Absil interviewLe courant transhumaniste mise sur l'utilisation des sciences et des technologies pour améliorer la condition humaine, repousser le vieillissement et... vaincre la mort. Si pour de nombreux scientifiques, cet horizon reste très incertain, de telles avancées médicales et technologiques invitent au débat éthique. Un débat qu'il s'agit de mener le plus largement possible, selon l'anthropologue Gaëtan Absil. Au risque de le voir confisqué par des entreprises comme Google qui investissent des milliards dans la santé.

Comment définiriez-vous le transhumanisme ?

À l’origine, il s’agit du projet d’un petit groupe, majoritairement des scientifiques américains, qui, dans les années 80, proposaient l’idée que l’on puisse repousser les limites de l’humain. Depuis lors, le projet a pris de l’ampleur. En s’appuyant sur les nouvelles technologies comme les sciences de l’informatique, les sciences du vivant, les nanotechnologies, leur objectif est de dépasser la condition biologique de l’être humain et sa finitude.

Concrètement, comment envisagent-ils cela ?

Pour eux, le corps humain est susceptible d’être « réparé ». Ce que la médecine fait déjà beaucoup, par exemple en plaçant une prothèse électronique sur un membre amputé ou en permettant aux aveugles de retrouver la vue. Un pas plus loin est d’ « augmenter » l’être humain. Les transhumanistes envisagent en effet de pouvoir permettre à l’homme qui a un organe malade ou abîmé, non pas de le restaurer, mais de l’augmenter. Le cas de l’athlète Pistorius est exemplatif : ses deux prothèses lui ont permis de courir plus vite que s’il avait des jambes humaines. On pense aussi à la possibilité d’améliorer l’audition au-delà de la perception humaine. Ou à l’utilisation de certains médicaments qui peuvent, par exemple, augmenter artificiellement nos capacités. Ce qui n’est d’ailleurs pas particulièrement neuf : l’armée américaine n’a cessé, depuis la guerre du Vietnam, de tester des produits pour tenter d’améliorer les performances de ses soldats sur le terrain. Enfin, la troisième étape est celle de l’homme « immortalisé ». C’est l’idée que, grâce à la science, il serait possible de vaincre la mort. En fait, celle-ci est perçue comme une simple maladie par le courant transhumaniste. La mort n’est donc qu’une maladie qui peut être soignée. Il y a chez eux une rupture avec l’idée que la mort est quelque chose de naturel dans le processus biologique. Par la thérapie génique, par le clonage, ils mettent en avant la possibilité d’un jour rendre l’homme immortel ou, à tout le moins, d’allonger la vie de dizaines d’années.

N’est-ce pas de la science-fiction ?

D’après les scientifiques que j’ai pu récemment entendre sur la question, parmi lesquels le Professeur Vincent Geenen (ULiège), il n’existe pas, dans les publications scientifiques récentes, d’avancées significatives qui permettraient de dire qu’on pourra un jour vaincre la mort. En ce qui concerne l’homme « augmenté » ou l’homme « réparé », par contre, la science progresse : le remplacement d’organes et l’amélioration de performances notamment via des médicaments, ce sont des réalités qu’il faut tenir à l’œil. Il y a trois ans, dans The Lancet Psychiaty, une très sérieuse revue médicale anglaise, le débat a été lancé par des médecins d’envisager de prescrire la ritaline (un médicament normalement destiné aux enfants hyperactifs) aux personnes en bonne santé afin d’améliorer leur concentration. Au-delà de ce débat précis, c’est la question de l’amélioration des performances qui est au centre du transhumanisme. Pourquoi être plus performant ? Pour courir plus vite ? Pour créer des acteurs économiques plus forts ?

C'est l'idée du travailleur ultime, dégagé de toute contrainte et construit pour résister à une société très compétitive

Qui pourront travailler plus longtemps, qui n’auront pas de souci de vieillissement du corps, qui resteront concentrés des heures durant... C’est l’idée du travailleur ultime, dégagé de toute contrainte et construit pour résister à une société très compétitive. Il y a là une visée très évolutionniste qui aboutit à l’exploitation la plus totale. Quelque part, c’est une version technologique de la société que l’on est déjà en train d’installer aujourd’hui. À l’heure actuelle, si un travailleur est confronté à un problème au sein de son entreprise, c’est rarement celle-ci qui sera mise en cause. On enverra plutôt l’employé ou l’ouvrier chez un coach pour qu’il y développe des stratégies pour s’adapter et résister au stress. En prescrivant des médicaments de type ritaline, des régulateurs d’hypertension ou en implantant des puces dans le cerveau pour améliorer les performances, on est dans la même logique.

