photo 2 4 pexels thirdman 5961407 1Nous avons toutes et tous vécu à un niveau personnel, familial et professionnel les bouleversements liés à la pandémie de coronavirus. Mais d’un point de vue collectif et sociétal, quelle lecture peut-on faire de ces événements ? Qu’est-ce que la pandémie et les confinements qu’elle a occasionnés nous apprennent sur notre société, ses défaillances, ses angles morts qui font que pour certain·es plus que d’autres la crise a été un véritable cataclysme ? C’est au moyen d’une enquête populaire que le MOC et ses organisations ont décidé, avec leurs publics, de se saisir de ce nouvel espace d’apprentissage et de lutte pour comprendre, mais aussi pour agir collectivement.

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Lors de la rentrée 2020, le MOC décidait de lancer une démarche d’enquête sociale afin de revenir sur ce que les groupes proches du Mouvement avaient vécu et vivent encore durant cette période très délicate. À travers ce projet, notre volonté est d’entendre ce que les personnes ont à dire sur cette pandémie, de revenir sur les actions de solidarité qu’elle a suscitées, de voir sur quoi elles souhaitent se mobiliser et de percevoir plus finement ce qui doit changer dans notre société. Pourquoi le MOC a-t-il décidé de rentrer dans ce cheminement spécifique et comment procéder vu que nous avons entamé un second confinement depuis la fin du mois d’octobre ? Avant de développer ces points, commençons par un retour sur la notion d’enquête sociale et sur les origines de ce type de démarche.

Contextes d’émergence

La démarche d’enquête sociale est apparue à plusieurs moments et dans différents lieux depuis la seconde moitié du XIXe siècle. À chaque fois qu’elle a été réinventée, elle a aussi pris une nouvelle dénomination. On peut ainsi citer :
– « l’enquête ouvrière » (Marx, 1880 1)
– « l’enquête sociale » (en Belgique, à partir des années 1920)
– « la co-recherche » en Italie, dans les années 1950
– « la recherche-action participative » en Colombie notamment, à la fin des années 1960
Plus récemment, on a pu prendre connaissance des enquêtes de travailleurs et travailleuses (workers inquiry) au Royaume-Uni et de « recherches militantes » en Italie, en France et en Belgique. On recense également des initiatives similaires en Argentine au début de ce siècle.
Ces expériences relèvent de milieux différents, notamment dans les usines avec les ouvriers et les ouvrières (Europe occidentale industrialisée), dans les campagnes avec les paysans et paysannes exproprié·es de leurs terres (Amérique latine, Afrique et Asie), dans les mouvements de jeunesse 2, dans les milieux urbains populaires avec des collectifs de chômeur·ses ou de femmes endettées (Argentine), dans les villes contemporaines avec les nouvelles formes de travail de plateforme (livreur·ses à vélo à Londres 3) et en réseau (travailleur·ses de la logistique en Île-de-France), mais aussi avec des mouvements sociaux atypiques (Gilets Jaunes en France) 4.

Description générale

Dans toute cette variété – encore plus importante si l’on considère les approches méthodologiques employées – il y a néanmoins quelques points communs. En premier lieu, la finalité. L’emploi de termes tels que « recherche » ou « enquête » ne sont pas à entendre dans un sens scientifique ou académique. S’il s’agit bien de produire des connaissances, la finalité est celle de la constitution de sujets collectifs qui s’organisent pour agir en vue d’un changement souhaité par eux-mêmes. Il en découle des critères de recherche qui sont ceux de la pertinence et de l’utilité pour les acteurs et actrices. En deuxième lieu, la recherche est conçue et menée par les acteurs et actrices : les intervenant·es externes ont un rôle de soutien et d’accompagnement, dans le respect de la centralité des personnes directement concernées par la problématique et la lutte, et dans une posture d’alliés de celles-ci.
La démarche d’enquête sociale (ou populaire pour le MOC) vise donc à travailler avec des individus qui ont quelque chose en commun (les ouvrier·ères d’une même usine, les paysan·nes d’un même territoire, des collectifs de travailleur·ses sans emploi, etc.). Ce groupe de personnes doit avoir une expérience partagée qui le met en difficulté ou en questionnement et qui nécessite une intervention pour changer les rapports de force à l’œuvre.

