pxfuelcom« Pensez à tous les moments de votre vie où vous prodiguez et recevez des soins », nous exhorte Joan Tronto, auteure du livre « Un monde vulnérable – pour une politique du care ». En déplacement en Belgique pour recevoir les insignes de Docteur Honoris Causa de l’UCLouvain et pour participer aux États-généraux du care, elle nous livre lors de cet entretien sa vision du care et ses dimensions politiques en ces temps de (post)pandémie.

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Comment définissez-vous le care ?

Vous pouvez trouver une définition du care et de l’usage que j’en fais dans ce que j’ai écrit avec ma collègue et amie Berenice Fischer dans les années 1990. D’une manière générale, il s’agit d’une activité humaine qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde, afin que nous puissions vivre le plus longtemps possible. C’est une définition très large, ce dont les philosophes ont horreur, parce qu’il s’agit d’un champ qui n’a pas de limites. « C’est tout en fait », me disent les gens. À quoi je leur réponds: « Oui, tout est soin, c’est cela le care ou les soins mutuels ». En réalité, jusque dans les années 1990, personne n’avait vraiment réfléchi à ces activités. Le care était juste considéré comme « des choses que les gens au bas de l’échelle sociale faisaient ». En y regardant de plus près, nous nous sommes rendu compte qu’il existe un ensemble très complexe de tâches liées au care et à la bonne prise en charge mutuelle. Il faut d’abord remarquer que le care commence par la reconnaissance d’un besoin chez autrui et la nécessité d’y répondre, que vient ensuite la décision de qui va y remédier et la réalisation du travail à proprement parler. Enfin, il faut voir ce qui se passe quand le soin est prodigué et la suite qu’on va lui donner. Car c’est seulement dans et par la réaction de l’autre qu’il est possible de savoir si le soin a produit un résultat. C’est à ce moment-là que s’installe une relation de réciprocité des soins. Celui qui donne le soin a besoin de la réaction de l’autre. C’est important de comprendre comment le care fonctionne pour bien répondre aux besoins de soin.

Vous identifiez ainsi quatre dimensions du care...

En effet, nous identifions le « caring about/prendre soin de », le « caring for/prendre soin pour », le « care giving/donner des soins » et le « care receiving/recevoir des soins ». C’est fascinant de voir quand les gens prennent conscience de cela pour la première fois. Ils trouvent très utile de réfléchir aux activités de soins qu’ils ont prodiguées. Mais c’est là que le bât blesse : nous nous considérons presque toujours comme des soignant·es, alors que nous sommes toujours aussi des soigné·es. Nous devons aussi savoir recevoir des soins. En tant qu’adultes autonomes, nous prenons surtout soin de nous-mêmes. Mais dans la plupart des vies humaines, tôt ou tard, nous reconnaissons que nous sommes dépendants des autres. Si nous reconnaissons que nous sommes à la fois des donneurs et des receveurs de soins, alors nous pouvons commencer à penser à l’égalité des soins et pas seulement à ceux qui sont dans le besoin ou à ceux qui sont modestes et qui donnent du care à ceux qui en ont besoin. Le soin est un concept très vaste, auquel nous sommes peu habitués à prêter attention, alors que c’est l’essence même de la vie humaine.

Est-ce que le care inclut la protection ?

C’est une très bonne question. J’ai changé d’avis à ce sujet au fil du temps. Dans mon premier livre, je pensais que c’étaient des activités séparées, mais maintenant je pense qu’elles sont liées, et ce d’une manière complexe. La protection est une sorte de soin, mais c’est surtout une forme dangereuse ou mauvaise de soin. Surtout du point de vue d’une société démocratique. Si quelqu’un dit : « Je vais vous protéger », cela signifie en réalité : « Nous sommes inégaux et vous avez besoin de moi pour prendre soin de vous ». C’est une conception autoritaire de l’Être. Il est étrange que les gens dans les démocraties acceptent volontiers l’idée que la protection est la forme de soins dont ils ont besoin.

Comment relier cela à la protection sociale ?

