photoInterviewSur papier, l'égalité hommes-femmes dans l'emploi n'a pas de quoi faire pâlir les femmes. La Belgique dispose en effet d'une législation en matière d'égalité au travail relativement satisfaisante. Dans la réalité, il en va tout autrement ! L'écart salarial, les discriminations entre les sexes, le plafond de verre, la ségrégation sectorielle, les mauvaises conditions de travail affectent toujours bien les femmes. Loin des beaux discours, Démocratie fait le point sur la situation en 2017 avec Patricia Biard.

Qu'en est-il de la situation des femmes au travail aujourd'hui ?

Dans le contexte actuel de crise et d'austérité, la situation des femmes dans l'emploi n'est pas en train d'évoluer positivement. Au contraire, elle régresse même, que ce soit en Belgique ou en Europe. Les femmes subissent de plein fouet les coupes dans les services publics, dans la sécurité sociale, dans les politiques sociales ainsi que la déréglementation du travail orchestrée par le gouvernement fédéral. Dans l'accord gouvernemental d'octobre 2014, celui-ci s'était pourtant engagé à « intégrer la dimension de genre dans chaque domaine de la vie politique afin d'éliminer les inégalités existantes et d'éviter de créer ou de renforcer des inégalités entre les femmes et les hommes dans la politique publique ». Force est de constater que dans les choix qu'il pose, le gouvernement Michel fait tout l'inverse. Il contribue à enfoncer les femmes plutôt qu'à leur donner plus d'autonomie.

On a parfois le sentiment que l'égalité hommes-femmes au travail est presque acquise...

Ce sont des propos que l'on entend souvent, en effet. La discrimination au travail entre les hommes et les femmes ne saute pas aux yeux. En formation syndicale, on entend régulièrement que l'égalité de sexe est respectée en entreprise car les barèmes sont identiques pour les hommes et pour les femmes. Or, malgré cette apparence, l'égalité hommes-femmes au travail en Belgique n'est pas du tout acquise. Deux chiffres extrêmement emblématiques le démontrent. Le premier est relatif à l'écart salarial entre hommes et femmes. En Belgique, il est de 8 % en moyenne à l'heure, mais de 21 % si on prend en considération les salaires annuels 1. Le calcul de l'écart salarial sur base annuelle prend notamment en considération la durée du travail, et comme les femmes sont majoritairement dans du travail à temps partiel, cela explique un écart de ce type. Le second chiffre est relatif à l'écart de pension entre hommes et femmes qui est de 31 % 2. Il est le résultat des nombreuses inégalités qui traversent la carrière des femmes.

Quelles sont les causes principales de l'écart salarial ?

Quand on analyse les causes, on touche à presque toutes les discriminations auxquelles les femmes sont encore confrontées à l'heure actuelle dans notre pays. Selon l'Institut pour l'Égalité des Femmes et des Hommes, le temps partiel est l'une des causes principales connues de l'écart salarial, non seulement parce qu'un-e travailleur-euse qui travaille moins sur l'année gagne moins, mais aussi parce que le fait de travailler à temps partiel a un impact négatif sur la construction même du salaire au fil des ans et que les temps partiels accèdent moins aux avantages extralégaux que leurs collègues à temps plein (primes, assurances groupe, compléments liés aux performances et aux résultats, ordinateur portable, voiture de société...).

Et puis le fait que les femmes soient cantonnées dans des secteurs moins valorisés et moins rémunérés, pourvoyeurs de contrats précaires, qu'elles occupent généralement des fonctions inférieures, qu'elles prennent plus en charge les tâches familiales et domestiques, tous ces éléments-là contribuent également à creuser l'écart salarial entre hommes et femmes. Mais il reste en plus de tout cela une part importante de cet écart, environ 52 % 3, qui ne peut être expliquée et qui trouve notamment son origine dans de pures discriminations fondées sur le sexe.

Comment expliquer que les femmes soient davantage dans l'emploi à temps partiel ?

