Photo Travail socialLe travail social est en mutation. En un peu plus d’un siècle d’existence, il s’est progressivement professionnalisé et structuré autour des notions d’émancipation et de dignité. Aujourd’hui, il est de plus en plus soumis au diktat des politiques sécuritaires et gestionnaires, qui veulent notamment convertir les travailleurs sociaux en agents de lutte contre des déviances parmi lesquelles la fraude sociale ou le radicalisme. Le travail social dérive de ses fondements, au mépris de ses valeurs et de ses missions. Comment dès lors continuer à agir comme professionnel dans un tel contexte ? Éclairage.


Les débuts du travail social remontent à la fin du XIXe et au début du XXe siècle avec les dames patronnesses. Issues de la bourgeoisie, elles organisent alors les œuvres sociales à destination des pauvres, dans un esprit de bienfaisance et de charité. Considérées comme de véritables pionnières, elles ont pour mission de cadrer les familles pauvres et ouvrières, de leur rappeler la norme, la morale et d’exercer sur elles un contrôle afin, notamment, d’assurer le maintien des privilèges de la classe sociale dont elles proviennent. À la même époque, les mouvements ouvriers proposent des démarches d’éducation des classes populaires dans une perspective syndicale et politique, mais aussi d’émancipation (des femmes par exemple). Une dynamique dont s’emparera par la suite le travail social. Les premières écoles sociales belges apparaissent également début du XXe mais se développent quand l’État décide, par une série de mesures diversifiées, de prendre ses responsabilités par rapport à la pauvreté. Elles intègrent les deux dimensions fondatrices précitées : d’une part, la bienfaisance et la charité et, d’autre part, l’engagement auprès d’organisations ouvrières, tant dans une visée de service social face aux besoins que dans une volonté collective d’éducation permanente 1.
L’évolution du travail social doit ensuite beaucoup au travail sociologique de l’École de Chicago 2 et aux pratiques d’émancipation défendues par Paulo Freire 3. L’École de Chicago développe en effet des méthodes de recherche participative qui impliquent concrètement les populations étudiées et s’intéressent réellement à leurs points de vue. Paulo Freire décrit, lui, son expérience dans Pédagogie des opprimés. Il s’agit d’une pédagogie 4 qu’il ne faut pas comprendre comme étant pour les opprimés, mais plutôt comme une démarche de conscientisation et d’émancipation dans laquelle les travailleurs sociaux (au sens large) apprennent autant de leurs élèves (les opprimés) que réciproquement. Et dans laquelle ces élèves apprennent les uns des autres. Une pédagogie où l’oppression ainsi que ses causes sont un objet de réflexion.
L’associatif belge s’est beaucoup inspiré de ces courants de pensée. La crise du début des années 1970 amène les pouvoirs publics à proposer l’engagement de travailleurs à statuts précaires dans le secteur, ce qui en professionnalise les structures et ancre davantage ses valeurs. Dans le même temps, les CPAS sont définis au travers de la loi organique qui reconnait en son article 1er que toute personne a droit à l’aide sociale et que celle-ci a pour but de permettre à chacun de mener une vie conforme à la dignité humaine. Oui, oui, on parle bien en 1976 de dignité humaine ! C’est au travers de ces philosophies portées par un associatif de plus en plus structuré, auquel les pouvoirs publics semblent emboîter le pas, que le travail social émancipateur a construit ses lettres de noblesse.

 


Des contrats de « sécurité »

Mais en 1991, lors des élections législatives, on assiste à une forte progression de l’extrême droite flamande. Pour le monde politique, c’est le sentiment d’insécurité dans la population qui est la cause principale de cette progression. Il décide alors d’agir en mettant en place, d’une part, des contrats de sécurité 5 (qui dépendront du ministère de l’Intérieur) et, d’autre part, des plans sociaux intégrés, aujourd’hui baptisés plans de cohésion sociale. À côté d’un volet policier, les contrats de sécurité instaurent un mal-nommé volet de « prévention », visant à encadrer une partie des publics fragilisés parmi lesquels sont particulièrement pointés les personnes toxicomanes, les jeunes et les immigrés. Les contrats de sécurité, c’est clairement la volonté politique d’un basculement de la logique émancipatrice du travail social, vers une logique normative et sécuritaire. L’objectif est d’encadrer les populations « dérangeantes » pour assurer la sécurité « des autres ». 