Deux dimensions principales

Le travail d’enquête articule deux dimensions : la compréhension d’une situation vécue au travers d’un processus qui va permettre la conscientisation et la constitution d’un sujet collectif en capacité d’agir.
Concernant la dimension de compréhension/de conscientisation, le but est que le groupe comprenne la situation dans toute sa complexité afin de passer d’une situation vécue individuellement (et donc perçue comme inchangeable) à une situation conscientisée (qui permet de voir que certaines dimensions du problème peuvent être changées, ce qui donne la possibilité de penser l’action). Ainsi :
• On part de l’expérience des personnes en mettant des mots sur la situation vécue (d’où vient cette expérience ? En quoi consiste-t-elle ?)
• Les personnes reconnaissent ce qui est partagé même si ce n’est pas vécu de la même manière (comment l’expérience est-elle partagée ? Qu’est-ce qui est vécu de manière identique et différente ?)
• On cherche à expliquer cette condition partagée en s’interrogeant sur les causes des difficultés vécues, en cherchant collectivement des éléments pour éclairer cette réflexion.

Sur la dimension de la mobilisation/de l’action, le but est de développer la croyance dans le fait qu’on peut changer les choses, pour cela :
• Il est possible d’organiser des activités de « récupération de la mémoire des luttes » (« on peut le faire, car on l’a déjà fait, nos grands-parents par exemple l’ont déjà fait ! »)
• On réfléchit sur la façon de s’organiser : on ne change pas les choses seul·e, il est donc important de s’organiser.
• Les espaces du possible sont identifiés, on repère les ressources qui peuvent être mobilisées. L’idée est de chercher un accord pour une action collective partagée. Si on y arrive, on agit.
L’enquête ainsi envisagée est donc avant tout une méthode d’intervention, un moyen de mobiliser.

Quelles méthodes ?

D’un point de vue strictement méthodologique, les démarches de l’éducation populaire et de la recherche en sciences sociales peuvent être mobilisées. Il n’existe pas de manuel unique pour réaliser une enquête sociale et les ouvrages de référence s’attardent peu sur les aspects de méthode de travail ou de techniques d’animation, car il n’y a pas de recette. Tout dépend du groupe et du sujet de l’enquête. En ce qui concerne les intervenant·es externes, la compétence de base est de savoir animer des réflexions et des débats de groupe.
Pourquoi se lancer dans ce type d’enquête ?
Notre volonté en tant que MOC est de lancer une réflexion à partir des ruptures sociales produites par la pandémie, de mettre en avant les résistances et les solidarités portées par les groupes de base et les organisations, mais aussi de définir ensemble des propositions de transformation et/ou de mettre en place des actions, à différents niveaux. Cette démarche est propre au MOC, à ses différentes fédérations et à ses organisations constitutives.
Concernant les groupes, nous souhaitons collecter leur expérience de la pandémie et aider à la structurer en savoirs sociaux. Nous désirons également créer les conditions d’élaboration d’une conscience collective (c’est-à-dire mettre les groupes en recherche collective, en recherche délibérative) et enfin notre volonté est d’animer un pouvoir et un désir d’agir et donc de mobiliser vers l’action. La nature de la démarche amène à mettre les groupes au centre, de telle sorte qu’ils puissent décider eux-mêmes de l’opportunité de se mettre en action, des enjeux sur lesquels se mobiliser, des modes d’action pour leur démarche collective...
Le travail effectué a aussi comme but d’alimenter nos objectifs politiques, en lien avec notre stratégie politique. Cette enquête participe au projet de se donner un récit, d’aider à la construction d’un rapport de force favorable sur les choix politiques à faire dans la bataille idéologique actuelle. Il ne s’agit donc pas seulement de récolter la « mémoire » de la crise, mais bien de nous mobiliser autour de savoirs sociaux stratégiques nous permettant d’agir politiquement.

Objet et axe d’analyse

Notre objet principal c’est l’expérience populaire de la pandémie de coronavirus qui est encore en cours en prenant en compte le continuum avant/pendant/après confinement et en partant des vécus des groupes du MOC et de ses organisations constitutives (groupes locaux, adultes en formation [notamment AID], collectif de femmes, militant·es syndicaux·ales, partenaires de l’ONG WSM...)
Concernant l’axe d’analyse, notre question principale est la suivante : « qu’est-ce que la pandémie et sa gestion ont révélé de ce qui peut et doit changer dans notre société ? » Nous souhaitons donc développer deux niveaux de questionnements pour cet axe : un niveau qui analyse les causes sociales et politiques de vécus différenciés de la pandémie et un niveau qui repère les formes d’auto-organisation et/ou de résistance qui ont eu lieu pendant la pandémie afin de renforcer un pouvoir d’agir. La démarche globale vise donc un changement sociétal, mais aussi ce que les pratiques et stratégies de résistance/résilience de notre public nous apprennent de notre propre pouvoir.

