temoignageauteurDe Bruxelles à Moria, où il a passé trois semaines en 2017, l'avocat bruxellois Julien Wolsey mène le même combat : défendre les migrants dans un contexte toujours plus difficile. Pour Démocratie, il livre un témoignage fort et éclairant qui en dit long sur notre politique d'asile.

 

 Bruxelles, novembre 2016. Treize années de bouteille comme avocat pro deo en droit des étrangers. Un énième déménagement de cabinet et une nouvelle équipe de travail, rajeunie et enthousiaste. Après une quinzaine d'années d'exercice au Barreau de Bruxelles, comme pour marquer un nouveau départ, je m'offre un break, une aventure humanitaire : trois semaines dans le camp de Moria sur l'île de Lesbos en Grèce.
Moria, janvier 2017. La neige tombe sur le camp où s'entassent entre 5.000 et 8.000 réfugiés. Un gilet de secouriste aux couleurs de European Lawyers In Lesbos sur les épaules, je commence ma routine dans notre container qui fait office de bureau. Je recevrai sur la matinée une dizaine de réfugiés échoués, égarés sur cette île, dans ce camp de concentration, et tenterai de les préparer à l'épopée administrative kafkaïenne qui les attend. Ils croyaient avoir atteint l'Europe, ils n'en touchent encore que les limbes. Dans ses lettres touchantes, ma consœur Marie Doutrepont, partie quelques mois après moi, faisait le même constat amer. « Je pense à la désillusion de tous ceux qui échouent ici au terme d'un voyage mortel en se disant : "Ouf, on y est arrivés. On est sauvés. On a réussi !", pour se rendre compte qu'ils ne sont nulle part, condamnés à des limbes dont ils ne connaissent pas le terme. 


Bruxelles, octobre 2017. Ismaël, jeune Burundais rencontré dans les allées enneigées de Lesbos neuf mois plus tôt, sonne à l'improviste au cabinet. J'ouvre la porte et nous nous prenons dans les bras. Il l'a fait ! Quitter la prison de Lesbos, rejoindre Athènes, survivre dans les rues de la capitale hellénique cinq mois, essayer par trois fois de monter dans un avion à destination de la Belgique à l'aide de faux documents avant d'y parvenir enfin à la quatrième tentative, descendre de l'avion à Zaventem (avec pour seule adresse en poche celle d'un cabinet d'avocats) et fouler le sol belge.

L'échec de Dublin

Le règlement Dublin est l'écueil sur lequel butent tous les réfugiés. Ce règlement qui vise à déterminer l'État responsable de l'examen de la demande d'asile introduite par le réfugié est basé sur l'idée d'un système commun d'asile en Europe, une procédure uniforme, des conditions d'octroi du statut identiques et les mêmes conditions d'accueil et les mêmes droits. Sauf que cette idée n'a jamais abouti ; que dans les faits, tout diffère d'un pays à l'autre. Pour beaucoup de réfugiés, la Grèce, l'Italie ou l'Espagne, où leurs empreintes digitales ont été prises à l'arrivée, ne sont encore que des pays de transit. L'enjeu pratique comme juridique est d'éviter à tout prix d'y être renvoyés.


L'Europe terre d'asile, Ismaël ne l'atteindra vraiment qu'en janvier 2018 lorsque la Belgique, après des mois d'âpres négociations avec les autorités grecques, acceptera du bout des lèvres sa responsabilité dans le traitement de sa demande. C'est qu'entre janvier 2017, date à laquelle Ismaël débarque sur les côtes lesbiennes, et janvier 2018, le secrétaire d'État à l'Asile et la Migration a fait de la reprise des transferts des réfugiés vers la Grèce son cheval de bataille, mettant tout son appareil médiatique et juridique au service de cette ambition. L'aventure d'Ismaël se clora quelques mois plus tard par un épilogue heureux : il sera reconnu réfugié en Belgique.

