interviewLa surpopulation dans les prisons belges et les conditions de vie dégradantes qui en découlent sont dénoncées depuis des années par de nombreux organismes internationaux1 . La réponse de l’Etat belge consiste en la construction de grands complexes ultramodernes, comme celui prévu à Haren. Une politique dénoncée par Nicolas Cohen, membre de la « Plate-forme pour sortir du désordre carcéral ». Entretien.

 

 

En quoi le projet d’établissement pénitentiaire de Haren est-il le symbole du désastre carcéral en Belgique ?
Depuis un peu plus de 7 ans, l’Etat belge s’est lancé dans la réalisation de plusieurs « Master Plans » prévoyant la construction de nouveaux établissements pénitentiaires2 , dont la prison de Haren, en banlieue bruxelloise. Cette dernière est censée devenir le plus grand complexe du pays. L’objectif initial était de créer une infrastructure carcérale plus humaine tout en luttant contre la surpopulation. Mais il s’agit de vœux pieux. Haren est le symbole d’un désastre parce que lutter contre la surpopulation en construisant une nouvelle (giga)-prison, c’est une erreur totale : la seule conséquence certaine de la sortie de terre de ces nouveaux établissements, c’est qu’ils seront à leur tour rapidement remplis… et mèneront dans la foulée à une nouvelle surpopulation.


On ne pouvait toutefois pas laisser les prisons belges dans leur état actuel…
Bien entendu. Depuis des années, les établissements sont vétustes, insalubres et surpeuplés. L’idée d’en créer de nouveaux a donc du sens. Mais on aurait pu se limiter à créer un ou deux. Or on est parti pour beaucoup plus que cela. Pourtant, aucune évaluation n’est prévue. C’est un non-sens total, car si l’on tient compte des expériences récentes, on se rend compte qu’elles sont sources d’un nombre incalculable de problèmes concrets qui ne sont pas analysés correctement. A Leuze-en-Hainaut, la prison a été ouverte en juillet 2014, mais elle n’est remplie qu’à moitié… parce qu’elle n’est pas du tout opérationnelle. Agents et direction arrivent à peine à gérer leur établissement. Des exemples ? Le quartier de sécurité n’a pas du tout été pensé comme tel, les portes ne sont pas adaptées, les ouvertures nécessaires pour menotter et démenotter les détenus n’existent pas, etc. Du coup, des ouvriers passent leur temps à bricoler tout ce qui n’a pas été prévu initialement… Pourtant, les autres prisons sont amenées à être construites sur le même modèle.


Par contre, on peut espérer que ces établissements seront plus humains !
Ils offrent certes beaucoup de nouveaux services techniques, mais ceux-ci ont tendance à priver les détenus de contacts humains. Or on sait à quel point l’humain est un facteur clé dans la gestion de la détention. A Leuze-en-Hainaut, les parois en verre sont omniprésentes. On a donc moins le sentiment d’être enfermé. Très bien. Par contre, il n’y a plus moyen d’adresser la parole à un gardien sans passer par un micro. Si la multiplication des caméras et de l’automatisation des installations peut donner l’impression d’améliorer la sécurité, les détenus ne sont donc presque plus jamais en contact avec les agents, même pour une bonne partie de leurs déplacements. Or on sait que le lien social est bénéfique pour la sécurité. C’est ce qu’on appelle la sécurité dynamique : celle qui nait de l’échange et de la connaissance des acteurs. Sans cela, le détenu sera beaucoup plus vite considéré comme un objet par les gardiens. Même au niveau sécurité, le modèle proposé est donc contreproductif.


Face à tant de griefs, comment se fait-il que les responsables politiques aient opté pour ces choix ?
La seule logique qui prévaut est financière : ces nouvelles prisons sont issues d’un partenariat public-privé qui va forcément rapporter au privé. Mais nous avons à présent la preuve que le secteur privé n’est pas compétent pour construire des prisons ! Pourtant, grâce à la formation de notre plate-forme, il y a des interlocuteurs compétents et d’origines diverses qui se proposent d’apporter leur expertise pour plancher sur des alternatives.


