Le coup de griffe antiféministe est une expérience connue de toutes les féministes. Cette agression-là n’est d’ailleurs pas destinée qu’aux seules féministes mais bien à toutes les femmes. L’antiféminisme agit sourdement lorsqu’il culpabilise les femmes, pollue les esprits, présente la soumission comme une attitude payante, masque les inégalités… Il agit au contraire avec violence lorsqu’il inscrit directement la domination sur le corps des femmes. Mais l’antiféminisme n’est jamais loin de l’antimilitantisme et sa force réside dans sa faculté à démobiliser les femmes.


Oser revendiquer ses droits, leur respect, leur progression, c’est s’exposer à la réaction furieuse de ceux à qui l’inégalité confère un privilège. Dans Backlash, Susan Faludi se livre à une analyse de la « revanche » de certaines couches de la société américaine au féminisme et à ses acquis. « (…) Nous assistons depuis dix ans à une revanche, écrit-elle en 1991, à une puissante contre-offensive pour annihiler les droits des femmes, à une tentative délibérée de reprendre la maigre poignée d’acquis que le mouvement féministe a obtenu de haute lutte » (2). Tel « retour de manivelle » n’est ni une exclusivité américaine ni unique dans l’histoire. Christine Bard analyse dans Un siècle d’antiféminisme les différentes formes de la réaction en France depuis la fin du XIXe siècle. Des périodes d’antiféminisme ouvert (les périodes de guerres, de crise) où le mépris et la violence physique et institutionnelle se déchaînent contre les acquis des femmes aux périodes où il se fait endémique, l’histoire nous apprend que les procédés anti-féministes traversent le temps et l’espace. À l’instar du racisme ou de l’antisémitisme, l’antiféminisme a des allures de doctrine. Il prétend la cohérence entre des faits plus qu’il ne la démontre et propose une direction à l’action en rapport avec la cohérence ainsi reconstruite. Il a à la fois une visée politique concrète, contrecarrer les visées émancipatoires des femmes et leurs acquis, et il participe de l’idéologie dominante qui manœuvre les imaginaires, celle du juge, du journaliste, du cinéaste… Ce dernier aspect a été abondamment étudié, à partir des caricatures ou pamphlets du XIXe siècle par exemple. Mais il est important de souligner que l’antiféminisme qui se dissimule sous le manteau de l’idéologie dominante et affecte les esprits, manœuvre en premier lieu au travers des politiques libérales qui visent à restreindre l’intervention de l’État, affectant en cela le quotidien de nombreuses femmes. Si l’antiféminisme est l’ennemi des féministes, il est aussi l’ennemi de toutes les femmes.

Ennemi masqué…
L’antiféminisme n’a pas de base sociale déterminée, il s’exprime de façon diffuse, généralement à travers la voix des oppresseurs mais également à travers celle des opprimé-e-s du patriarcat et du capitalisme. Il est donc difficilement identifiable. L’antiféminisme est d’autant moins aisé à débusquer et requiert un brin de subtilité. En ce sens, il ne faut pas confondre mysoginie (la haine et le mépris à l’égard des femmes), la gynophobie (la crainte pathologique des femmes), le machisme (qui affirme la supériorité du mâle) et le sexisme (qui discrimine les femmes). Ces termes, dont le sens a été forgé dans le mouvement féministe, ne se confondent pas avec l’antiféminisme qui désigne l’opposition générale au mouvement d’émancipation des femmes (et pas uniquement aux féministes).

