Vous êtes ici : Accueil > Social > Emploi / Formation > Interview de Patricia Vendramin : Politiques d’activation : la parole aux travailleurs sans emploi

 

Vendramin 2013
De novembre 2013 à janvier 2014, la Fondation Travail-Université (FTU) a, à la demande de la CSC, consulté près de 1985 travailleurs sans emploi (TSE) pour dresser un bilan des politiques d’activation des chômeurs après dix années d’existence. Comment ces politiques sont-elles vécues ? Ont-elles des impacts positifs ? Autant de questions qui ont été soumises à ces TSE et dont les résultats sont évoqués en détail dans cette interview.

Quelles sont les grosses tendances qui se dégagent de l’enquête ?

Un premier élément interpellant, c’est le pessimisme des TSE sur leurs chances de (re)trouver un emploi : 46 % pensent qu’elles sont faibles ou nulles. Un autre élément important qui ressort de l’enquête, c’est la perception de la barrière de l’âge. Finalement, une fois que les TSE dépassent la quarantaine, ils se sentent perçus comme trop « vieux » et estiment avoir peu de chances de décrocher un emploi. Concrètement, un tiers des jeunes de moins de 30 ans pensent qu’ils n’ont quasi aucune chance de décrocher un job. C’est énorme ! Et chez les plus de 45 ans, ce taux passe à deux tiers. Pourtant, à 45 ans, on n’est pas vieux, surtout dans un contexte où les carrières vont être allongées.
On constate par ailleurs que la formation qui est présentée comme un sésame pour arriver sur le marché du travail ne vient pas booster de manière significative la confiance que les TSE ont en leurs chances de retrouver un emploi 1. Celle-ci a donc un effet modéré : les TSE sont un peu plus optimistes quand ils sont passés par une formation, mais ils ne sont pas débordants de confiance par rapport à leurs réelles opportunités sur le marché du travail.

Quelle vision les TSE ont-ils du « travail » ?   

Ils accordent énormément d’importance à la valeur « travail », en particulier les plus jeunes. Plus le travail vient à manquer, plus il est important. Ceux qui présentent le plus de distance par rapport au travail sont ceux qui ont le plus de ressources économiques et culturelles, mais pour ceux qui en ont moins, le travail est d’autant plus central. Dans l’enquête, nous avons questionné les TSE sur la valeur absolue du travail (le travail comme valeur, indépendamment des autres) et sa valeur relative (le travail par rapport à d’autres valeurs comme la famille, les loisirs...).
Dans le premier cas, un TSE sur cinq nous dit que c’est la valeur la plus importante, surplombant toutes les autres. Dans 70 % des cas, le travail est cité comme une des valeurs parmi les plus importantes. La proportion de ceux qui accordent peu de valeur au travail est donc marginale. La centralité du travail est encore plus importante parmi les moins diplômés et les plus éloignés de l’emploi. Le travail, c’est de l’argent, mais c’est aussi un statut, une identité, de la reconnaissance sociale. Un revenu de remplacement ne remplacera jamais tout cela.
En ce qui concerne la valeur relative du travail, on peut se réjouir de constater que c’est la vie familiale qui vient en première place. Néanmoins, l’importance donnée au travail la talonne de très près. Ceci est d’autant plus vrai en période de crise économique quand la peur de perdre son emploi donne à celui-ci d’autant plus d’importance encore. Remarquons toutefois que pour les moins de 30 ans, ce n’est pas la famille qui vient en premier lieu, c’est le travail. Sans doute parce que beaucoup n’ont pas encore eu l’occasion de construire leur couple et leur famille comme ils le souhaitaient. Ils sont en effet encore 43 % à vivre chez leurs parents. On peut donc comprendre l’importance qu’ils donnent à la vie professionnelle, car c’est ce qui va permettre l’accès à la vie indépendante.

Comment les politiques d’activation sont-elles perçues ?

Plusieurs éléments ressortent de l’enquête. En ce qui concerne le degré de compréhension de ces politiques d’abord, il apparaît que 31 % des personnes interrogées disent ne pas y comprendre grand-chose, 37 % les comprennent moyennement et 32 % les comprennent très bien. On peut donc constater un important déficit de lisibilité de la part des TSE dans ce qui est mis en place dans les politiques d’activation. Un déficit de lisibilité qui est peut-être associé à un déficit de sens (quelle est l’utilité de ces politiques ?). Mais sur cette dernière hypothèse, l’enquête ne permet pas de se prononcer. Nous avons par ailleurs constaté que le niveau de diplôme avait peu d’impact sur la compréhension de ces politiques. Enfin, il règne une certaine confusion dans la perception des missions des organismes qui encadrent le chômage (Onem, Forem, Actiris...). Qui accompagne ? Qui contrôle ? Qui sanctionne ? La distribution des rôles n’est pas claire pour tous les TSE.