Le courant transhumaniste est-il vraiment à prendre au sérieux ?

C’est difficile à dire. On en parle beaucoup dans les médias pour l’instant... Et plus on le fait, plus on participe à l’amplification du mouvement... Ils sont parvenus à exister sur la place publique parce qu’ils sont sur des concepts, comme l’immortalité, qui passionnent l’humanité depuis toujours. Et avec les avancées technologiques actuelles, ils sont totalement dans l’air du temps. Sont-ils pour autant à prendre au sérieux ? Les transhumanistes ont été fort attaqués, tantôt considérés comme fantasques, tantôt comme non scientifiques. De plus, vu la place qu’occupe la mort dans nos cultures, leur positionnement à ce sujet est difficilement audible : quel sens donner à la vie sans la mort ? Face à toutes ces remarques, ils ont développé une argumentation de plus en plus sérieuse qui envisage le transhumanisme comme une sorte de mouvement social, de nouvelle philosophie sociale. Pour eux, la technologie doit permettre la construction d’un projet qui dépasse la seule transformation de l’humain. C’est l’homme, la société dans laquelle il vit et même l’environnement qu’ils veulent transformer. Je situerais leur discours social entre l’écologie et l’utilitarisme. Avec une dose d’eugénisme, même s’ils s’en défendent. Ils pensent, entre autres que, grâce au contrôle de la vie et de la mort, on parviendra à gérer la surpopulation mondiale, notamment par le biais du contrôle des naissances. On réduira également les coûts liés à la maladie. Leur logique utilitariste est particulièrement prégnante. D’après une publication récente, l’utilitarisme serait à la source de la médecine expérimentale du 3e Reich, c’est-à-dire que ces médecins déclaraient œuvrer pour le bien de tous...

Quelles sont les principales questions éthiques que posent un tel courant et les avancées techniques sur lesquelles il repose ?

La première, c’est donc l’intérêt d’évacuer la mort. La mort est culturellement très ancrée dans nos sociétés. Une grande partie de notre vie peut être interprétée comme une réponse à une mort qu’on anticipe. Selon la société dans laquelle on vit, nous n’avons évidemment pas les mêmes réponses. Dans les sociétés plus spirituelles, où il y a un sens à la mort car il y a quelque chose après, l’intérêt de la survie du corps est moins évident. Mais dans une société très matérialiste où la survie n’est possible qu’à travers ce qu’on va laisser, la question se pose autrement... En gros, si je peux vivre éternellement, je n’ai pas besoin de laisser un chef d’œuvre, d’écrire un livre pour la postérité, de céder mon entreprise : je serai perpétuellement là ! Il s’agit donc d’une forme de réponse à certaines crises existentielles que l’on peut rencontrer dans les sociétés où la mort ne trouve plus de réponse dans le champ de la philosophie ou de la religion. Il est souvent reproché aux transhumanistes de vouloir imposer à tout le monde l’idée de vaincre la mort. Ce à quoi ils répondent que cela restera un choix. Derrière cette position il y a une foi aveugle en la technologie. Pour eux, c’est la technologie qui nous sauvera, nous apportera plus de bonheur. Et si, actuellement, ces technologies coûtent très cher, leur coût ne pourra que se démocratiser avec le temps. Selon eux, elles pourront donc profiter au plus grand nombre. Il y aura donc une sorte d’égalité à choisir la mort ou la vie éternelle.

N’est-ce pas un raisonnement purement théorique ?

Ce type de philosophie, au contraire, ne fera-t-elle pas qu’augmenter les inégalités ? Tout à fait. Dans leur raisonnement, ils ne prennent pas du tout en compte les inégalités sociales. Même dans un pays riche comme la Belgique, ces technologies ne seront pas accessibles à tout le monde. Alors que dire des pays du Sud ? En imaginant que leur projet soit possible, y aura-t-il encore à ce moment-là un État pour rembourser leurs soins ? Dans tous les cas, il y aura une rupture majeure entre ceux qui pourront s’offrir une vie plus longue, voire l’immortalité. Et ceux qui n’y auront jamais accès. À travers la technologie, il y a ce souci de perpétuer encore un peu plus la reproduction sociale.

