NicaraguaLe Nicaragua traverse sa plus grande crise de régime depuis la chute de la dictature des Somoza fin des années 70. De la mobilisation d'étudiants s'opposant à une réforme de la sécurité sociale brutalement réprimée par les forces armées gouvernementales a suivi un large mouvement de contestation populaire réclamant le départ de Daniel Ortega. Que reste-t-il de l'ancien révolutionnaire sandiniste ? Comment la dérive s'est-elle opérée ? Et comment la gauche survivra-t-elle à la secousse ? Éclairage.

 Qui se rappelle du 19 juillet 1979 ? La révolution populaire nicaraguayenne soutenue par le Front sandiniste de Libération nationale (FSLN) venait à bout, après des années de lutte sanglante, de la dictature des Somoza. Qui se souvient des campagnes de récolte de fonds organisées par des militants belges de gauche afin de soutenir le mouvement révolutionnaire, conformément à la grande solidarité internationale qui jaillissait de partout ? Et qui n'a pas oublié les héros populaires que la révolution a vus naitre, ces jeunes combattants qui sont tombés pour leur nation et ceux qui l'ont portée sur le chemin de la démocratie ? Beaucoup sans doute parmi les jeunes idéalistes de l'époque. Inspirés par ce mouvement révolutionnaire qui comptait une large participation de femmes. Par ce petit poucet d'Amérique centrale qui osait défier l'impérialisme étasunien et revendiquer une culture propre. « Andará Nicarágua » chantait le Cubain Silvio Rodrigues, « su camino en la gloria, porqué fue sangre sabia, la que hizo su historia » 1.

Parmi ces héros, l'Histoire en a retenu un. Daniel Ortega, à qui le peuple confia le pouvoir démocratiquement en 1984. Son nom est alors associé aux grands chantiers de transformations sociales dans le pays : réforme agraire et redistribution des terres, programme national d'alphabétisation, investissement dans des programmes de santé...
Aujourd'hui, l'ex-guérillero revient au-devant de la scène. Mais cette fois, il semble avoir lui-même vêtu le sombre costume du dictateur, semant une grande confusion au sein de la gauche latino-américaine.

 

Aux origines du conflit

L'autoritarisme d'Ortega a éclaté à la face du monde en avril dernier. Dans une violence extrême et inattendue, le leader du FSLN a riposté face aux manifestants – essentiellement étudiants – qui s'opposaient au projet gouvernemental de réforme de la sécurité sociale 2. Des forces progouvernementales 3 et la police ont tiré sur les manifestants faisant plusieurs morts. « 32 tués en 4 jours », déplore Ana Mercedes. Nicaraguayenne, professeure à l'Université fédérale du Rio Grande do Sul, au Brésil, elle revient sur l'escalade de violence et l'amplification du mouvement. « L'autoritarisme d'Ortega ne date pas d'hier, mais jusqu'alors, il n'avait pas besoin d'utiliser la violence armée pour réprimer. La manifestation du 18 avril a eu une plus grande répercussion que d'habitude, notamment parce que des groupes d'étudiants écologistes s'étaient déjà soulevés contre le gouvernement quelques semaines auparavant, préoccupés par la négligence avec laquelle il gérait l'incendie de la réserve Índio Maíz, laissant partir en fumée plusieurs milliers d'hectares de forêt. L'intensité de la répression avec laquelle les forces armées ont agi à l'encontre des manifestants, provoquant la mort d'étudiants a alors déclenché la furie populaire. »
Malgré l'annonce du retrait de la réforme sur la sécurité sociale, les protestations se sont poursuivies, réclamant justice et démocratie. « La mémoire du peuple nicaraguayen de lutte contre la dictature s'est brutalement réveillée et a débouché sur un processus d'insurrection civique qui s'est répandu comme une trainée de poudre. Ortega a ravivé le dramatique souvenir de la figure du dictateur qui est encore vif dans la mémoire collective des Nicaraguayens. » Et de poursuivre : « J'ai connu la révolution sandiniste et je suis encore en vie, mes enfants et mes petits-enfants aussi... »
Tentant d'étouffer la colère populaire, Ortega n'a fait que la renforcer. Plusieurs secteurs de la société insatisfaits par la politique et le désintérêt du gouvernement, – mouvements de paysans, féministes 4, groupe d'opposition à la construction du canal transatlantique, habitants pauvres des périphéries urbaines – ont progressivement rejoint le mouvement de protestation, lui conférant à chaque nouvelle adhésion plus d'ampleur mais aussi plus de radicalité. Aujourd'hui, c'est le retrait immédiat du couple Ortega-Mujillo 5 que plus de 70 % de la population réclame...