Les « excès » du féminisme
La problématique des excès ou des dérives du féminisme revient souvent dans le discours antiféministe. Le procédé qui est à l’œuvre dans la dénonciation des « excès » consiste à construire artificiellement une menace qui ralliera à la cause des « anti » tous ceux et toutes celles qui tiennent à l’objet désormais menacé. Ainsi, les féministes sont souvent accusées d’être opposées aux hommes. Cette prétendue haine des hommes, identifiée par les adversaires du féminisme, laisse le chemin libre à la dénonciation des excès du mouvement des femmes. La caricature du début du siècle raille volontiers les femmes qui inversent les rôles, prenant la place des hommes pour finalement les éjecter de leur vie ou ne les garder que pour leur utilité reproductive. Confondant la lutte sociale avec la lutte individuelle, la lutte contre la domination masculine avec la lutte contre les hommes, l’antiféminisme agite l’épouvantail de la menace féministe. Le féminisme voudrait la « mort des hommes ». La menace ainsi construite permet aux antiféministes de dénoncer le féminisme comme un combat extrémiste et sans partage. La dénonciation s’est souvent faite sur le mode humoristique, preuve que la menace artificiellement construite ne reflète pas la réalité sociale et n’est pas prise très au sérieux : rien de plus facile à railler qu’un groupe minoritaire qui réclamerait la mort du groupe majoritaire. L’accusation ne résiste pourtant pas à l’examen. Comme le rappelle C. Bard, « le féminisme n’est pas misandre ». La haine des hommes n’est certainement pas le moteur de la lutte féministe, pas plus que leur extermination n’en est l’objectif suprême. Le féminisme est bien dirigé contre la domination masculine et si les féministes montrent leurs crocs, c’est parce que toute la vie des femmes, leur situation matérielle mais aussi la représentation qu’elles s’en font, est conditionnée par les besoins de l’hégémonie masculine. Ce qui rassemble les féministes, c’est de penser que la répartition du pouvoir entre les sexes n’est pas déterminée une fois pour toutes. Certaines pensent qu’hommes et femmes sont complémentaires « naturellement » et qu’il faut tendre vers l’égalité, vers des « complémentarités équilibrées » C’est, en résumé, la position différentialiste. D’autres pensent qu’hommes et femmes ne sont pas dans un rapport de complémentarité naturelle mais bien de domination économique. La base de cette domination réside dans le travail gratuit effectué par les femmes dans la famille. La lutte féministe consiste alors à libérer les femmes de cette exploitation. Pour certaines, cela doit se faire sans les hommes. D’autres n’excluent pas, a priori, les hommes de leur lutte. À de rares exceptions près, le féminisme ne vise pas les hommes mais plutôt la fin d’une hiérarchie sexuelle.

La famille, « victime » du féminisme
La dénonciation des « excès » peut prendre les accents du révisionnisme lorsqu’il s’agit d’établir des liens de cause à effet entre les acquis du féminisme et plus particulièrement les droits des femmes qui concernent la « défamilialisation » (c’est-à-dire le droit de dépendre le moins possible des liens familiaux pour sa survie) et certains problèmes sociaux comme la délinquance, l’augmentation des divorces, la déliquescence du lien social. Le procédé antiféministe consiste ici encore à fabriquer un excès, à maquiller la lutte pour l’autonomie en une lutte pour la rupture des liens familiaux, pour la déresponsabilisation des mères, excès qui ne menace plus seulement les hommes mais bien la famille toute entière, les enfants et les femmes elles-mêmes. L’antiféminisme s’évertue alors à dresser les revendications des femmes en matière d’accès au travail à une carrière contre les valeurs de la famille. Rappelant l’importance dans l’éducation de l’enfant d’un père et d’une mère, d’une « saine » distribution des rôles entre eux pour son équilibre futur, démontrant scientifiquement le désarroi moral et éducatif des enfants dont les mères travaillent, cet antiféminisme séduit les penchants conservateurs des hommes et des femmes inquiets de la réussite future de leur enfant. Le procédé aboutit finalement à désarmer les femmes de leurs revendications en faisant porter la responsabilité des dysfonctionnements familiaux et sociétaux au féminisme, et non aux pères absents ou aux heures de travail impossibles.

Faire payer aux femmes le prix du féminisme
Car, dit cet antiféminisme, le féminisme finit par rendre les femmes elles-mêmes malheureuses, comme en atteste la figure de la « battante repentie » ou de la «carriériste frustrée» des feuilletons télévisés. Susan Faludi dénonce le cinéma hollywoodien qui montre « (des) femmes émancipées qui errent, l’œil hagard, entre des murs nus, payant leur liberté d’un lit désert et d’une absence d’enfant, destin dont Liaison fatale ne donne que l’exemple le plus connu ». L’égalité dans les rapports de couple déboucherait à terme sur une sexualité impossible, quand ce n’est pas sur l’homosexualité féminine. Combien de fois ne s’est-on interrogé sur la sexualité des féministes : « Vous n’avez pas de mari, je suppose ? », « T’es féministe ? T’es lesbienne alors ? ». L’émancipation économique, intellectuelle des femmes semble appeler l’angoisse de leur indépendance sexuelle, comme en atteste la réaction de la bourgeoisie du XIXe siècle effarouchée par les femmes sorties du fond de la mine pour manifester aux côtés des hommes lors des grandes grèves de la fin du siècle. S’émanciper, c’est forcément remettre en question sa sexualité. Ce constat est-il inspiré par la vie de militantes plus affairées dans la sphère « publique » que dans la construction d’un foyer ? Celles qui dénoncent l’obligation d’être belle renoncent-elles au plaisir d’être belle ? Le féminisme met en avant ce qui empêche le plaisir des femmes, cette domination qui les oblige à utiliser la séduction pour obtenir des hommes qu’ils cèdent. L’antiféminisme, au contraire, tente de nous faire croire que la soumission est plus payante.