Quelles autres questions éthiques pointez-vous ?

Un autre élément qui me perturbe, c’est la manière dont les transhumanistes arrivent à renouer avec un discours de type évolutionniste. Cette idée que l’humanité est constituée de différents stades d’évolution et qu’avec le transhumanisme, on va passer à un nouveau stade de l’évolution (à la fois biologique, sociale et environnementale). C’est questionnant car c’est une pensée qui implique le racisme, le colonialisme, les rapports de domination nord-sud. Et qui institue des hiérarchies selon le stade d’évolution : est-ce qu’un transhumain considérera qu’un humain est un être inférieur qui n’aura pas fait ce pas vers l’évolution ? Une évolution qui, de plus, n’est pas le fait de Dieu, de la nature ou même du progrès... mais d’un choix que devra faire la personne. Seront-ils des êtres inférieurs parce qu’ils n’auront pas été assez rationnels pour faire ce choix ?

Google investit pour l’instant des milliards dans la santé. Y a-t-il un lien à faire avec le projet transhumaniste ?

Des firmes comme Google ont la capacité de pouvoir s’approprier tout ce que le projet transhumaniste a de porteur, du moins en termes de développement de technologies et d’objectifs fixés. Google se met en position d’exploiter ce qui n’est pas encore exploitable dans le corps et l’esprit humain. Ils s’appuient sur les big data et sur des ressources informatiques pour essayer de remodéliser l’homme, sa pensée, son fonctionnement via des modèles mathématiques. Concrètement, un des aboutissements pourrait être, un jour, de télécharger un cerveau humain sur une clé USB. Ceci dit, Google n’a pas en tant que tel un projet transhumaniste. Leur projet est évidemment commercial. Décoder le génome, trouver des solutions thérapeutiques de type médicamenteuses ou nanotechnologiques, c’est un business particulièrement juteux !

N’est-ce pas inquiétant de voir Google avancer dans le domaine de la santé ?

Des dérives sont effectivement à craindre. On doit s’interroger sur l’utilisation de l’ensemble des données récoltées par Google dans le domaine de la santé. À qui appartiennent-elles ? Qu’est-ce que ce type de firme en fera ? N’est-ce pas une manière d’exploiter les individus dans leur maladie ? À qui appartiendront les brevets, les technologies qui permettent de vivre toujours plus longtemps ? Les firmes privées ? L’État ? À l’avenir, il se pourrait donc que le corps humain ne soit plus totalement autonome : il dépendra des technologies qui le maintiennent en vie. Recevra-t-on une alerte pour renouveler son abonnement chez Google pour vivre dix années de plus ? De manière plus générale, cette privatisation de la santé est très dangereuse. À grands coups de reportages dans le National Geographic, les transhumanistes et autres partisans de ce type de technologies nouvelles ont cette capacité d’attirer des fonds vers un projet très questionnant, qui est strictement dans le curatif (la mort est une maladie qu’il faut soigner), alors même que partout dans le monde, y compris chez nous, il manque de l’argent pour des campagnes de prévention dont on connait l’efficacité.

Y a-t-il moyen de réguler ces nouvelles technologies ?

C’est très compliqué car ces recherches sont principalement menées pas des grandes firmes privées américaines. Mais c’est pour cette raison qu’il est essentiel qu’on en débatte aujourd’hui de la manière la plus large possible. Et pas seulement entre scientifiques. Le débat doit être public et démocratique. C’est d’autant plus important que les questions de santé sont particulièrement compliquées à aborder.

Google se met en position d'exploiter ce qui n'est pas encore exploitable dans le corps et l'esprit humain

Car, face à ces progrès médicaux, il est très difficile d’avoir une position détachée et rationnelle. Le bon sens voudrait qu’on encadre ou qu’on interdise des « avancées » dont on ne connait pas les conséquences... Et puis le transhumaniste arrive avec cet argument massue : « Oui mais si cette nouvelle technique pouvait sauver votre enfant malade d’une mort certaine ? » La philosophe française Claire Malabou, spécialiste des questions d’éthique et de santé explique parfaitement dans ses recherches la difficulté de se positionner par rapport à cette question. Pour conclure, je dirais que ce que nous apporte le mouvement transhumaniste, c’est l’occasion d’un vaste débat sur les enjeux technologiques et sur la société de demain. #

Propos recueillis par Nicolas ROELENS

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