Une contre-offensive brutale


Le gouvernement Ortega légitime sa brutalité en criant à la tentative de coup d'État financée par les États-Unis, pourtant son principal allié commercial. Le régime accuse aussi ses autres partenaires d'être responsables des troubles dans le pays. Il reproche ainsi à l'Église catholique de soutenir les putschistes notamment en mettant à disposition ses bâtiments pour accueillir et soigner les blessés et au grand patronat d'avoir organisé le soulèvement populaire pour faire abroger le projet de réforme dont il ne voulait pas. L'objectif des autorités nicaraguayennes consiste dès lors à éliminer, « nettoyer », le pays des putschistes, des «terroristes» pour reprendre la situation en main.
En juillet dernier, elles ont fait un pas de plus dans la mise en œuvre de leur « contre-offensive » en adoptant une loi antiterroriste. La criminalisation de la lutte sociale constitue la troisième phase du conflit. À partir de là, tout un système est mis en place pour réprimer : les acteurs de la lutte sociale sont accusés de terrorisme, dénoncés, arrêtés et torturés par les milices progouvernementales 6. Ces mêmes milices qui parcourent le pays, cagoulés, pour intimider la population et éliminer les barrages et barricades y compris au sein des universités.


Le bilan humain de cette répression s'alourdit de jour en jour : entre 300 et 500 tués 7 depuis le début du conflit

et des centaines d'emprisonnements et de disparitions. Des milliers 8 de personnes dont les leaders d'opposition et les jeunes qui ont participé aux manifestations se terrent ou fuient le pays, principalement vers le Costa Rica.



Sandiniste Ortega ?