Les mesures que voudraient imposer aujourd’hui les différents gouvernements aux travailleurs sociaux s’inscrivent dans cette suite logique. Alors que dans un contexte social difficile, les travailleurs sociaux sont nombreux à vouloir poursuivre un travail d’émancipation, les gouvernements décident quant à eux de les impliquer dans la lutte contre le radicalisme et la fraude sociale, au mépris non seulement des valeurs défendues, mais également des missions qui leur sont légalement attribuées et de la déontologie qui encadre le métier. Or, leur ajouter de telles missions, ce n’est pas simplement augmenter la charge de travail, c’est surtout et tellement fondamentalement pervertir ce qui constitue les missions essentielles de la fonction.
Contrôle social versus dignité

Dans les années 1960, de nombreuses institutions sociales ont fait le choix de la dignité humaine, de l’émancipation et de la reconnaissance des droits fondamentaux. C’est devenu une culture professionnelle, partagée par les travailleurs au sein de leurs services ou de leurs associations, une culture enseignée dans les écoles sociales subsidiées par les pouvoirs publics sur base de programmes reconnus. Mais aujourd’hui, ces mêmes pouvoirs publics veulent associer les travailleurs sociaux à leur lutte contre la fraude sociale, notamment par la dénonciation et la levée du secret professionnel !
Cette injonction nie la déontologie du travailleur social qui constitue une assise primordiale de son travail. Mais au-delà, l’injonction nie aussi son éthique. La dignité, les droits fondamentaux, l’émancipation se doivent d’être les moteurs d’un travail social qui se respecte parce qu’il repose sur des valeurs humanistes structurellement et institutionnellement fondées. Or, la dignité, dans le contexte social actuel, dans le cadre des soutiens publics apportés aux personnes qui vivent des difficultés, c’est loin d’être gagné. Tant pour les personnes qui vivent ces difficultés que pour les travailleurs sociaux dont la responsabilité est de les aider. Imposer aux travailleurs sociaux de lutter contre la fraude sociale en faisant fi de la dignité humaine, c’est changer l’essence des missions. Et changer le métier !
Sécurité d’existence versus politiques sécuritaires

L’objet primaire du travail social, c’est la sécurité d’existence 6 pour tous. Et force est de constater que nous en sommes loin. Pire, nous nous en éloignons. Des politiques de sécurité d’existence, ce sont des politiques qui offrent des conditions matérielles décentes, des politiques d’emploi, d’enseignement, de citoyenneté... Ce sont des politiques qui travaillent sur les dysfonctionnements institutionnels. Travailler le social, c’est œuvrer concrètement dans cette logique, c’est dénoncer les dysfonctionnements... Aller à l’encontre de ces politiques, c’est produire des violences. Pierre Bourdieu explique l’existence d’une loi de conservation de la violence 7. Les violences invisibles 8, produites par le système (relégation scolaire, quartiers pourris, métiers précaires et peu reconnus...) seraient ensuite visiblement renvoyées par ceux qui les endurent. Parfois contre eux-mêmes (suicide, décrochages divers, toxicomanie...), parfois contre les autres (délinquance, radicalisme religieux ou politique...). Si les praticiens du travail social suivent l’auteur, la proposition qu’ils devraient soutenir, pour s’attaquer à ces violences visibles, serait d’abord de diriger leur action vers les violences invisibles. Dans cet ordre d’idées, les politiques sécuritaires qui, au contraire, s’attaquent aux acteurs de violences visibles renforcent la stigmatisation et, par là même, les violences invisibles. Un travail social qui vise la diminution des violences visibles doit donc s’attaquer aux discriminations scolaires, travailler à la construction d’une citoyenneté pour tous, à l’accès aux soins de santé de qualité pour chacun, à une urbanisation qui bannirait les quartiers de relégation... et ce pour développer la seule politique sécuritaire qui ait du sens et qui soit compatible avec la philosophie d’un travail social émancipateur.