Quand vous êtes jeune, vous recevez de l’aide de l’État en tant qu’enfant. En grandissant, vous contribuez au système de protection sociale et lorsque vous êtes vieux, vous recevez à nouveau de l’aide, lorsque vous êtes dans le besoin. Cela permet d’équilibrer les choses. C’est différent de « vous êtes faible et vous utilisez les ressources de l’État ». Ce qui est utile dans cette approche est le fait qu’elle rend cet équilibre plus clair au fil du temps, ce qui, je pense, est la pièce essentielle de la protection sociale. L’autre aspect concerne une cinquième dimension identifiée dernièrement que j’appelle « prendre soin avec ». Cette dimension nécessite la confiance et la solidarité. Elle exige de savoir que lorsque ce sera votre tour, vous aurez le soin dont vous avez besoin. Et c’est ce que fait la protection sociale : elle prend des actes simples de soins et les transforme en un processus s’inscrivant dans le temps où chacun peut être certain qu’on s’occupera de lui le moment venu.

Care et covid-19, comment voyez-vous cela ?

Cela soulève la question de la responsabilité que nous avons envers les autres. Pour ma part, je pense que s’il y a une maladie, en particulier une pandémie, chacun est responsable de la contribution qu’il peut apporter pour l’éradiquer. La vaccination me semble être un sacrifice très mineur, mais curieusement, partout dans le monde il y a des gens qui la refusent au nom de leur liberté. Je ne comprends pas, c’est un acte si simple. Aux États-Unis, l’idée que l’État puisse exiger que vous soyez vacciné est une revendication de longue date. C’est une restriction appropriée de la liberté, car elle profite à tout le monde. C’est une question de soins, une question de responsabilité et de savoir qui assumera la responsabilité en cas de risque. Si vous ne vous occupez pas de vous au nom de votre liberté, c’est un manque de compréhension de base de ce qu’il faut faire pour les autres dans la société.

Quel lien  établissez-vous entre soin et changement climatique ?

Il faut dire aux gens que l’on peut faire quelque chose pour sauver et ne pas détruire la planète. Si nous pouvons mieux prendre soin des choses qui nous entourent, des plantes, des animaux… si nous devenons meilleurs dans ce domaine, cela changera aussi notre attitude envers les autres. Nous vivons à une époque où les humains sont tellement jetables. Les chercheurs qui s’intéressent à l’esclavage moderne soulignent que même à l’époque esclavagiste aux Amériques, les esclaves coûtaient très cher. Ils étaient considérés comme un bien réel. Aujourd’hui, de nombreux travailleurs agricoles sont amenés d’outre-mer, dans l’État de Floride, où ils sont attirés par des promesses de salaire… mais une fois sur place, ils vivent dans des endroits sales, sans eau courante et n’ont aucun moyen d’aller ailleurs. Ce sont des esclaves très bon marché. Ils ont payé eux-mêmes pour traverser la frontière, ne reçoivent pratiquement aucun salaire alors que les propriétaires font fortune avec les récoltes qu’ils cueillent. Si nous considérons des vies humaines de cette façon, comment être surpris que des animaux, des plantes ou des océans soient aussi mal traités. Je pense qu’il existe un lien très profond entre l’absence de soins partout dans notre culture économique et politique et notre absence de soins pour notre environnement.

Quelles sont les nouvelles politiques possibles liées au care ?

Comme je l’ai proposé voici quinze ans, la citoyenneté devrait être basée sur une relation de soins. Si vous prenez soin d’un citoyen ou d’une citoyenne, cela fait de vous un·e citoyen·ne. Donc si un travailleur ou une travailleuse sans papiers du Maroc prend soin d’une grand-mère ici, cette personne devient un·e citoyen·ne belge parce qu’il ou elle apporte une contribution à la société par ses soins. Et si cette personne envoie également de l’argent au Maroc, cela signifie que sa famille fait également partie de la relation avec la Belgique car cette famille se prive des soins prodigués par cette travailleuse. Je pense dès lors qu’elle devrait aussi pouvoir voter en Belgique. Maintenant, si les Belges ne le souhaitent pas, ils peuvent s’occuper eux-mêmes de leurs aînés. Si cela n’est pas possible, ils doivent alors reconnaître leur responsabilité envers les personnes qui, ailleurs, soutiennent leurs aînés. C’est très complexe, mais j’institutionnaliserais le fait que lorsque vous prenez soin d’une personne, cela devient une base pour obtenir ses papiers.

Le travail syndical dans une entreprise, est-ce du travail de soin ?

Oui, bien sûr, les délégués syndicaux font un travail de soin en établissant les connexions interpersonnelles qui permettent aux institutions de fonctionner. Ils et elles sont celles et ceux qui peuvent parler aux travailleur·ses. Le vrai changement se produit parce que les gens se connaissent et travaillent ensemble.

Qu’en est-il des soins et du changement social ?

