Mais quelle mouche les a piqués ? De quel droit de simples figurants sur la scène politique prétendent-ils remanier le scénario écrit par les grands de ce monde ? Quelle est donc cette "société civile" qui monopolise les débats politiques ? À peine perceptible il y a une quinzaine d’années, elle s’affirme aujourd’hui de manière plus franche. Certains parlent de "nouvel acteur social", d’autres de "renouveau démocratique", ou encore de "révolution douce". Le professeur Jacques Delcourt (UCL) tente de définir ci-dessous les raisons de l’émergence de cette société civile européenne avant de s’attaquer, dans une seconde partie qui sera publiée dans le prochain numéro de Démocratie, au rôle qu’elle joue de plus en plus dans l’essor d’une société civile mondiale.

 

La société civile est constituée par l’ensemble des lieux dans lesquels les personnes se rassemblent pour réfléchir en commun aux problèmes qui se posent dans la vie collective et pour rechercher comment elles pourraient agir en vue d’un mieux-être, d’un mieux vivre ensemble. La prolifération de ces lieux, ici et ailleurs, découle de la reconnaissance du droit d’association, des libertés civiles et politiques liées au statut de citoyen-électeur et, sur un plan plus large, des droits de l’homme garantis par la charte universelle. À l’origine, la société civile s’est inscrite dans les limites des États. Elle découle des droits et devoirs liés au statut de citoyen, de la liberté d’association, et se manifeste dans la prolifération des groupes intermédiaires entre la personne, l’État et les instances et partis politiques. Suite à la mondialisation, à l’accélération des innovations et des transformations, aux interdépendances croissantes entre les nations sur les plans économique, politique et culturel, suite aussi à la multiplication des instances de gouvernance supranationales et mondiales, on constate une multiplication des lieux d’initiative des personnes et des groupes. Même si les mobilisations et les formes de conscientisation apparaissent fréquemment locales, si elles sont plus généralement spontanées, sporadiques et momentanées et donc moins structurées que par le passé, elles débordent de plus en plus souvent les frontières des États. D’autant plus facilement que de nombreux moyens d’information et de communication de masse sont disponibles et accessibles et se trouvent jouxtés et complétés par des moyens de communication interindividuelles.
L’importance nouvelle accordée aux droits de l’homme par-delà ceux des citoyens favorise cette articulation indispensable entre le local et le global, entre la personne, le national, le continental et le mondial. Au passage, il n’est pas inutile de souligner la profonde consonance entre l’émergence de cette société civile européenne et mondiale et la pensée sociale des Églises chrétiennes qui voient dans la montée des interdépendances la nécessité d’une coordination, d’une solidarité qui ne se développe vraiment qu’à travers des initiatives personnelles et collectives, à travers une conscientisation et des mobilisations, à travers la création d’organes et de structures intermédiaires entre le local et le global. Tout cela s’inscrit parfaitement en application directe du principe de subsidiarité qui réserve aux citoyens européens ou du monde, le droit d’initiative au service du bien commun universel.

Résurgence de la société civile
Suite à la chute du mur de Berlin, à l’effondrement des régimes communistes et totalitaires à l’Est, le continent européen est apparu pour un temps débarrassé du carcan de ses idéologies et semble pouvoir enfin respirer de ses deux poumons. Ces profondes transformations ont favorisé la résurgence de la société civile sur le plan européen, que ce soit à l’Est (en pleine transition) ou à l’Ouest, même si les causes de cette renaissance sont assez différentes.