 

 L’objet primaire du travail social, c’est la sécurité d’existence pour tous. Mais nous nous en éloignons. 

 

Cohésion sociale versus... cohésion sociale

Aujourd’hui, la cohésion sociale se décrète ! Enfin, une forme toute particulière de cohésion sociale... dont les finalités sont surtout de veiller à ce que la vie locale ne soit pas victime de soubresauts quelle que soit leur nature. Une cohésion sociale qui vise le calme, le lissage des aspérités, la sécurité, l’absence de prise de risque. Mais est-ce bien cette forme de cohésion sociale – un calme aseptisé – à laquelle aspirent les citoyens ? N’y aurait-il pas aussi l’intérêt, voire le choix, de la rencontre, d’un vivre ensemble, d’une créativité culturelle et citoyenne, de la fête, qu’elle soit institutionnalisée ou pas ?
Pour obtenir cette société calme, des politiques locales se mettent en place, et visent les populations susceptibles de déranger. Parmi lesquelles les précarisés. Dans ce cadre, parler de cohésion sociale, c’est mettre prioritairement l’accent sur ces populations à intégrer. C’est agir pour qu’au mieux, elles rentrent dans le moule pasteurisé qui leur est proposé. Et pour qu’au pire, on les contraigne par différents moyens plus ou moins coercitifs à ne pas déranger.
Construire la cohésion sociale doit s’envisager dans un partenariat entre les différentes parties. En ce compris les différentes institutions sociales qui ont un rôle actif, voire fondamental à y jouer, en adoptant ce qui est attendu d’elles, tout simplement. Il est un peu facile de demander à des gens de participer à cette cohésion sociale si les instruments qui leur sont présentés comme agents de cette cohésion ne jouent pas le rôle qui leur est dévolu. Parler cohésion sociale, c’est aussi et probablement d’abord interpeller ces institutions qui devraient en être porteuses et qui, par leurs actions au quotidien, l’empêchent d’advenir. L’école, les politiques communales, la justice, la police, les travailleurs sociaux eux-mêmes ne permettent pas (assez) la cohésion sociale. Le plus souvent, c’est même le contraire. Dès lors, le discours cohérent ne serait-il pas de refuser une cohésion sociale qui ne s’envisage pas avec une émancipation qui soit portée avec les mêmes efforts ? Cette cohésion sociale édictée est une violence à l’égard des populations fragilisées. Ce que le travail social doit soutenir c’est le combat pour l’émancipation, un combat qui promeut des outils capables de renvoyer cette violence en utilisant des canaux « intelligents » : la culture, la participation citoyenne...



 La cohésion sociale telle qu’édictée aujourd’hui est une violence
à l’égard des populations fragilisée.

 

Agir comme professionnel

Être travailleur social, c’est aussi être employé. Quelles sont les valeurs de l’organisation dans laquelle je suis ? Jusqu’où est-elle prête à les défendre ? Et moi-même, comme travailleur social, que puis-je mettre en place pour soutenir cette organisation dans la sauvegarde de ses valeurs ? Les organisations sociales peuvent être solidement porteuses des valeurs défendues. Faire alliance avec elles est une première piste 9. Mais, parfois, l’organisation est moins engagée. S’il est évidemment possible de refuser de travailler dans un contexte professionnel éthiquement discutable, la réalité sociale des professionnels ne rend pas ce choix aisé. Un emploi est nécessaire pour permettre à chacun de (sur)vivre. Parmi les stratégies à développer 10, les pratiques de contournement sont à la portée des travailleurs sociaux... qui les utilisent d’ailleurs ! L’idée est, par exemple, de s’en tenir aux valeurs et aux pratiques fondamentales et de minimiser les pratiques inopportunes. En argumentant, les travailleurs sociaux sont capables de miracles. Le fait de convaincre de la pertinence de son action est possible. Il n’est pas obligatoirement question de perdurer dans les pratiques souterraines. C’est cependant parfois nécessaire aussi.