Processus d’animation

Concernant l’animation des groupes, nous avons pris la décision de nous inspirer de méthodes comme celle de la systématisation de l’expérience 5. De manière générale, le processus proposé s’étale sur quatre séances de 2h30-3h avec :
• Le temps du récit (séance 1) durant lequel les personnes vont se raconter dans un récit cadré par des consignes d’animation afin d’orienter le processus narratif vers les aspects de l’expérience qui relève de notre axe de recherche (expérience de la pandémie et sa gestion et stratégies de résistance/résilience).
• Le temps de l’analyse collective (séances 2 et 3) basé sur les questions qui auront émergé de la première rencontre de récit, avec la possibilité en séance 3 d’une alimentation extérieure par des apports théoriques ou d’une confrontation avec des apports d’autres expériences.
• Le temps de la production (séance 4) centré sur la réalisation d’une production finale qui pourra être différente selon les groupes (revendications, production artistique, action sur l’espace public...).
• Enfin, viendra le temps de l’analyse transversale du travail mené dans les groupes et des liens à mettre en évidence. Pour réaliser cette dernière étape, le fait d’assurer une prise de note durant tout le parcours est essentiel pour que l’analyse puisse déboucher sur un écrit. Nous espérons également pouvoir tenir à terme une séance collective générale au processus afin de rassembler les groupes autour de leurs productions et des résultats globaux de l’enquête.

Reconfinement et timing

La méthode proposée étant essentiellement basée sur la rencontre « physique » des groupes, la possibilité de modifier cette approche afin de réaliser l’enquête en visioconférence n’est pas privilégiée. L’idée actuelle est de reporter le début des premières réunions en groupes (initialement prévues à la fin octobre) et de continuer à développer nos connaissances sur les techniques d’enquête par la réalisation d’un webinaire notamment. Reste à voir à quel moment la démarche pourra effectivement concrètement débuter, en lien avec l’évolution de la pandémie dans notre pays. L’ensemble du processus devrait s’étaler sur un an, entre les réunions des groupes, l’analyse transversale et la journée de clôture.

Conclusion

C’est donc un processus long et ambitieux dans lequel le MOC a décidé de se lancer. Le choix d’entamer une enquête populaire n’est pas anodin, comme on a pu le voir en retraçant les origines de ce type de démarche. Au-delà des finalités déjà évoquées (en termes politiques, d’analyse et de mobilisation), nous souhaitons également favoriser les rencontres entre personnes et entre les composantes du MOC, développer une prise de conscience de différentes réalités et remettre en avant les pratiques d’éducation populaire. Alors que le contexte actuel est particulièrement difficile à bien des égards, nous voulons voir dans ce projet l’opportunité de faire Mouvement auprès d’objectifs communs. 

Encadré : Des séances d’information auprès des permanent·es, animateurs et animatrices du Mouvement se sont tenues à différents endroits depuis la rentrée de septembre, au début en présentiel et puis progressivement en visioconférence vu l’évolution négative de la situation sanitaire à l’automne 2020. En tout, plus de 50 personnes ont participé à ces séances afin d’être sensibilisé·es à la démarche et la méthode proposée. Ce sont ces personnes qui animeront l’enquête auprès des groupes et notre souhait est d’avoir une bonne représentativité du Mouvement, en termes d’organisations et de groupes actifs dans le processus, mais aussi du point de vue géographique, avec des rencontres sur l’ensemble de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

1. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1880/04/enquete.htm
2. E. Geerkens, X. Vigna, « Les enquêtes jocistes en Belgique et en France, c. 1925 – c. 1940 », in E. Geer-kens et al., Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine, Paris, La Découverte, 2019, pp. 426-442.
3. https://notesfrombelow.org/
4. http://www.platenqmil.com/
5. http://www.quinoa.be/wp-content/uploads/2012/06/Systemat_LOW.pdf

Mario Bucci, Directeur du Centre d’Information et d’Éducation populaire (CIEP)

Anne-France Mordant, Permanente CIEP,

Julien Gras, Conseiller politique au MOC

Le Gavroche

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