Comment vivent-ils les politiques d’activation ?

Pour certains, il y a des éléments positifs, en particulier pour les moins qualifiés et les plus jeunes, probablement parce que ce sont ceux qui ont le plus besoin d’aide pour trouver une place sur le marché du travail. Les effets positifs concernent le fait de recevoir des propositions utiles, un impact sur la motivation et une meilleure définition du projet professionnel. Quatre personnes sur dix se disent satisfaites des plans d’accompagnement ; ce qui signifie, par conséquent, que dans 60 % des cas, ce n’est pas le cas. Le bilan est donc mitigé. Mais l’élément qui est le plus largement partagé par les personnes sondées, c’est la crainte de la sanction. Les politiques d’accompagnement sont polluées par cette peur. Ainsi, 57 % des TSE déclarent qu’ils ont peur d’être sanctionnés lors de leur contact dans le cadre du plan d’accompagnement.

Globalement, les constats des TSE ne sont pas aussi sombres qu’on aurait eu tendance à le penser.
Non, mais le plan d’activation n’est pas une fin en soi. On peut en retirer des choses positives, mais ce n’est pas pour autant que l’on va avoir l’impression d’avoir plus de cartes en main pour trouver du travail. C’est un dispositif qui se focalise sur la personne, pas sur l’emploi. Cibler les personnes, cela peut aider une partie d’entre elles à résoudre des obstacles (formation, orientation...), mais ce n’est pas cela qui crée de l’emploi pour tout le monde.

Ces constats ressortent-ils de l’enquête ?

Chez les TSE, il y a en effet une vision qui dépasse une lecture de la faute personnelle. C’est en soi rassurant et c’est aussi une forme de réalisme. Quand on passe tout son temps à chercher un emploi, on devient expert du marché du travail. Dans l’enquête, les facteurs explicatifs mentionnés par les TSE pour expliquer leur situation sont de divers ordres et ne concernent pas que des manquements personnels, comme une formation insuffisante ou des compétences obsolètes. C’est d’abord le marché de l’emploi qui est pointé parmi les facteurs explicatifs (pour 60 % des répondants). Ceci est plutôt positif, car la très forte stigmatisation du chômeur aurait pu conduire les personnes à considérer massivement que ce qui leur arrive est de leur faute. Avant de réaliser l’enquête, j’aurais craint une forme « d’intériorisation de la faute » plus importante vu la très forte stigmatisation du chômeur à l’heure actuelle. Mais il s’avère que c’est davantage une lecture axée sur des causes extérieures qui se dégage. C’est aussi une manière d’éviter le repli sur soi et l’isolement.
Le second facteur explicatif le plus souvent cité est le manque d’action politique pour développer l’emploi. Les obstacles personnels viennent en troisième position. Enfin, l’absence d’équipements collectifs (transports publics, crèches, etc.) est également invoquée pour expliquer le chômage. Or ce ne sont pas les politiques d’activation qui vont pouvoir agir sur ce dernier élément, par exemple. Ce que nous dit cette enquête, ce n’est pas que les politiques d’activation ne servent à rien (elles sont même utiles pour une partie des sondés), mais qu’elles ne sont pas une fin en soi. Une vraie politique en faveur de l’emploi ne peut pas se contenter de cibler les individus, elle doit aussi agir sur l’environnement (c’est-à-dire le marché de l’emploi) et sur les cadres qui sont mis en place pour favoriser (ou non) l’emploi au niveau institutionnel.
Pour conclure, on constate que le réalisme des personnes interviewées sur la situation du marché du travail conduit à un optimisme assez modéré sur les effets d’une politique d’activation par rapport au fait de (re)trouver un emploi. #

Lien web : http://www.ftu.be/ep/annuaire.html#2014

Patricia VENDRAMIN est directrice de recherche à la Fondation Travail-Université et professeur à l’UCL
Propos recueillis par Nicolas VANDENHEMEL.


DEMO SEPTEMBRE 2017 LOW-page-001

recevoir-democratie01

Comité de rédaction

Laurence Blésin, Catherine Daloze, Virginie Delvaux, Patrick Feltesse, Pierre Georis, Christian Kunsch, Frédéric Ligot, Thomas Miessen, Véronique Oruba, Paul Palsterman, Céline Polain, Naïma Regueras, François Reman, Muriel Ruol, Claire Terlinden, Anaïs Trigalet
Rédacteur en chef : Nicolas Roelens
Journaliste : Stéphanie Baudot

Email : democratie@moc.be 

Editeur responsable :
Pierre GEORIS, Centre d'information et d'éducation populaire du MOC (CIEP)
BP50 - 1031 Bruxelles

Avec le soutien de Mouvement Social scrl


ciep-moc-logo © 2013 Revue Démocratie FWB QUADRI HORI