En Europe centrale et à l’Est, on insiste d’avantage sur la renaissance indispensable d’une société civile brimée, sinon interdite par les régimes communistes à caractère totalitaire. Dans ces pays, la société civile a eu pour objectif de résister à l’étouffement et à l’écrasement par des bureaucraties administratives. Aujourd’hui, la liberté a été rendue aux citoyens, il s’agit alors de réinsuffler un esprit d’initiative pour ne pas retomber dans des formes de dirigisme. Dans ces pays au centre et à l’est de l’Europe, le renversement des régimes autoritaires et totalitaires a fait apparaître la nécessité d’une construction ou d’une reconstruction d’une société civile. Celle-ci est indispensable à la réussite d’une transition vers des formes de démocratie politique et d’économie libérale de marché. Elle est aussi nécessaire au développement de la "paix civile" et au développement du "doux commerce". Dans ces pays, on constate un foisonnement des organisations volontaires et du volontariat activement attelés à la reconstruction/reconversion des économies et à la réinstauration des démocraties. Jusqu’ici toutefois, la société civile s’est redéveloppée État par État. Mais là comme ailleurs, les mutations s’accélèrent. De nombreux pays frappent à la porte de l’Europe unie. Ces pays qui composent l’Europe centrale et orientale déboucheront donc très rapidement sur la nécessité de coopérer et de se coordonner transversalement, y compris sur le plan de la société civile. Par ailleurs, les problèmes posés sur le plan européen, l’incertitude quant à l’avenir, de même que la complexité grandissante des problèmes dans le cadre de la mondialisation, ne manqueront pas à court ou long terme d’exiger une coordination transnationale tant à l’Est qu’à l’Ouest.
À l’Ouest, le renouveau de la société civile surgit plutôt de la nécessité de corriger les défauts et dysfonctionnements apparus dans le fonctionnement des démocraties et économies libérales. Les efforts pour développer une démocratie participative complémentaire à la démocratie représentative découlent du désenchantement et du scepticisme croissants engendrés par le fonctionnement de la démocratie représentative qui, aspirée par la multiplicité et la complexité des problèmes, apparaît peu sensible aux revendications qui s’expriment dans ces lieux du vivre ensemble que constituent les groupes, les réseaux, les organisations de base actifs au sein de la société civile. D’autant mieux que les responsables politiques s’expriment finalement à travers des administrations lentes, peu transparentes, bureaucratiques, paperassières et tracassières. Le problème pour le citoyen est, en outre, de ne pas se laisser dominer par les grandes entreprises privées à la recherche unidimensionnelle du profit et d’une position monopolistique.

Interdépendances et mondialisation
Face à la mondialisation, l’objectif est aussi de développer la société civile à d’autres niveaux que la cité, la région ou la nation et donc de parvenir à transposer la société civile sur le plan européen et mondial. Que ce soit à l’Est ou à l’Ouest, l’attention nouvelle accordée au développement ou redéveloppement d’une société civile ne s’explique pas uniquement par des évolutions internes, comme la transition à l’Est, ou l’intégration communautaire à l’Ouest. La nécessité d’un développement ou d’un redéveloppement de la société civile, y compris sur le plan mondial, découle de l’interdépendance croissante entre les nations, entre les économies, entre les hommes, mais aussi des risques qui accompagnent la transnationalisation à la fois sur le plan financier, économique, écologique et culturel, comme aussi de l’évolution accélérée sur les plans technologique et scientifique. La nécessité d’une construction ou d’une reconstruction de la société civile découle de cette interdépendance incontournable, ainsi que de la solidarité nouvelle continentale et mondiale qu’exigera finalement cette interdépendance. La mondialisation, en établissant des interconnexions nombreuses entre les économies, les sociétés et les cultures, en opérant la mise en contacts des entreprises, des personnes et des groupes, multiplie les interdépendances. Cette mondialisation favorise le développement mais, dans le même temps, provoque la globalisation des problèmes et risques. Elle conduit, en outre, à la multiplication des instances supra-étatiques continentales et mondiales. Sur ce plan, on a assisté à la mise en place d’organismes transnationaux, comme l’ONU et ses annexes parmi lesquelles le Conseil de sécurité, ou encore l’OMC, le FMI, la BM, par exemple.

Par ailleurs, le lancement et la réussite de la construction européenne ont suscité l’émergence d’organisations similaires en d’autres continents. Aujourd’hui, on voit partout surgir des alliances et des organisations transnationales, que ce soit en Asie, dans les continents nord – et sud – américains ou en Afrique.

Déficit démocratique
De longue date, il a été question du déficit démocratique dans la construction européenne, mais un tel déficit se retrouve sur le plan mondial. Celui-ci se manifeste dans le fonctionnement à distance d’une multiplicité d’instances mondiales dont les "citoyens du monde" sont le plus souvent exclus des débats...

