FPF ICO 01 1419 1En septembre 2021, on célèbrera le centenaire de la naissance de l’éducateur brésilien Paulo Freire. Son travail est reconnu internationalement encore aujourd’hui. En mars dernier, un cycle de débats organisé par la Loughborough University London a donné le ton de l’ampleur de son influence, avec des conférences 1 données par des chercheur·ses et des acteurs de la société civile de dix pays et plus de 800 participant·es de 48 pays différents. Ce texte aborde la nature et le sens collectif de la pensée de Freire comme l’une des raisons de sa puissance épistémologique et aussi de sa pertinence actuelle.

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Lorsque les inscriptions au séminaire commémorant le centenaire de la naissance de Freire à l’université de Loughborough ont été ouvertes, en moins de 24 heures, plus de 6.000 inscriptions ont été enregistrées. Parmi les questions posées pour confirmer la véracité des inscriptions – il existe en effet de nombreux opposants à la pensée de Freire diffusant à son encontre des propos haineux – figurait la raison de la participation à l’activité. Beaucoup de personnes ont répondu en disant qu’« à l’heure actuelle, Paulo Freire reste nécessaire ». Lors des débats, les participant·es ont aussi déclaré nourrir un sentiment d’espoir. En ce sens, nous pouvons, malheureusement, affirmer que l’œuvre de Paulo Freire n’a pas perdu de sa pertinence. Des situations d’oppression sont toujours présentes, peut-être même aggravées par l’extension d’un capitalisme sauvage, qui a rendu les droits humains et environnementaux accessibles uniquement à celles et ceux qui peuvent se les payer.

Dans ce contexte, l’œuvre de Freire est détestée – comme c’est le cas au Brésil aujourd’hui 2 – car elle propose un modèle de société avec des valeurs démocratiques profondes auxquelles les gouvernements et les groupes autoritaires et conservateurs n’ont pas l’intention d’adhérer. Mais, en même temps, ses réflexions gagnent en appropriations et en vitalité nouvelle parce qu’elles dénoncent les situations de violence contre la dignité humaine, tout en favorisant l’espérance et la confiance actives dans la transformation. L’œuvre de Freire reste d’actualité, car les démocraties sont fragiles et ont besoin d’une pédagogie libératrice permanente, pour immuniser les peuples contre les débordements autoritaires et nourrir la culture du collectif, du divers, de la parité.

L’expression et le chemin de la collectivité

Voie : tout ce qui mène quelque part, permet d’aller d’un endroit à un autre, sur terre, sur l’eau et dans les airs.
Voix : faculté d’émettre des sons, en parlant de l’homme ; ensemble des sons produits par les vibrations périodiques des cordes vocales. 

Parmi les réflexions bilingues qui me sont venues à l’esprit en préparant cet article, je me suis rendu compte que deux mots éloignés (via-voz) en portugais sont en réalité des homophones en français  (voie et voix). Cette polysémie sonore sert adéquatement l’argumentation de ce texte, qui consiste à valoriser la nature collective de la parole de l’éducateur brésilien Paulo Freire et l’orientation collective du parcours d’émancipation qu’il défend. En reprenant une de ses célèbres réflexions – « personne n’éduque personne, personne ne s’éduque lui-même, les hommes s’éduquent les uns les autres, médiatisés par le monde »3–, on comprend que la connaissance et la transformation résultant de cette ontologie se construisent dans la relation avec les autres et avec le contexte dans lequel les personnes se trouvent. Le principe normatif de l’émancipation, dans l’œuvre de Paulo Freire, est la collectivité.

Ainsi, Freire peut être compris comme l’expression d’une vision collective de l’éducation proprement dite, et de la société plus largement. Dans sa recherche doctorale, Francisco das Chagas de Morais 4 a observé comment la notion d’éducation populaire au Brésil passe d’une perspective de massification – augmenter le nombre de personnes alphabétisées –, jusque dans la première moitié du XXe siècle, à un regard critique, à partir de la fin des années 1950. Les modèles de développement, fondés sur les sociétés dites modernes et industrialisées du Nord, ont commencé dès lors à être remis en cause pour leur non-reconnaissance des savoirs et des expériences locales. À partir d’innombrables mobilisations dans les campagnes et dans les villes partout au Brésil et plus largement en Amérique latine, l’éducation populaire a commencé à revendiquer cette reconnaissance, à dénoncer les structures d’exclusion et de (re)production des inégalités, et à développer une approche politico-pédagogique. Dans cette perspective, l’alphabétisation ne doit pas servir à enfermer les personnes dans des modèles définis en dehors de leur contexte ; au contraire, elle doit leur accorder une autonomie de pensée et d’action.

