Emmanuel KlimisEn se faisant élire pour la troisième fois à la présidence du Burundi au mépris de la Constitution, Pierre Nkurunziza a plongé son pays dans une crise qui pourrait déboucher sur une guerre civile. Pour Démocratie, Emmanuel Klimis, chercheur à l’Université Saint-Louis, fait le point sur le risque d’embrasement de la sous-région à l’heure où le Rwanda et la République démocratique du Congo (RDC) vont connaître eux aussi des élections présidentielles 1.

À quand doit-on remonter pour trouver les germes de l’actuelle crise burundaise ?

À 1993, date officielle du début de la guerre civile opposant la majorité hutue à la minorité tutsie. Le conflit prend fin grâce à une solution négociée, imposée de l’extérieur: les accords d’Arusha (2000). S’en suit une période de transition au cours de laquelle les belligérants sont amenés à mettre en place les institutions du nouvel État pacifié. Parmi les originalités du nouveau système, on impose des quotas ethniques égalitaires: une représentation paritaire hutus-tutsis est exigée au niveau des partis politiques, du gouvernement, de l’armée, de la police...

En 2005, les premières élections se soldent par une victoire du CNDD-FDD, le parti de Pierre Nkurunziza. Il s’agit d’un ancien groupe rebelle hutu qui s’est transformé en parti politique après les accords d’Arusha et est soutenu massivement par la population dans l’espoir d’une paix durable. Le premier mandat du président Nkurunziza est caractérisé par une véritable dynamique de pacification: les quotas ethniques fonctionnent et des progrès sont à pointer sur le plan socioéconomique, principalement en ce qui concerne la scolarisation et la santé. Mais, déjà, des signaux indiquent un certain malaise. Contrairement à l’armée qui a rapidement intégré l’idée qu’elle était la garante du nouvel équilibre étatique, la police et les services de renseignement sont, dès le départ, perçus comme une sorte de mini garde présidentielle au service des intérêts du président.

Comment se passent les élections de 2010 ?

Beaucoup moins bien. Les partis d’opposition estiment que le pouvoir en place ne les a pas laissés faire campagne et que le processus électoral a manqué de transparence. Dès lors, après un triomphe du parti du président lors des municipales, ils décident de boycotter les législatives et les présidentielles. Rétrospectivement, cette stratégie est considérée comme une erreur. Car si le CNDD-FDD a occupé tout le terrain durant la campagne électorale, c’est aussi parce que le président Nkurunziza a, en fin stratège, investi les régions les plus reculées du pays, là où l’opposition, souvent désunie, s’est contentée de cibler la capitale. Le CNDD-FDD obtient donc une majorité absolue et un deuxième mandat pour son leader.
Mais malgré cette large majorité qui lui permet de faire passer n’importe quelle réforme législative ou constitutionnelle, le CNDD-FDD se comporte comme un parti qui a peur. Il cadenasse la presse, fait passer une loi qui limite le droit de manifester, etc. Ces tensions vont s’intensifier à l’approche de la fin du second mandat, car la Constitution (adoptée après les accords d’Arusha) ne prévoit pas de troisième mandat présidentiel.

Sur quelles bases repose donc la volonté du président Nkurunziza de se représenter ?

Avec beaucoup de mauvaise foi et une interprétation très littérale de la règle, il est possible de lire que la Constitution interdit plus de deux mandats «au suffrage universel». Or, lors de la première élection, en 2000, il n’y avait pas encore de système politique en place. On a donc procédé à une élection indirecte, via une élection sénatoriale, qui n’est à proprement parler pas une élection «au suffrage universel». C’est aujourd’hui l’argumentaire du président Nkurunziza. Mais il n’a pas toujours défendu ce point de vue: en mars 2014, il a cherché à légitimer ce troisième mandat par la voie légale en proposant une révision constitutionnelle qui aurait permis sa réélection. Contre toute attente et malgré son écrasante majorité au parlement, sa réforme n’est pas passée! C’est à ce moment-là que les choses se sont vraiment dégradées.
Une guerre civile au Burundi pourrait provoquer un embrasement régional, notamment au Rwanda et en RDC.
De quel(s) soutien(s) dispose-t-il ?