En Belgique, 46 % des femmes travaillent actuellement à temps partiel, contre 10 % d'hommes. Dit autrement, 81 % des travailleurs à temps partiel sont des femmes. Mais cette situation n'est pas le résultat d'un choix pour la grande majorité d'entre elles. Alors comment l'expliquer ? D'une part, les femmes occupent des secteurs d'activité (soins de santé, travail domestique, commerce...) qui n'offrent que des temps partiels et où la possibilité d'évoluer à temps plein est inexistante. On compte ainsi 83 % d'emplois féminins parmi les emplois qui sont occupés à temps partiel parce qu'ils ne sont offerts qu'à temps partiel 4. Il y a plusieurs raisons à cela : la pénibilité du travail rendant la pratique à temps plein difficile, le recours exclusif aux temps partiels par les employeurs pour des motifs de rentabilité au travail, l'organisation horaire empêchant le cumul de plusieurs emplois... Dans certains secteurs, on préfère aussi réserver les emplois à temps plein aux hommes car les femmes sont susceptibles d'être un jour enceintes. Le fait de donner naissance est encore une entrave à l'obtention d'un bon contrat.

D'autre part, certaines femmes font le choix du temps partiel parce qu'elles n'ont pas d'autres solutions pour gérer les tâches familiales et domestiques qui leur incombent encore majoritairement aujourd'hui. Le manque d'équipements et de services collectifs pour les enfants ou les personnes dépendantes peut conduire à ce choix. Mais c'est également l'inégale répartition des charges familiales et des rôles dans la société qui poussent les femmes à choisir le temps partiel pour s'occuper momentanément de leurs enfants ou de leurs parents vieillissants. En cumulant les temps partiels contraints par le marché du travail et par l'organisation familiale, on peut estimer qu'aujourd'hui seulement 8 % des femmes choisissent pleinement le temps partiel 5.

Quelle réalité féminine se cache derrière l'emploi à temps partiel ?

Généralement, les travailleuses à temps partiel sont des travailleuses pauvres. Le temps partiel est bien souvent mal payé, ultra flexible, les conditions de travail souvent pénibles... Un exemple : dans le secteur des hôpitaux et des maisons de soin et repos, les temps partiels sont souvent contraints de prester tous les jours, afin d'assurer une plus grande rentabilité. Leurs horaires sont organisés de sorte qu'elles interviennent au moment de la journée où la charge de travail est maximale pour renforcer l'équipe. Si leur flexibilité convient bien à l'employeur et à l'organisation du service, elle a aussi un coût important pour les travailleuses notamment en termes de surcharge de travail, de déplacements, d'impact sur leur santé...

On peut estimer qu'aujourd'hui seulement 8 % des femmes choisissent pleinement le temps partiel.

En plus de cela, le temps partiel permet rarement aux travailleuses qui le souhaitent d'évoluer vers le temps plein, comme le prévoit en théorie la législation (CCT35). Le temps partiel est finalement davantage un facteur de fragilisation et de précarisation des femmes plutôt qu'un outil d'épanouissement et de soutien à l'organisation familiale.

La diminution de l'AGR prévue dans l'accord gouvernemental vous inquiète particulièrement...

L'allocation de garantie de revenus (AGR) est un complément chômage des travailleur-euse-s à temps partiel involontaire qui permet actuellement à ses bénéficiaires de tenir un tant soit peu la tête hors de l'eau. En 2015, le gouvernement a modifié les règles de calcul de l'AGR, ce qui a entraîné une diminution du montant de l'allocation. Il prévoit maintenant de la diminuer de 50 % à partir du 1er janvier 2018. Cette réduction sera extrêmement préjudiciable pour les femmes qui en sont les principales bénéficiaires à 79 %. Elle entraînera des situations dramatiques, surtout chez les mères qui élèvent seules leurs enfants.

Selon vous, les nouvelles mesures sur l'emploi vont davantage précariser les femmes que les hommes?

Les mesures prises par les gouvernements Di Rupo et Michel en matière d'emploi et de chômage précarisent tous les travailleurs de manière générale, mais touchent plus durement le public déjà précarisé, dont les femmes. La limitation dans le temps des allocations d'insertion et l'exclusion concernent deux tiers d'entre elles. Les effets de cette exclusion en dépit des recherches actives d'emploi et de la disponibilité sur le marché de l'emploi sont dévastateurs. Les cheffes de ménage et les isolées ont droit au revenu d'intégration sociale (RIS) octroyé par le CPAS mais pas les cohabitantes dont le conjoint travaille. Celles-ci se retrouvent alors dans des relations de complète dépendance au sein de leur couple. Nous constatons que cette perte d'autonomie financière peut avoir des répercussions très graves sur les conditions de vie de ces femmes allant même dans certains cas jusqu'à l'apparition d'actes de violence conjugale à leur égard.

