guérir, de poèmes qu’on écrivait avec notre sang menstruel pour nous réapproprier nos corps opprimés et rejetés, pour apprendre à les aimer. Je pense aussi aux émotions, difficiles à archiver, difficiles à transmettre si l’on ne s’en souvient plus.
Enfin, ma réflexion sur les archives porte aussi sur le «re-presencing» ou la «re-présence». Cela ne veut pas dire « représenter » mais « rendre présent à nouveau », c’est-à-dire reconnaitre que tous les fragments d’archives émanent d’une autre temporalité et spatialité. Pour comprendre ces fragments et l’archive, il faut développer une sensibilité épistémique et créer des conditions d’écoutabilité. Cela passe notamment par le fait d’être conscient de l’épistémè dominante, qui agit comme une sorte de prison où il est difficile d’être entendu comme nous nous entendons. Pour cela, le dialogue entre générations est fondamental, et c’est ce que je fais avec mes étudiant·es.
Début de l’année, a été traduite en français This Bridge Called My Back (Ce pont, mon dos), une anthologie de textes de féministes de couleur publié en 1981, une référence incontournable de la pensée queer et chicana dont vous signez la préface. Pourquoi tout ce temps?
Pour nous, théoriciennes queer et racisées aux Etats-Unis, ce sont de grands classiques qui en effet mettent beaucoup de temps à arriver en Europe. Avec Jules Falquet, nous avions réalisé en 2011 un dossier «Théories féministes et queers décoloniales: interventions chicanas et latinas états-unisiennes», dans les Cahiers du CEDREF afin de faire connaître certaines théories décoloniales largement ignorées dans le monde francophone. Des personnes l’ont lu à l’époque et ont commencé à l’enseigner. S’en est suivi un colloque que nous avons organisé à Paris. C’est peu de temps après que Cambourakis a traduit Borderlands/La Frontera, de la féministe chicana Gloria Anzaldúa, suivi ensuite de la traduction de This Bridge Called My Back, ouvrage de référence édité par Gloria Anzaldúa et Cherrie Moraga.
Ce décalage de traduction peut s’expliquer par rapports de pouvoir entre les pays qui font que certaines théories voyagent, d’autres pas. Et celles qui restent à quai sont les plumes les plus radicales et critiques. Actuellement, je travaille avec une amie à traduire et publier en portugais brésilien des textes de la Queer of Color Critique. Bien que ce courant existe depuis plus de vingt ans aux États-Unis, il reste totalement méconnu en Europe et au Brésil où je séjourne actuellement. La théorie blanche dominante – qu’elle soit féministe ou queer–évoque encore rarement le racisme, le colonialisme, le capitalisme, l’impérialisme alors que nous travaillons depuis des années sur les différentes manières de penser l’intersectionnalité, que nous développons un nouveau vocabulaire et une pensée très féconde qui n’est pas du tout connu pour le moment dans le monde francophone.
« ma réflexion sur les archives porte aussi sur le «re-presencing» ou la «re-présence». Cela ne veut pas dire « représenter » mais « rendre présent à nouveau », c’est-à-dire reconnaitre que tous les fragments d’archives émanent d’une autre temporalité et spatialité. »
Par exemple?
Le concept d’articulation, qui vient des féministes marxistes, et notamment de mes collègues sud-africaines Anne McClintock et Gillian Hart. Par « articulation », elles veulent signifier une multiplicité de relations et de rapports de pouvoir qui s’imbriquent les uns dans les autres (le genre, le racisme, la classe...). Pour elles, aucun rapport de pouvoir n’est neutre. Le genre est toujours racisé, il est toujours saturé par les rapports de classe. On produit le genre à travers ces autres rapports. Toutes ces manières de penser la multiplicité et la simultanéité des rapports de pouvoir sont profondément inspirées par l’intersectionnalité.
Je développe aussi dans mon dernier livre les concepts de «co-formation» et de « co-productions » pour décrire la manière dont les rapports de pouvoir se construisent et se manifestent à l’échelle locale et planétaire. Par exemple, en Inde–où j’ai vécu pendant six ans–, les rapports de pouvoir locaux–les co-formations- impliquent de manière très spécifique le colonialisme, la racialisation, les classes et le système des castes. La façon dont les oppressions se manifestent est singulière dans chaque pays. Si on regarde l’Europe, l’altérité et le racisme en Allemagne se sont construits historiquement contre les populations turques, alors qu’en France, cela s’est structuré contre les Algériens. Chaque lieu possède ses propres histoires locales qui viennent se mélanger et façonner la construction des rapports de pouvoir dans un espace bien localisé. Mais en plus de ce niveau local, il y a aussi des rapports de pouvoir qui se déploient et se connectent à l’échelle planétaire, donc les co-productions. Ce sont des systèmes globaux qui nous traversent toutes et tous, comme le capitalisme, ou le colonialisme.