En marge de leur activité professionnelle, des travailleurs sociaux développent des pratiques citoyennes. Ils ont construit une expertise dans leur domaine de travail. Ils peuvent dès lors apporter cette compétence dans des mouvements citoyens qui posent un regard critique sur des pratiques institutionnelles ou professionnelles. Le mieux étant de développer ce regard critique avec des ayants droit 11 concernés par les politiques sociales qui seraient questionnées.
Reste l’action collective professionnelle dont parlent beaucoup les travailleurs sociaux. Ce ne sont d’ailleurs pas que des paroles ! Le Comité de Vigilance en Travail social a en effet récemment publié le manifeste du travail social 12, un travail collectif engagé qui réaffirme les « valeurs » méthodologiques, éthiques et déontologiques qui doivent fonder le travail social. Il s’agit d’un outil essentiel dans la défense du travail social émancipateur si cher à beaucoup de professionnels du social. Même s’il est parfois difficile d’agir à ce niveau, ce travail collectif a l’intention de se collectiviser encore davantage pour faire évoluer positivement le secteur ! #


Marc Chambeau : Enseignant à l’Institut Cardijn



1. M.-T. COENEN, La formation des travailleurs sociaux: une histoire d’école in Carhop 2013.
2. L’Université de Chicago a initié, au début du XXe siècle, un courant de pensée sociologique baptisé l’École de Chicago. Celle-ci a notamment rayonné par ses nouvelles méthodes de recherche s’appuyant principalement sur une démarche empirique.
3. Paolo Freire est un pédagogue brésilien dont les méthodes pédagogiques d’alphabétisation développées dans la deuxième moitié du XXe siècle ont fortement influencé et inspiré les milieux de l’éducation populaire.
4. G. CHAMBAT La pédagogie des opprimés de Paulo Freire in N’AUTRE école n° 12, 2006.
5. Les contrats de sécurité ont été mis en place en 1992 par le ministère de l’Intérieur. Il s’agit de développer une approche intégrée de la sécurité, en associant tous les acteurs participant ou soutenant la prévention, c’est-à-dire aussi bien les autorités locales, régionales, communautaires que fédérales.
6. A. FRANSSEN, P. MARY, Sécurité : comment ne pas faire le jeu de la droite, in Politique, n°25. Juin 2002.
7. P. BOURDIEU, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, Collection Liber, 1997.
8. M. CHAMBEAU, Travail social et violences, in Travailler le social, n°25 et 26.

9. M. CHAMBEAU, Travailler le social dans l’associatif. Penser les exigences politiques du travail social, in Pensée plurielle n°7, 2004/1.
10. M. CHAMBEAU, Travail social et violences, in Travailler le social, n°25 et 26.
11. Justiciables, personnes handicapées, malades, familles pauvres...
12. http://www.comitedevigilance.be/?Manifeste-du-travail-social


DEMO SEPTEMBRE 2017 LOW-page-001

recevoir-democratie01

Comité de rédaction

Laurence Blésin, Catherine Daloze, Virginie Delvaux, Patrick Feltesse, Pierre Georis, Christian Kunsch, Frédéric Ligot, Thomas Miessen, Véronique Oruba, Paul Palsterman, Céline Polain, Naïma Regueras, François Reman, Muriel Ruol, Claire Terlinden, Anaïs Trigalet
Rédacteur en chef : Nicolas Roelens
Journaliste : Stéphanie Baudot

Email : democratie@moc.be 

Editeur responsable :
Pierre GEORIS, Centre d'information et d'éducation populaire du MOC (CIEP)
BP50 - 1031 Bruxelles

Avec le soutien de Mouvement Social scrl


ciep-moc-logo © 2013 Revue Démocratie FWB QUADRI HORI