Le défi des "transmigrants"

Janvier 2018, c'est aussi la période où je prends conscience, dans mon travail, de ce que le camp de Calais représente comme défi pour un État, pour les associations et pour les avocats. Car avec le démantèlement de la jungle de Calais la problématique des « transmigrants » s'est installée chez nous, dans nos parcs (parc Maximillien), dans nos gares (gare du Nord), dans nos maisons (Plateforme citoyenne, Deux euros cinquante...), dans nos théâtres (United Stages), dans mon cabinet et dans nos tribunaux. Doit-on aider ces migrants qui ne veulent qu'une chose : aller en Angleterre ? Et dans l'affirmative, comment ? Peut-on les arrêter et les emprisonner dans des centres fermés ? Et dans l'affirmative, pour les renvoyer où ?


La réponse de nos autorités face à ce nouveau phénomène sera tout de suite répressive et aura pour instrument juridique, encore et toujours, le règlement Dublin. Même lorsqu'un migrant ne demande pas l'asile en Belgique, il est possible pour nos autorités de demander aux précédents pays d'Europe où il a transité – soit bien souvent la Grèce, l'Italie ou l'Espagne – de le reprendre. Commence alors un jeu mesquin entre les services migratoires de nos États, fait d'arguments fallacieux et de tromperies en tous genres, afin de se débarrasser de ce migrant encombrant que personne ne veut sur notre territoire. Il est alors détenu en centre fermé pendant le temps de ces tractations honteuses, avec pour seule perspective d'être renvoyé dans le pays voisin, d'où il essaiera à nouveau de rejoindre l'Angleterre...

Une administration déshumanisante

Alors qu'il y a dix ans, dans mon quotidien d'avocat, je passais la majeure partie de mon temps à préparer des réfugiés à raconter leur récit d'asile, je dois aujourd'hui me battre pour que la Belgique accepte seulement de les entendre, sans les refouler vers nos voisins et les détenir en prison à cette fin. Le combat a changé en même temps que les rapports de force, qui penchent manifestement en faveur de l'administration, omnipotente et déshumanisante. L'avocat doit sans relâche rappeler au juge ce qui hier était l'évidence : que le migrant, réfugié ou de passage, est un sujet de droit, qu'il doit être accueilli, qu'il n'est pas un criminel et qu'il doit avoir accès au juge face à l'arbitraire administratif.


Finalement, mon expérience à Lesbos n'avait rien d'une parenthèse. Elle préfigurait mon travail d'aujourd'hui et celui de demain. Le ghetto de Moria est exemplaire de ces hotspots qui vont proliférer partout non seulement aux portes de l'Europe, mais également à l'intérieur de l'Europe, dans l'espace Schengen et jusque dans nos villes, et à l'extérieur de l'Europe, en Libye, au Maroc, au Tchad etc. Comme le décrit magnifiquement mon amie Marie Doutrepont dans ses lettres envoyées depuis l'enfer de Moria, le travail de l'avocat se transforme dans ce nouvel environnement carcéral. « Que pouvons-nous faire, tous, alors que des camps (de concentration) sont érigés à l'intérieur de nos frontières, où des gens qui croyaient être enfin arrivés, enfin en sécurité, se voient privés de leurs droits les plus élémentaires, maltraités, dépouillés de leur dignité, abandonnés à leur misère et leur douleur, si ce n'est nous opposer de toutes nos forces aux mécanismes qui les créent, refuser la peur et la xénophobie ambiantes, penser à ce que nous répondrons à nos enfants qui nous demanderont un jour des comptes ? »2


Toujours plus dur, ce travail, même quand il est réduit à sa plus simple expression comme à Moria, demeure essentiel et noble. C'est ce dont j'essaie de me souvenir au quotidien, dans les moments de doute et de fatigue, face à une administration si peu encline au dialogue et à des juges si déconnectés des enjeux de mes clients. » #


 

1. M. Doutrepont, Moria. Chroniques des limbes de l'Europe, 180° editions, p. 24 .

2. Ibid. page 130.

 

Julien WOLSEY:  Avocat au Barreau de Bruxelles

Credit photo : Thomas andre Syvertsen IFRC

 

 

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