Pour Bernard Duterme, directeur du Centre tricontinental (CETRI), « le gouvernement s'affiche comme sandiniste à l'extérieur mais en interne, ne mène pas une politique de gauche. C'est un gouvernement prétendument socialiste qui poursuit un agenda néolibéral et conservateur ». Lors de son retour à la présidence en 2007, après avoir passé seize ans dans l'opposition, Ortega a choisi de s'allier avec tous ceux qui pourraient être ses opposants – l'aile la plus conservatrice de l'Église catholique, le grand patronat, les partis de droite – sans renoncer à son engagement sandiniste. Une image illustre ce changement de cap : l'inauguration en 2016 d'un musée à l'effigie du pape Jean-Paul II, l'ennemi juré des sandinistes, juste à côté du Centre récréatif Salvador Allende.
Le virage néolibéral et conservateur de l'ortéguisme se marque sur plusieurs plans selon Bernard Duterme 9. Au plan économique, il poursuit un modèle de développement agro-exportateur et extractiviste dont le bilan environnemental est problématique. « Chaque année, selon la FAO, le rythme de déforestation au Nicaragua est de 2.3 % au profit de l'élevage ». « Et au niveau familial, moral et religieux, le code de la famille illustre le virage conservateur de l'État, tout comme la grande proximité du couple présidentiel avec le cardinal Obando y Bravo (décédé récemment) présent à leurs côtés à chaque cérémonie officielle. Ce " faiseur de présidents " à la tête de l'Église ultraconservatrice a été farouchement anticommuniste et anti-sandiniste pendant de longues années ».
Bien que le sandinisme ne soit plus au cœur de la politique, les drapeaux rouge et noir flottent toujours sur le Nicaragua. Ortega continue à utiliser une rhétorique de gauche et à entretenir sa figure de commandant révolutionnaire, qu'il incarne encore auprès d'une partie du peuple nicaraguayen. Ana Mercedes raconte toujours cette anecdote pour montrer la force qu'avait la figure de Daniel pour une génération de Nicaraguayens. « Nous avons eu l'opportunité de le rencontrer il y a une vingtaine d'années. Lorsqu'il a embrassé ma fille âgée alors de trois ans, il lui a demandé son prénom. Et la petite de s'étonner : « Comment ? Tu ne te rappelles donc plus de moi ? » Daniel avait une présence forte dans nos familles au point que dans l'imaginaire d'un enfant il en faisait partie. »
En jouant ainsi sur deux tableaux, Ortega a tiré les avantages des uns et des autres. Il a loué allégeance à L'Alliance bolivarienne pour les Amériques d'un côté et au Fonds monétaire international de l'autre. Il a soutenu les investisseurs privés étrangers en leur offrant des conditions sociales, fiscales et environnementales très intéressantes tout en menant un programme de lutte contre la pauvreté. Cela lui a permis d'avoir des alliés dans les deux camps. Les États-Unis d'un côté et le Venezuela de l'autre. Cette manière de faire, combinée à un contexte économique très favorable – envolée des cours de matières premières – a permis au Nicaragua un redressement important pendant dix ans, de 2006 à 2016 faisant baisser la pauvreté mais augmenter la concentration des richesses... Mais ce faisant, Ortega s'est aussi détourné du projet politique et économique du sandinisme.


Lente dérive de la démocratie


Ortega s'est aussi éloigné des racines démocratiques du sandinisme en faisant dériver son pouvoir vers toujours plus d'autocratie, avec le point d'apothéose que nous connaissons aujourd'hui. Mais comment ces anciens révolutionnaires ont-ils « perdu le sens de la vie » – pour reprendre les mots de José Mujica 10 – ? « La réponse n'est pas simple... », selon Ana Mercedes. « Il s'agit du résultat d'une lente transformation, d'un processus complexe. Je dis toujours que la révolution ne s'est pas perdue avec la défaite électorale du Front sandiniste en 1990. Elle s'est perdue postérieurement, au cours d'un processus d'embourgeoisement et d'enrichissement des élites sandinistes. » En effet, après la victoire de la droite aux élections de 90, les dirigeants sandinistes se sont réparti les biens de l'État provenant des expropriations des somozistes (propriétés agricoles, banques, entreprises) justifiant qu'il fallait sauver les projets révolutionnaires pour le futur 11. « À partir de là, on a assisté à une perte progressive des mécanismes de débats et les discussions politiques ont été progressivement concentrées dans les mains du clan Ortega. » Aujourd'hui, il possède et contrôle l'ensemble des pouvoirs de l'État (exécutif, législatif, judiciaire et électoral), mais aussi plus de la moitié des médias et le Front sandiniste lui-même, devenu un appareil à son service. Cette concentration autocratique du pouvoir est visible au travers du complexe immobilier El Carmen regroupant le domicile du couple présidentiel, les bâtiments du gouvernement et ceux du Front sandiniste.
Les alliances et pactes qu'Ortega a conclus avec la droite et l'Église conservatrice, au cours de sa reconquête du pouvoir (de 1990 à 2006) et consolidés lors sa réélection de 2006, ont aussi contribué à son éloignement progressif de sa base et de ses idéaux de jeunesse.