Le féminisme, une lutte dépassée
La satisfaction que les femmes éprouvent face aux luttes passées qui ont permis à de nombreuses femmes d’aller à l’école, d’entrer dans les universités, de s’exprimer et de revendiquer devrait aujourd’hui leur donner le droit de se taire. L’antiféminisme n’est jamais loin de l’antimilitantisme… Cette volonté de démobiliser les femmes est probablement la forme la plus répandue d’antiféminisme. Il retranche les femmes du militantisme actif et les isole dans un rapport individuel avec les manifestations concrètes de la domination, position difficilement tenable sur le long terme. Cette position individualiste est pourtant revendiquée fièrement par certaines femmes issues des milieux aisés dont la position de classe prédispose au mépris du militantisme. Les femmes qui font une carrière, aussi peu nombreuses soient-elles, ne pensent souvent le devoir qu’à elles-mêmes. Mais celles-là que l’éducation ou les moyens matériels permettent d’échapper à la tutelle d’un père ou aux reproches d’un mari sur une maison mal tenue ne subissent généralement pas les mécanismes les plus brutaux de l’oppression. Elles échappent à la violence, au travail gratuit pour l’ensemble de la famille ; la différence salariale entre les sexes ne les concernent pas, pas plus que la diminution des allocations de chômage pour le conjoint co-habitant, et ce précisément parce qu’elles sont en position financière d’exister en dehors du mariage. Cet antiféminisme est très situé socialement et sape davantage la pratique collective et publique du féminisme que ses fondements politiques.

Le marché serait-il antiféministe ?
À travers des procédés divers dans lesquels les femmes elles-mêmes se font parfois piéger, la doctrine antiféministe combat idéologiquement (à travers des représentations erronées du féminisme) et concrètement l’émancipation des femmes. Nous avons peu parlé de cet aspect concret qui est pourtant fondamental. Comme le font remarquer G. Dawson et L. Watson-Brown dans Market, State and feminism, l’analyse de la « revanche » ne doit pas se limiter au monde des idées. Elle doit s’accompagner de la critique sévère de la « remarchandisation » du monde par exemple et de ses conséquences pour les femmes. La dégradation des conditions de vie et de travail depuis les années 1980 – flexibilité, stress, chômage, restriction budgétaire – limitent les possibilités d’exister de façon autonome. Il y a fort à parier que la diminution du « plaisir » de travailler poussera certaines femmes dans les retranchements de la famille. Temps partiels et contrats temporaires sont là pour ça aussi. Le capitalisme a intérêt à maintenir la famille comme lieu de reproduction de la force de travail et les femmes comme cheville ouvrière de cette reproduction. Le marché serait-il antiféministe ? Par ailleurs, les croisades effectuées quotidiennement contre le corps de milliers de femmes – viols, agressions, enlèvements – pour en garder le contrôle font également partie de la panoplie des actes antiféministes. En plus des victimes physiques, ces assauts éveillent chez chacune la conscience du danger, celui d’être une femme et de rentrer seule le soir, par exemple. Danger dont il est alors tout « naturel » de se protéger en se faisant accompagner… d’un homme. Le mouvement d’émancipation des femmes nomme, dénonce, combat la domination. À travers la lutte collective, des femmes se sont forgé un autre destin que celui de dominée, faisant souvent bénéficier l’ensemble des femmes d’un élargissement de leur « horizon des possibles ». Pourquoi, dès lors, ne sommes-nous pas plus nombreuses aujourd’hui ? Est-ce la faute à cet antiféminisme endémique, bras droit de la domination, qui use de procédés suspects pour déclencher un retour à l’inégalité sexuelle ? Est-ce l’antimilitantisme dont il est le voisin de palier et qui peuvent tous deux compter sur l’indifférence des femmes à leur sort collectif ? Est-ce une responsabilité du mouvement des femmes ? Il est en tout cas certain que les obstacles à la conscience féministe sont vivaces et qu’ils constituent en soi une extension du domaine de la domination.

1 Cet article a été publié dans une version plus longue dans Chronique Féministe, Toutes engagées, n° 77-79, janvier-avril 2002.
2 Faludi S., Backlash, la guerre froide contre les femmes, Des Femmes, Antoinette Fouque, Pars, 1993, p. 23
3 H. Hirata, F. Laborie, H. Le Doare, D. Senotier, Dictionnaire critique du féminisme, Politique d’aujourd’hui, PUF, Paris, 2000, p. IX.


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