Ils sont assez peu nombreux. Dès le début, les signaux lui demandant de ne pas se représenter affluent de partout. Ils proviennent d’abord de son propre camp politique, comme le prouve l’échec de la révision de la Constitution. Les services nationaux de renseignement ont ensuite émis un rapport négatif, pointant les risques d’instabilité s’il venait à se représenter. Dans la foulée, le chef des services de renseignement, le général Niyombaré, sera limogé. Dans le même temps, la société civile, l’Église catholique burundaise et le conseil des sages du CNDD-FDD lui demandent de faire marche arrière. Au-delà des frontières burundaises, ce sont les pays de la sous-région (Tanzanie, Rwanda...) qui lui font passer le même message. Puis vient le tour de l’Union africaine, des États-Unis et, enfin, de l’Union européenne et de ses États membres.

C’est dans ce contexte qu’a lieu la tentative de coup d’État, en mai dernier...

Ce coup d’État était attendu par la communauté internationale. À ce moment, le président était à l’étranger et on se doutait que l’armée (et en particulier le général Niyombaré) essayerait de prendre le pouvoir. Quarante-huit heures plus tard, après des combats à l’arme lourde et la destruction des médias privés, le président Nkurunziza reprend les commandes du pays et effectue un vaste remaniement ministériel. Depuis, c’est une ligne dure qui prévaut avec notamment une forte répression des manifestants et, surtout, une volonté inébranlable de ne pas lâcher le pouvoir.

Doit-on craindre une guerre civile ?

Aujourd’hui, on ne compte pas plus d’une centaine de victimes. Mais il y a effectivement un boulevard qui s’ouvre pour une guerre civile. Toutefois, si elle devait avoir lieu, elle ne reposerait pas sur des bases ethniques. L’opposition au troisième mandat n’est pas de cet ordre: des leaders hutus ont également vertement critiqué l’attitude du président Nkurunziza. Mais celui-ci a, dans un premier temps, tenté de rendre les Tutsis seuls responsables des mouvements de protestation. Heureusement, sa stratégie n’a pas percolé dans la population burundaise. Par contre, elle provoque un sentiment de peur généralisé: de nombreux Tutsis ont fui en direction du sud du Rwanda. Par ailleurs, ma crainte est que la situation dégénère, car la population est potentiellement armée. En effet, le désarmement n’a pas été total après le conflit de 1993. Les leaders de la société civile ont pour l’instant réussi à maintenir une opposition non violente, mais si l’appareil répressif continue à être aussi brutal, tout pourrait rapidement dégénérer. Il se dit d’ailleurs que les milices proches de Nkurunziza cherchent à provoquer cette escalade afin de réellement faire taire toute opposition.

Ne doit-on pas craindre un embrasement régional ?

Tout à fait. C’est même le plus gros danger si une guerre civile devait éclater au Burundi. Cela pourrait d’ailleurs faire resurgir la dimension ethnique. Car le premier acteur qui pourrait s’impliquer, c’est le Rwanda, où près de 50.000 réfugiés burundais sont massés à la frontière. Le Rwanda pourrait aussi avoir la volonté d’intervenir militairement au nom de la défense des Tutsis. Sans oublier que le Rwanda lorgne aussi sur une partie de l’économie burundaise. Par ricochet, la RDC pourrait également entrer dans la danse, car Joseph Kabila ne verrait pas d’un bon œil que le Rwanda augmente son influence de l’autre côté de sa frontière orientale.

Quels parallèles peut-on faire avec le Rwanda et la RDC, également confrontés à un possible 3e mandat de leur président ?

Le Burundi n’a pas de chance: c’est le premier des pays de la région à être confronté au troisième mandat présidentiel. En fait, dans les cinq années à venir, une demi-douzaine d’autres pays vont également l’être: le Rwanda, la RDC, l’Ouganda, la Tanzanie, etc. Pour ces derniers, le Burundi est donc une sorte de laboratoire. Mais la grosse différence avec le Rwanda, c’est que son président, Paul Kagamé, est en train de réussir ce que Nkurunziza a raté en mars 2014, c’est-à-dire la légitimation par la voie légale du troisième mandat. Le gouvernement rwandais a en effet remporté une consultation populaire qui a vu le peuple se prononcer en faveur d’un troisième mandat. Une autre différence, c’est que le gouvernement rwandais a depuis longtemps un contrôle quasi total sur les médias et la société civile. Et, surtout, Kagamé peut se prévaloir de résultats très intéressants au niveau socioéconomique. Ce qui peut expliquer que le peuple rwandais accepte plus facilement les réformes voulues par son président.