 

La gauche latino-américainedéchirée

En 2018, la situation a bien changé. Le contexte économique n'est plus au beau fixe, l'allié vénézuélien est lui-même en grande difficulté, la population ne supporte plus son autoritarisme, les alliés d'hier sont aujourd'hui ciblés comme responsables des tensions internes... Les États-Unis ont récemment condamné les agissements de l'administration nicaraguayenne, elle qu'ils encensaient il y a peu encore pour « son orthodoxie, sa responsabilité et la conformité de ses orientations économiques ». Ortega est donc de plus en plus isolé. Comment peut-il s'en sortir ou plutôt, combien de temps va-t-il encore tenir ? Et sur qui peut-il encore compter ?
S'il bénéficie encore du soutien significatif d'une partie de la gauche latino-américaine, adepte de la thèse du coup d'État, il a aussi de véritables détracteurs dans le camp des progressistes, notamment au sein de ses anciens camarades de combat. Un véritable abîme sépare ceux qui restent fidèles à Ortega 12 arguant que c'est un moindre mal face à un retour de la droite et ceux qui dénoncent ses agissements. Comment réconcilier ces deux positions qui s'ancrent dans des principes et des modes d'action littéralement opposés ? Iosu Perales 13 dit que l'unicité devrait se fonder sur ce qui fait la force et la légitimité de la gauche, à savoir sa capacité à soutenir un raisonnement critique et « à chercher la vérité », même si ce travail consiste à perdre le pouvoir. « La pensée critique, dit-il, est une pensée de combat. [...] Elle puise toute sa force dans la rigueur avec laquelle elle s'attaque non seulement au camp adverse mais aussi à son propre camp. » 14 L'histoire du Nicaragua nous rappelle amèrement que l'homme providentiel sortant le pays de la pauvreté n'existe pas. Le pensée critique de combat consiste aussi à construire des identités « non pas autour d'un " caudillo " mais depuis la relation démocratique de base, depuis la valeur de la foule qui agit consciemment et qui rejette la soumission » 15.


#1. Chanson urgente pour le Nicaragua (1982), « Le Nicarágua marchera, son chemin dans la gloire, car c'était un sang sage, celui qui a fait son histoire ».
2. Il s'agissait d'un projet de réforme des retraites préconisé par le FMI qui couplait hausse des cotisations et baisse des pensions.
3. Au début, ce sont les « fuerzas de choque » de la « juventud sandinista » qui, avec l'appui de la police, ont attaqué les manifestants, comme elles le faisaient à chaque mobilisation avec des pierres, barres de fer, bâtons. Comme elles ne venaient pas à bout de la protestation, des francs-tireurs ont commencé à tirer. Progressivement, ces forces armées se sont structurées en organisation paramilitaire.
4. Les féministes s'opposent entre autres à l'interdiction thérapeutique de l'avortement, votée en 2007, rendant sa pratique illégale dans tous les cas.
5. Daniel Ortega a nommé son épouse Rosario Mujillo vice-présidente et l'a désignée comme sa successeuse en cas de décès.
6. Les milices paramilitaires ont été fortement utilisées au moment du « nettoyage ». Elles agissent de manière coordonnée avec l'appareil de répression du régime : la « fiscalía », les juges, les prisons. Dernièrement, même les manifestations ont été interdites par le gouvernement.
7. Parmi lesquels 87,18 % de civils désarmés, 4,5 % de policiers et 8 % de paramilitaires.
8. 30.000 Nicaraguayens auraient déjà fui le pays.
9. Voir à ce sujet B. DUTERME, Toujours sandiniste, le Nicaragua ? Ed. Couleur livres asbl, Mons, 2017.
10. Ex-guérillero et ex-président de l'Uruguay.
11. Cette appropriation des biens de l'État a été appelé la Piñata, du nom de ce jeu d'enfant consistant à briser un récipient contenant des friandises et à les ramasser le plus vite possible.
12. Voir B. DUTERME, « Le président Daniel Ortega dans une impasse »,
Le Monde diplomatique, octobre 2018.
13. Politologue spécialiste dans les relations internationales et en matière de coopération au développement.
14. https://vientosur.info/spip.php?article14148
15. Idem.

 

 

Le Gavroche

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