Connaissez-vous le « deep canvissing /démarchage profond » ? C’est une méthode récente qui se base sur une approche d’échange pendant laquelle vous allez demander aux gens ce qu’ils pensent de telle ou telle problématique. La première fois que cette méthode a été utilisée, c’était pour parler des droits des homosexuels en Californie. Ils allaient à la rencontre des gens, s’asseyaient et demandaient : « Connaissez-vous des homosexuels ? » « Qu’en pensez-vous ? » « Avez-vous peur pour les enfants ? » « Qu’est-ce qui vous inquiète ? ». Alors les gens commençaient à parler, ce qui leur a permis de modifier leur opinion. Parce que d’habitude nous pensons, oh la politique, c’est « je définis ma position et c’est tout. » Mais en fait, s’engager avec quelqu’un dans une conversation sérieuse, c’est vraiment ce qui fait changer les gens d’avis.

Comment travailler à partir des soins pour la justice sociale et la lutte contre la pauvreté ?

Il y a en effet un lien entre les soins et la justice sociale. J’ai mis toute ma vie à le penser. Une façon de reconnaître l’injustice sociale – car si vous pensez qu’il n’y a pas d’injustice sociale, alors il n’y a pas de demande de justice sociale à formuler –  c’est de réfléchir à ses propres activités de soins et de se demander si ces activités sont justes ou injustes pour soi-même et pour les autres. Ainsi, aux États-Unis, si vous allez au travail, que des travailleur·ses sans papiers s’occupent de vos enfants, qu’ils sont censés travailler 8 heures mais que vous restez à l’extérieur pendant 10 heures, vos soins dépendent du traitement injuste qu’ils subissent. Et pratiquement partout, si vous regardez de près notre culture, nous voyons que des personnes sont traitées injustement. Parfois, c’est structurel, parfois c’est personnel. Un autre exemple concerne l’accès aux écoles de qualité. Si vous vivez dans une ville riche, les écoles sont très bonnes car elles sont financées à partir des taxes foncières du district dans lequel elles se trouvent. Si vous vivez dans une ville pauvre, les écoles seront donc très mauvaises. Qui profite des mauvaises écoles ? Les enfants les plus riches sont mieux armés pour la vie que les enfants pauvres. Et lorsque des familles pauvres tentent de s’installer dans une ville riche, elles sont rejetées sous prétexte que « cela nuit aux enfants ». Ce n’est pas une façon juste de vivre. Le fait que ce que vous considérez comme un bon soin soit injuste devrait vous faire arrêter d’y recourir. Je pense de plus en plus que c’est un moyen important pour commencer à ouvrir le lien entre les soins et la justice sociale.

Et par rapport à la consommation dans les chaînes de valeur internationales ?

Il faut réduire nos niveaux de consommation dans le Nord, mais tout est très compliqué, car nous avons créé un système international. Une décision au Nord peut donc avoir des conséquences sur des pays du Sud. Si nous décidons par exemple d’arrêter d’acheter un produit particulier, venant du Bangladesh, des gens là-bas pourraient en mourir de faim. Alors, comment s’assurer que les gens ne meurent pas de faim parce que nous avons décidé de faire ceci ou cela ? Il faut suivre la chaîne de responsabilité. C’est une chaîne très compliquée.On pourrait créer une diligence raisonnable en matière de soins, de la même manière qu’il existe une diligence raisonnable en matière de droits de l’Homme. Nous pourrions aussi imaginer des évaluations de l’impact des politiques publiques sur les soins. Quels seraient les effets sur les soins si nous modifions les horaires de travail ? Qu’en serait-il de la capacité des personnes à prodiguer du care ?  etc.

On pourrait créer une diligence raisonnable en matière de soins, de la même manière qu’il existe une diligence en matière de droits de l’homme.

Que pensez-vous de l’annonce d’une stratégie européenne en matière de soins pour 2022 ?

Ca change. Les choses bougent enfin. Aux États-Unis, nous n’avons toujours pas de politique en matière de besoins familiaux.

Une société dont le cœur serait le care, qu’est-ce qu’on y gagnerait ?

Je lis beaucoup de science-fiction, ce ne serait pas la fin du capitalisme, mais la fin du capitalisme tel que nous le connaissons. Au lieu de se concentrer uniquement sur une production et une croissance illimitées, le care serait le cœur du projet. Ma description préférée d’une société future est celle d’Ursula K. Le Guin dans « The Dispossessed ». Je pense que tout le monde devrait lire ce livre. 


Propos recueillis par Stéphanie Baudot et Thomas Miessen