Justement, quelles seraient-elles ?
Il faut avant tout travailler sur les causes de la surpopulation. Une des pistes consiste à diminuer l’envoi quasi systématique en détention préventive des personnes sans papiers. Ces derniers y sont envoyés même pour des faits assez mineurs. Rappelons tout de même que beaucoup de ces personnes cherchent à obtenir un séjour légal en Belgique. Les enfermer pour qu’ils ne s’enfuient pas du territoire n’a donc pas beaucoup de sens. Autre débat : on a observé, depuis l’institution du Tribunal de l’application des peines (TAP)3 , que de nombreux juges condamnent des personnes à 37 mois de prison (soit 3 ans et un mois) et ce, pour être certains que ces personnes ne puissent sortir qu’avec l’accord de ce tribunal. Rappelons que si le TAP est un instrument très intéressant d’accompagnement et de contrôle de la sortie des détenus, il est très lourd à mettre en place. D’autant que la Justice ne lui donne pas les moyens de fonctionner correctement. A Bruxelles, une des deux chambres a quatre mois de retard parce qu’il n’y a plus qu’un greffier pour les deux chambres ! De quoi augmenter la population carcérale… alors qu’il faudrait la réduire !


Comment donc inverser cette tendance?
Il faut assumer une vraie politique de réduction du nombre de détenus. Et en inscrire le principe. Pour cela, il faut décider de fermer des prisons et arrêter de les remplacer par des neuves. D’où le fait que la plateforme plaide pour la fermeture de la prison de Forest. Il faut un symbole. Les conditions de détention y sont inadmissibles. Mais si on diminue progressivement le nombre de places, il faut assumer cette logique à tous les niveaux. On peut par exemple décider d’instaurer des quotas dans les prisons. Les maisons d’arrêt, comme celle de Forest, sont normalement obligées d’accueillir tous les gens qu’on leur envoie. On peut décider d’arrêter cette obligation et limiter les juges d’instruction dans le nombre de mandats d’arrêts à décerner. Rappelons qu’au départ, la loi dit que la détention préventive 4(et même la détention) doit être une mesure exceptionnelle. Or c’est devenu une mesure quasi systématique pour toute une série de cas. Comme alternative, on pense évidemment à la surveillance électronique mais il y a aussi la libération sous condition, etc. Attention cependant : quand on fait l’histoire de l’exécution de ce type de mesures, on se rend compte qu’en fait, on a élargi le filet pénal. Au lieu de réduire le nombre de détentions, on a utilisé le bracelet électronique pour des gens à qui on n’appliquait aucune mesure auparavant.


Comment les pays nordiques, souvent montrés en exemple, ont-ils fait pour réduire leur population carcérale ?
L’accompagnement en détention y est beaucoup plus fort. Un gros souci chez nous, c’est la manière dont on « réentre » en prison. Ce taux est largement corrélé avec l’accompagnement qui précède la première sortie. Chez nous, il y a trop de sorties sèches, c’est-à-dire sans condition ou accompagnement. Or très souvent, les problèmes qui ont conduit un individu en prison existent encore à la sortie… quand ils ne se sont pas aggravés. Il faut donc mettre les moyens dans un accompagnement en prison qui puisse aussi se poursuivre après la sortie. C’est comme cela que l’on va éviter la récidive. Chez nous, c’est le contraire qui se passe. : durant la période de détention, on est abandonné par un système qui n’est pas adéquat. Entre autres exemples, les réductions budgétaires qui touchent le personnel pénitentiaire affectent aussi tous les services sociaux externes qui travaillent en prison. Les possibilités d’aide aux détenus sont réduites à leur strict minimum.


Nos représentants politiques sont-ils prêts à accepter une politique carcérale réductionniste alors que le sécuritaire est souvent porteur électoralement ?
Effectivement, il faut un grand courage politique. D’autant que si on se lance dans une vraie politique réductionniste, on sait qu’il y aura des ratés. Soyons réalistes : ce n’est pas parce qu’on fera entrer plus de psychologues en prison et que les détenus pourront plus et mieux y travailler qu’il n’y aura plus de récidive… Il faut donc accepter une part de risque. Mais quand on a supprimé la peine de mort, il n’y a pas eu plus d’infractions ! Essayons une alternative. Des citoyens sont prêts à y croire. Regardez les habitants de Haren, membres de notre plateforme : ils se mobilisent, au-delà de leur problématique locale, pour les droits des détenus, contre la politique carcérale actuelle. C’est un message fort et rassurant pour le politique : il y a des citoyens qui sont prêts à soutenir les politiques qui oseront l’alternative !


Propos recueillis par Nicolas ROELENS
http://harenunderarrest.be/fr/


1 Le Comité contre la torture des Nations Unies (CAT), le Comité pour la prévention de la torture (CPT), la Ligue des Droits de l’Homme, l’Observatoire international des prisons…

2 Le premier de ces Master Plan a notamment vu l’ouverture, depuis 2013, des prisons de Marche-en-Famenne, Beveren et Leuze-en-Hainaut.

3 Le Tribunal de l'application des peines rend des décisions sur l'exécution des peines privatives de liberté de plus de trois ans.


4 Les personnes en détention préventive représentent 35% de la population carcérale.

 

Le Gavroche

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