En RDC, Kabila voudrait prendre exemple sur Kagamé, mais il n’en a pas les moyens: l’opposition politique, même morcelée, y est très forte. Tout indique malgré tout que Kabila veut prendre la main: d’une part, l’accélération du découpage territorial des provinces qui a lieu en ce moment est une manière d’affaiblir certains rivaux, et, d’autre part, il a déposé plainte contre une série de gouverneurs de province pour corruption. Dernier élément, difficilement vérifiable: certains affirment que Kabila n’est pas étranger à ce qui se passe aujourd’hui au Burundi en raison des sympathies qui le lient depuis longtemps à Nkurunziza.

Quelle est l’attitude de la communauté internationale ?

Les États-Unis ont rapidement (et fermement) condamné l’idée du troisième mandat. Ils se sont notamment engagés à poursuivre pénalement les individus qui se rendraient coupables de violation des droits de l’Homme. Il faut savoir que le Burundi n’est pas un pays sans importance pour l’administration Obama puisqu’il fait partie du dispositif que les États-Unis ont mis en place dans le verrouillage de l’Est africain à la suite de la situation au Soudan du Sud, puis des attentats en Tanzanie et au Kenya. De plus, les Américains forment et équipent les milliers de soldats burundais envoyés en Somalie. L’Union européenne a tardé à réagir, mais a néanmoins menacé de ne pas reconnaître les élections. Elle a à présent lancé la procédure de consultation prévue par l’article 96 de l’accord de Cotonou qui pourrait aboutir à une suspension de l’aide européenne au développement. À part cela, l’UE est restée au stade des déclarations de principes. Mais ce sont surtout ses États membres, pris de manière individuelle, qui manquent de fermeté. La Belgique a eu une position très suiviste, avec des divergences marquées entre une ligne dure menée par le ministre de la Coopération, Alexander De Croo, et une ligne plus diplomatique incarnée par le ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders. Notre pays, tout comme l’Allemagne et les Pays-Bas, a toutefois menacé de suspendre tout ou partie de sa programmation en matière de coopération au développement. Mais c’est l’attitude de la France qui intrigue le plus.

Pour quelles raisons ?

La France est extrêmement prudente et n’a pris aucune position officielle à l’exception d’un communiqué publié par le Parti socialiste. Elle craindrait de devoir intervenir militairement si les événements tournaient mal. Dans le partage des tâches issues de la Guerre froide, la France est en effet responsable de l’Afrique subsaharienne. C’était le cas au Rwanda en 1994, où la situation a été catastrophique, et en Ituri, en 2003, où son intervention a permis d’éviter un génocide. Cette fois, on sent que les Français n’ont aucune envie d’intervenir. C’est une des raisons avancées pour expliquer leur tolérance vis-à-vis du régime burundais actuel qui, malgré ses agissements, incarne une certaine stabilité.

Quels sont les moyens de pression dont dispose la communauté internationale ?

Il y en a peu. Cela s’explique notamment par le fait que le régime est rétif à toute forme de dialogue. La diplomatie discrète a totalement échoué. Le mécanisme de l’aide au développement comme sanction peut par contre être prometteur, car 55% du budget de l’État dépend de l’aide extérieure, dont une bonne partie vient de l’UE et de ses États membres. C’est au Conseil des ministres européens de prendre cette décision, mais pour l’instant la France refuse, au même titre que d’autres pays qui craignent de faire peser le poids de la suspension de l’aide sur la population burundaise. Par ailleurs, il faut savoir que la plupart de ces aides sont déjà engagées et que la menace de suspension pèse surtout sur l’éventuel renouvellement de la programmation budgétaire. Le Burundi dispose donc d’encore un peu de temps. Et Nkurunziza en est bien conscient.

Comment se positionne la population par rapport à ces menaces internationales ?

La société civile est partagée. Le camp des modérés estime effectivement que ce n’est pas à la population de payer les errances de son gouvernement. Le camp des durs souhaite que la communauté internationale leur fournisse des armes! Il est évident que personne ne prendra cette responsabilité. Mais, paradoxalement, les opposants se disent que seul un conflit armé pourrait faire intervenir la communauté internationale, de peur d’une escalade et de la propagation du conflit dans toute la sous-région.

Propos recueillis par Nicolas ROELENS

1. Cet entretien s’est tenu au début du mois d’août et ne tient donc pas compte des événements qui auraient pu se dérouler depuis lors [NDLR].





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