La mondialisation des entreprises et des réseaux d’entreprises, la multiplication des alliances entre les plus grandes entreprises en vue de maximiser leurs profits, la mondialisation des problèmes et risques écologiques et sociaux, la mise en place d’instances supra-étatiques mondiales sous le contrôle des États, mais non des citoyens, provoquent à leur tour un formidable déficit démocratique. La gouvernance mondiale s’établit et se construit en partant du sommet en rapport avec les États mais sans grande considération pour la globalisation des problèmes et des risques, sans la volonté de mettre en place des formes de gouvernance en partant de la base, des peuples, des groupes et des personnes. Depuis belle lurette, on constate une prolifération des instances internationales et forums officiels mondiaux de discussion et de négociation. Les États s’y engagent dans des traités internationaux, des conventions bi- ou trilatérales, dans la définition de règles et la constitution du droit international, mais le plus souvent à l’insu et à l’écart des citoyens du monde que nous sommes tous. Une kyrielle de règles, codes et chartes émanent des diverses instances politiques mondiales. L’internationalisation de la vie économique, sociale et culturelle a conduit à une série d’alliances et de traités, à des transferts de souveraineté, de pouvoir et de décision vers de nombreuses instances transnationales et supranationales. Ainsi, aujourd’hui, les hommes et peuples du monde voient des pans entiers de la souveraineté nationale transférés à des instances internationales non élues pour qui la participation et la consultation démocratiques apparaissent plutôt comme des obstacles.
C’est en partant de ce déficit démocratique remarquable sur le plan européen et mondial que l’on peut expliquer l’émergence d’une société civile sur le plan européen d’abord mais aussi mondial. Il ne faudrait en tout cas pas sous-estimer la mobilisation en train de se développer au sein de cette société civile transnationale. Ci-après nous tenterons de montrer comment le développement d’une société civile européenne, intégrant les formes de société civile de l’Est et de l’Ouest, a pour mission de favoriser le développement et la solidarité dans le monde et de concourir activement à la construction et au fonctionnement d’une société civile mondiale. En effet, il semble bien que l’on ne pourra combler le "déficit démocratique" sur le plan européen mais aussi transnational et mondial, sans la construction et le concours d’une société civile européenne. En affirmant cela, on rame évidemment à contre-courant de la thèse qui estime que l’action civile locale, que le développement communautaire local sont les seuls réellement efficaces parce qu’en prise directe sur la réalité du terrain.
Vouloir une société civile européenne active sur le plan continental et mondial peut paraître une démarche utopique. Cette thèse alternative se heurte évidemment de front à ceux pour qui l’initiative locale est la seule efficace, et donc pour tout le courant inspiré par le "think globally, act locally"...

Deux conceptions
Deux visions du développement et de la société civile s’opposent. D’un côté, il y a ceux qui pensent que tout doit se construire à partir du niveau local, que la solution à de nombreux problèmes découleront, dès aujourd’hui et dans l’avenir, des capacités d’autodétermination, d’initiative et de participation locales des citoyens et des populations, en ce compris dans la lutte contre le chômage et la pauvreté, par exemple. D’un autre côté, il y a ceux qui, partant de la mondialisation des marchés et de la globalisation des économies, pensent qu’il n’y a pas de solutions aux problèmes locaux sans des politiques globales, sans des actions d’envergure mondiale, même si au départ, elles apparaissent difficiles à engager et à mener. Dans cette optique, il n’y a pas de solutions locales et nationales au chômage mais bien des politiques globales européennes qui tardent d’ailleurs à venir. Il n’y a pas de solution correcte aux problèmes de l’emploi et du travail sur un plan purement national dans la mesure où nous faisons face à une vive concurrence sur le plan mondial. Il n’y a pas non plus de solution locale à la mobilité internationale des capitaux, de la finance et de l’investissement. La lutte contre la spéculation et l’orientation de l’épargne vers l’investissement ne se règlent pas uniquement au niveau local, régional ou national, peut-être même pas au plan européen.