À cela, j’ajoute ce que j’appelle la misogynarchie, terme que j’ai forgé pour parler de la systématisation globale des rapports de pouvoir liés au sexisme et à la queerphobie, qui ne peuvent pas être réduits simplement à un patriarcat universel. Au contraire, le sexisme et la queerphobie ont des manifestations locales disparate tel le patriarcat, bien sûr, mais aussi le filiarcat, le fraternarcat. Co-production est un concept large qui inclut tous ces systèmes et nous permet de parler des spécificités sans les homogénéiser.
L’espagnol de la frontière est une langue métissée, façonnée par les communautés locales au fil de l’histoire. Traduire une telle œuvre exige de respecter cette complexité et de résister aux hégémonies linguistiques.
En quoi la traduction est-elle aussi un enjeu épistémique?
La question de la traduction constitue à mes yeux un enjeu politique et épistémique absolument crucial. J’ai formalisé cette réflexion dans l’ouvrage coédité avec Minoo Moallem, Fatema Mernissi, For Our Times. Pour ce projet, j’ai réalisé la première traduction du français vers l’anglais d’une pièce de théâtre, Les Lionnes, que la sociologue marocaine Fatima Mernissi avait coécrite avec Jalil Bennani, psychiatre. C’est dans ce texte que j’ai jeté les bases de ce que l’on pourrait nommer une « traduction décoloniale féministe ». Mon objectif était d’analyser comment les rapports de pouvoir se manifestent lors du passage d’une langue à une autre. J’ai forgé le concept de «pré-traduction». Lorsque j’ai traduit cette oeuvre, j’ai dû composer avec le fait que leur langue maternelle est l’arabe marocain, et non le français. Ainsi, le texte qu’ils/elles produisent en français est déjà issu d’une première traduction invisible de l’arabe marocain. Je suis tombée sur des termes orientalistes dans Les Lionnes, car il s’agit d’un texte écrit il y a longtemps, avant une critique de ces termes. Ma solution a été, non pas de chercher un mot équivalent en anglais mais, guidée par ce concept de «pré-traduction» d’opérer un retour à la source arabe marocaine. Nous retrouvons exactement la même dynamique chez Gloria Anzaldúa et dans l’expérience de traduction d’un chapitre de Borderlands. Anzaldúa écrivait en anglais et en espagnol, mais aussi un tas d’autres langues qui se trouve à la frontière texano-mexicaine et au Mexique. L’espagnol de la frontière est une langue métissée, façonnée par les communautés locales au fil de l’histoire. Traduire une telle œuvre exige de respecter cette complexité et de résister aux hégémonies linguistiques.
À qui destinez-vous votre dernier livre Co-Motion. Re-Thinking Power, Subjects, and Feminist and Queer Alliances et comment la pensée peut-elle nourrir l’action politique?
Au départ, j’ai écrit ce livre tout simplement pour clarifier ma propre pensée avec des personnes avec qui je suis en dialogue dans ma discipline et en dehors de ma discipline à l’université. Mais en réalité, ce livre, je ne l’ai pas fait toute seule. Les cinq pages de remerciements en attestent. Ce sont toutes les personnes et tous les mouvements avec qui j’ai été en dialogue. C’est vraiment un livre collectif nourri par les dialogues. Il s’agit aussi d’une réflexion «située» qui vient directement de ma vie et des pratiques dans lesquelles je me suis investie, dans la rue comme à l’université, que ce soit en France, aux États-Unis, en Italie, en Inde, où j’ai vécu six ans, ou ailleurs. Si j’ai choisi d’enseigner les études féministes et queers, c’est parce que j’ai les pieds dans ces mouvements depuis toujours. Mon livre est théorique, oui, mais son but est éminemment pratique: je l’ai écrit pour lancer des idées, pour qu’elles circulent, pour faire débat. J’ai écrit ce livre pour suggérer qu’il serait vraiment nécessaire de faire une révolution épistémique. Que ce soit dans nos collectifs militants ou à l’université, il nous faut à la fois renouveler la pensée mais aussi systématiser ce qu’on vit et se lancer dans de nouvelles façons de voir le monde. Récemment, un jeune chercheur nigérian a écrit une critique brillante dans une revue prestigieuse, Cultural Studies, en expliquant que mes concepts étaient super utiles pour les luttes en Afrique, alors que je ne parle presque pas de ce continent! C’est exactement pour contribuer à cela que j’ai écrit ce livre.