La mesure de limitation de l'accès et de l'âge qui se trouve dans le nouveau « package chômage » de l'accord gouvernemental de 2014 risque quant à elle de recréer des liens de dépendance des jeunes femmes vis-à-vis de leur partenaire et donc d'un retour au schéma traditionnel de la famille.

La suppression pure et dure du crédit-temps sans motif pénalise aussi davantage les femmes qui recourent à cet outil soit pour pallier le manque d'équipements et de services collectifs, soit pour tenir le coup face à la pénibilité de leur travail ou à la difficulté de concilier la vie familiale et professionnelle.

La flexibilité du travail est-elle un piège pour les femmes ?

La flexibilisation de l'organisation du travail (contrat, horaire, temps de travail...) est une des dimensions de la réforme du travail initiée par le ministre de l'Emploi Kris Peeters. Elle permettrait aux travailleurs un soi-disant meilleur équilibre entre la vie privée et professionnelle. En réalité, cette flexibilité débridée sert strictement les employeurs et constitue une réelle source de précarité. Les femmes risquent de se trouver confrontées à des choix qui n'en sont pas, entre productivité/carrière et charge familiale et domestique. Cela illustre la totale incohérence du gouvernement. D'un côté, il rabote l'AGR sous prétexte d'encourager les personnes à travailler à temps plein (comme si le temps partiel était volontaire et comme si l'emploi à temps plein existait pour tout le monde). Et de l'autre, il augmente la flexibilité des travailleurs, entravant de ce fait le cumul de plusieurs emplois et donc la possibilité d'accéder à un temps plein. Les travailleur-euse-s à temps partiel sont ainsi placés dans une situation infernale.

Les Femmes CSC sont aussi très inquiètes de la réforme pension et de l'impact des mesures précitées sur la formation des pensions des femmes dont les montants sont déjà un tiers inférieurs à ceux des hommes. 59 % des femmes ont une pension inférieure à 1.000 euros par mois. Trois questions sont particulièrement préoccupantes actuellement : l'allongement de l'âge d'accès à la pension, la reconnaissance de la pénibilité du travail des femmes et la limitation des périodes assimilées.

Comment agir face à ces multiples défis ?

Nous bénéficions en Belgique d'un arsenal juridique important relatif à l'égalité entre femmes et hommes au travail. Mais, dans la pratique, la législation n'est pas intégralement et universellement appliquée. Il faut donc poursuivre le travail syndical sur le terrain pour veiller à son application. De ce point de vue, la négociation collective est un levier d'action important qu'il faut absolument défendre par tous les moyens. Dans les pays où la concertation sociale est bonne, l'équité y est d'ailleurs mieux respectée.

En défendant les droits des femmes, nous renforçons les sociétés et faisons progresser la cause du développement social et économique pour tous.

 

La lutte pour l'égalité et les droits des femmes est à remettre sans cesse sur le métier. C'est un travail qui doit requérir notre vigilance et notre attention à chaque instant, surtout en période de crise. Si les organisations syndicales sont garantes et contribuent à l'avancée de ces droits, il n'en reste pas moins que c'est l'ensemble de la société qui doit œuvrer à cette égalité : l'école, les médias, les pouvoirs publics, l'ensemble de la société civile... L'enjeu est de taille car, comme disait Juan Somavia, ancien directeur général de l'OIT, à l'occasion de la journée internationale des femmes du 8 mars, en défendant les droits des femmes et en investissant dans le travail décent, nous renforçons les sociétés et faisons progresser la cause du développement social et économique pour tous. Quand la situation des femmes progresse, c'est toute la société qui en profite ! #

Propos recueillis par Stéphanie BAUDOT


 

1. L'écart salarial entre les femmes et les hommes en Belgique, rapport 2016 de l'Institut pour l'Égalité entre les Femmes et les Hommes.

2. The gendre gap in pensions in relation to gendre equality, rapport 2015 de l'Agence européenne pour l'Égalité de Genre (EIGE).

3. L'écart salarial entre les femmes et les hommes en Belgique, rapport 2016 de l'Institut pour l'Égalité entre les Femmes et les Hommes.

4. G. VALENDUC, « Le temps partiel, un choix souvent contraint », Femmes.docx, 2015, 7.

5. Ibidem.

 

 


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