Ma position personnelle s’inscrit en réaction avec le courant communautariste développé dans le sillage d’Amitai Etzioni qui, en son temps, fut un des conseillers des Kennedy. De mon point de vue, le communautarisme est une réponse nécessaire à l’individualisme et à l’égoïsme naturel de l’homme, mais ce communautarisme développé au niveau local ne suffit pas à fonder une solidarité universelle ou globale. Même si diverses confessions chrétiennes se montrent assez largement favorables aux idées des "communautariens" parce qu’ils dénoncent l’individualisme et l’égoïsme mais aussi parce qu’ils accordent grand poids aux valeurs traditionnelles développées au niveau des communautés de base, les diverses églises chrétiennes sont sensibles à la nécessité de dépasser les solidarités locales et à l’idée que les interdépendances globales et mondiales appellent des formes de solidarité globale, des gestes de fraternité universelle, comme dans le cas de la remise de la dette des pays les plus endettés et les plus pauvres du monde. L’objection fondamentale que l’on peut adresser au communautarisme est de fonder l’identité et la solidarité sur l’appartenance et l’identification à une communauté locale, régionale ou nationale et donc de refermer la solidarité sur des appartenances particulières. Dans les faits, le communautarisme paraît étriqué par rapport aux problèmes du monde dans la mesure où il donne l’impression d’être ethnocentrique ou culturocentrique.
De cette façon, il faut bien le reconnaître, les "communautariens" ne fournissent pas une réponse à la dimension des défis posés par la mondialisation. Le communautarisme ne parvient pas à fonder le caractère universel de la solidarité. Il ne fonde pas la solidarité sur l’appartenance à l’espèce humaine, au genre humain en totale dépendance par rapport à un environnement commun. Face à un monde en interdépendance croissante, à un monde dans lequel tout communique avec tout, à un monde où les problèmes se globalisent, se diffusent comme des ondes de choc, la solidarité doit être universelle. De même, la lutte pour la justice sociale doit devenir universelle.
Mon objectif n’est toutefois pas de polariser le débat en conduisant deux camps à s’affronter. Une opposition musclée entre ces deux thèses n’est sans doute pas la méthode la plus efficace. C’est dans la construction d’une complémentarité qu’il faut chercher une solution. En d’autres termes, il faut penser et agir, à la fois localement et globalement. Si l’on ne peut échapper aux interdépendances générales, il faut une coopération et une coordination entre les actions menées sur le plan local et celles conduites sur le plan global. On ne peut agir de la main gauche en ignorant ce que fait la droite. Pour exprimer cela, certains utilisent un "oxymoron" (1): ils parlent du "glocal" dans lequel pensée et action sont intégrées localement et globalement. En tout cas, dès ce jour, on ne peut nier que les citoyens et les peuples sont confrontés à une multiplicité de niveaux de pouvoir: le local, le régional, le national, le niveau européen, et aujourd’hui, le niveau mondial. Volens, nolens, nous sommes devenus des citoyens du monde. C’est en partant de cette conviction que certaines organisations non-gouvernementales ont, par exemple, pu stopper l’élan d’instances internationales, comme l’OMC et l’OCDE, qui proposaient un accord multilatéral sur l’investissement (AMI) prévoyant une libéralisation complète de l’investissement sans considération pour les problèmes sociaux que cela pouvait induire. C’est dans une même optique que les organisations non gouvernementales internationales et mondiales (les ONGI ou ONGM) se sont battues à Seattle lors de la dernière réunion de l’OMC, même si leur action n’est pas la seule explication de l’échec de cette conférence et si dans cette opposition se trouvaient à la fois des groupes "antimondialisation" et d’autres plutôt soucieux de corriger ses effets négatifs. Il faut donc tenter de montrer comment le développement d’une société civile européenne a pour mission et devoir de promouvoir la paix, le développement, l’égalité des chances et la justice dans le monde, et donc nécessairement la solidarité et la fraternité mondiales, ainsi que de poursuivre ces objectifs en concourant efficacement à la construction et au fonctionnement d’une société civile mondiale.
De mon point de vue, la société civile européenne en développement doit faire entendre sa voix sur le plan mondial. L’Europe construite par des technocrates a trop longtemps tardé à se faire entendre dans le monde. La société civile européenne doit l’y pousser. Cette société civile européenne en gestation doit veiller à la mise en place d’une nouvelle architecture mondiale de régulation des pouvoirs économiques, politiques et culturels et donc aussi de régulation des conflits de pouvoir, d’intérêt et de valeur qui accompagnent inévitablement le développement de l’humanité et du monde. D’urgence, elle doit aussi promouvoir la régulation des dégâts écologiques résultant d’une croissance économique et d’une consommation débridées. Sans cette architecture globale de négociation et de concertation, on ne pourra répondre aux nombreux défis de la mondialisation, aux problèmes et aux risques qui prolifèrent sur le plan mondial et qui, d’ailleurs, accompagnent inévitablement le développement du monde. La société civile mondiale en émergence doit pouvoir contribuer à la découverte de réponses adéquates aux questions et défis mondiaux qui se manifestent sur les plans économique et financier, humain, social, culturel, politique ou écologique.

Jacques Delcourt,
professeur émérite de l’UCL

La seconde partie de ce texte sera publiée dans le n°19 de Démocratie (1er octobre 2001).

  1. Oxymoron : Figure qui consiste à allier deux mots de sens contradictoires pour leur donner plus de force expressive.

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