C’est le berceau de la pensée de Paulo Freire. Comme le résume Morais, son œuvre « est un catalyseur de ce moment d’effervescence politique et culturelle, dû à une société démocratique, ouverte, capable de dépasser la société fermée, héritée du processus de colonisation du pays » 5. Les livres de Freire regorgent de passages dans lesquels il attribue ses réflexions à des expériences qu’il mène avec des mouvements populaires en Amérique latine. La résonance de son travail auprès des acteurs et actrices du changement social tient à la parole collective qui est inhérente à ses réflexions, ce qui prouve sa capacité d’organiser les données de son expérience pratique avec ses lectures ainsi que sa disponibilité d’écoute.

Plus fondamentalement encore, en plus de catalyser cette voix collective, Freire définit la libération comme un processus collectif et, par conséquent, diversifié. Sa méthode vise essentiellement l’élaboration d’engagements avec et entre les sujets en apprentissage, dans le but de rencontrer l’émancipation. Ernani Maria Fiori décrit qu’« en objectivant son monde, l’alphabétisant qui s’y trouve se retrouve avec les autres et dans les autres... Ils se rencontrent et se retrouvent tous dans le même monde commun » 6. La vision utopique d’un monde commun, dans lequel les opprimés se libèrent eux-mêmes ainsi que les oppresseurs, projette un principe de collectivité, de coexistence et de coresponsabilité qui définit le sens de l’émancipation. Ce n’est pas l’opprimé qui a besoin d’être sauvé ; c’est la société qui doit se libérer du cycle de l’oppression. L’émancipation est un indicateur du progrès de la société dans son ensemble, qui démontre que personne n’est opprimé et, surtout, que plus personne n’est à l’aise avec l’oppression de l’autre et ne s’en sert. L’émancipation de chaque individu passe par l’émancipation collective.

La pensée de Feire en quelques mots

Paulo Freire est l’un des intellectuels brésiliens et latino-américains les plus influents du XXe siècle. Né à Recife, ville côtière du Nordeste du Brésil, ce pédagogue est principalement connu pour son travail d’accès à l’éducation pour les personnes défavorisées. Il va notamment mettre en place de grandes campagnes d’alphabétisation militante visant les brésilien·nes issus de milieux pauvres. Dans ces campagnes, l’alphabétisation est conçue comme un moyen de lutter contre l’oppression. Son ouvrage le plus célèbre « Pédagogie des opprimés 1 » va dans le même sens. « C’est à la fois, dans le même mouvement, une démarche de conscientisation des opprimés et une éducation révolutionnaire et émancipatrice où l’éducateur apprend autant de ses élèves qu’il leur apporte, où le chemin vers la connaissance se fait ensemble dans l’expérience de la rencontre entre deux consciences et le monde » 2. 

En 1960, Freire élabore un programme d’alphabétisation pour adultes à destination de milliers de paysans du Nordeste du Brésil. Différentes organisations partout dans le pays (écoles mais aussi ONGs et associations) se sont appropriées la méthode développée par Paulo Freire.
Suite au coup d’État militaire en 1964, il est mis en prison. Persécuté politiquement, il décide de s’exiler en Bolivie puis au Chili, où il continuera à travaillera sur des programmes d’alphabétisation.

À son retour au Brésil, en 1989, il dirige une vaste réforme scolaire à São Paulo où il tente de transformer en profondeur le système scolaire brésilien. L’ œuvre de Paulo Freire est connue dans le monde entier et a toujours une grande résonnance de nos jours. #
1. P. FREIRE, La pédagogie des opprimés, F. Maspero, 1980. 2. http://www.sanstransition.org/wp-content/uploads/pedagogie_des_opprimes.pdf

La communication au centre de la transformation

En comprenant le principe normatif du travail de Paulo Freire en tant que collectif, son ontologie peut aussi être vue comme communicative. Ainsi, l’ordre social dépend de la communication entre différents individus et groupes sociaux. Dans une contribution passée à la Revue Démocratie 7, j’ai parlé de la notion de parole authentique de Freire et comment elle nous permet de voir que la stratégie populiste ne peut pas s’appeler communication. Encore une fois, il faut distinguer la nature de l’idée de communication qui guide la pédagogie libératrice de Freire. Cette pédagogie est critique à l’égard de « l’éducation bancaire » 8. Elle est critique de toute relation dans laquelle une personne considère l’autre comme vide de connaissance et, par conséquent, se positionne comme capable ou responsable de combler ce vide. La théorie de la communication qui émerge de la pensée de Freire prédit nécessairement la parité de participation 9. Les deux parties ou plus, dans un dialogue, ont quelque chose à offrir, sont capables de contribuer et, surtout, sont disposées à construire et reconstruire des connaissances ensemble.
La communication fondée sur la parité de participation dépasse le consensus, car elle ne cherche pas l’uniformité et l’universalisation de la pensée. Au contraire, elle veut le respect de la diversité, privilégiant la dignité de toutes les formes de vie et de savoir.

Au début des années 2000, j’ai travaillé comme journaliste pour la Pastoral da Criança (Pastorale de l’Enfant), une organisation d’action sociale de l’Église catholique au Brésil, axée sur l’amélioration de la santé des enfants de moins de cinq ans et de leur mère, résidant dans les communautés les plus pauvres du pays. Les principes de cette communication libératrice sont implicitement présents dans la raison d’être de l’organisation, qui est de donner aux mères et aux familles pauvres les moyens de prendre soin de leur santé et d’améliorer leurs conditions de vie. Ce travail repose sur l’accès aux informations de santé et dans la confiance en la capacité de ces personnes de transformer la réalité qui les entoure à partir des échanges et de la construction des liens de solidarité à l’intérieur des communautés.

Dans les milliers de communautés au sein desquelles la Pastoral da Criança opère, les connaissances scientifiques et médicales sont appropriées et dialoguent avec les connaissances des femmes pauvres, se transformant en connaissances nécessaires et adéquates pour chaque contexte. Cette communication, exemplaire de la communication populaire 10 inspirée de la pensée de Freire et qui se développe partout en Amérique latine, est libératrice. Elle permet en effet et encourage l’expression de toutes les voix, établissant un rapport de force complètement différent. Sa perspective utopique propose d’éliminer le pouvoir dans les relations en tant que stratégie d’émancipation. Le pouvoir n’est donc pas pour la domination, mais pour l’appréciation de la sagesse de l’autre.
À l’occasion du centenaire de sa naissance, Freire continue d’exiger qu’on comprenne que l’oppression n’est pas seulement un problème qui porte atteinte à la dignité des opprimés, mais le symptôme d’une société ségrégationniste. L’objectif est donc de chercher et corriger – voire supprimer – ce qui permet et génère la ségrégation. Sa pédagogie révolutionnaire continue de convoquer un nouveau regard, plus favorable et accueillant envers la diversité, dans le but de créer des espaces de coexistence pacifique et juste. 

1. Les conférences sont encore disponibles en ligne, en anglais et portugais, sur le site de l’événement https://www.paulofreirecentennial.org/videos/
2. Voir A.C. SUZINA et T. TUFTE, « Freire’s vision of development and social change: Past experiences, present challenges and perspectives for the future», in A.C. SUZINA, T. Tufte et C. Jiménez-Martínez (dir.), The legacy of Paulo Freire. Contemporary reflections on participatory communication and civil society development in Brazil and beyond, Volume 82, Issue 5, August 2020, pp. 411-424, ainsi que S. WAISBORD, « Why Paulo Freire is a threat for right-wing populism : Lessons for communication of hope », International Communication Gazette, 2020, vol. 82, n°5.
3. P. FREIRE, Pedagogia do oprimido, Rio de Janeiro : Paz e Terra, 2005, p. 78.
4. F.C. MORAIS, O Interdiscurso na Educação Popular : Um Estudo Comparativo entre o MEB (Brasil) e a ACPO (Colômbia), Thèse de doctorat en Études des langues, Université Fédérale du Rio Grande do Norte, 2017.
5. F.C. Morais, texte inédit.

Ana Cristina Suzina, Journaliste, Docteure en Sciences politiques et sociales (UCLouvain), Leverhulme Early Career Fellow à la Loughborough University London