L'éducation permanente est le fruit d'une longue maturation qui plonge ses racines dans le XIXe siècle. C’est donc d’une grande conquête qu’il s’agit. Mais une conquête fragilisée… en péril. La crise des valeurs sur lesquelles l'éducation permanente s'est fondée, articulée aux incertitudes qui pèsent sur son financement, suscitent de nombreuses interrogations quant à son avenir. Démocratie, dans le prolongement de la marche blanche et du “réveil citoyen” qu’elle devait initier, a décidé de se pencher sur son histoire et son évolution.

 

Qu'est-ce que l'éducation permanente? Question difficile dans la mesure où elle recouvre des activités les plus diverses, à l'intention d'un public bien peu homogène. Même ceux qui la pratiquent quotidiennement ont bien du mal à la définir précisément. L'éducation permanente ne se laisse pas facilement enfermer dans une typologie étroite, ce qui lui vaut sans doute aujourd'hui les pires ennuis face à un pouvoir subsidiant contraint de gérer la rareté et de plus en plus enclin à privilégier des actions utilitaires et visibles. Aujourd’hui, en Communauté française, l'éducation permanente est portée par quelque cinq cents organisations reconnues en vertu du décret de 1976, allant d'Amnesty International à ATD Quart-Monde en passant par Vie féminine, le CIEP, les Magasins du monde-Oxfam, la Ligue des familles, Présence et actions culturelles ou Inter-environnement, pour ne citer qu'elles.

Mais l'histoire de l'éducation permanente remonte bien au-delà du fameux décret de 76. Ses puisent leurs sources dans le XIXe siècle, avec les initiatives d’éducation à destination de la classe ouvrière, initiatives entreprises soit par des ouvriers eux-mêmes, soit par des organisations le plus souvent liées au mouvement ouvrier socialiste, à l’Église catholique et, plus tard, au mouvement ouvrier chrétien. Au lendemain de la guerre 14-18 intervient la première forme de subsidiation de l’État à destination des activités d’éducation populaire. Cette réglementation fait partie d’une vague de réformes que l’instauration du suffrage universel a rendue possible en faisant accéder le Parti ouvrier belge à la participation au pouvoir. Dans le domaine social, il s’agit de la création des organes paritaires de négociation sectorielle, de la suppression du délit de coalition, de l’instauration de la journée des huit heures, etc. Dans le domaine des droits démocratiques et culturels, on peut citer la mise en application de l’instruction obligatoire, le développement des bibliothèques publiques, les subsides aux écoles sociales, la législation sur les associations sans but lucratif (asbl), etc. Toutes ces innovations sont apportées aux alentours de l’année 1921. C’est cette même année que seront décidées les premières aides de l’État destinées à soutenir les activités d’éducation populaire. Un arrêté royal du 5 septembre 1921 signé par Jules Destrée va déterminer les conditions d’octroi de subventions à des “œuvres complémentaires à l’école”. Sont citées comme œuvres pouvant recevoir des subventions: les universités populaires, les extensions universitaires, les cercles d’études et de conférences. L’esprit de cette mesure est d’aider la diffusion artistique et scientifique.

Dès cet instant, les initiatives d’éducation populaire se multiplient, notamment au sein du mouvement ouvrier qui en fait un instrument de lutte contre l’exploitation sociale des travailleurs. Petit à petit la notion d’éducation permanente va s’imposer à celle d’éducation populaire marquant ainsi une approche plus globale de l’action éducative. Elle va concerner tous les citoyens et non plus les seuls milieux populaires. La notion est définitivement adoptée en 1971 avec la publication de l’arrêté royal du 11 juillet, complétant l’arrêté de 1921 et établissant les conditions d’agréation et d’octroi de subventions aux organisations nationales et régionales d’éducation permanente. En reconnaissant l’importance des organisations et leur hiérarchisation géographique, l’arrêté institutionnalise la structuration de la vie associative. Il étend également largement le type d’activités qui peuvent être subsidiées. Il intègre par exemple l’action sociopolitique qui avait été écartée en 1921. Mais l’arrêté ne donne pas encore de définition précise à l’éducation permanente. Il faudra attendre 1976 avec l’adoption, le 8 avril, du fameux décret qui continue encore aujourd'hui à régir le secteur (1).

“Le” décret de 76
Qu’y a-t-il de commun entre l’Action catholique des milieux indépendants-ACI, l’Institut Jules Destrée, la Ligue libérale des pensionnés-LLP et la Fédération belge des centres de consultation conjugale-FBCCC? Et en quoi ces associations se distinguent-elles du Centre d’éducation populaire André Genot-CEPAG, des Équipes populaires-EP et de la Ligue des familles? Réponse: elles sont toutes reconnues comme organisations d’éducation permanente des adultes; mais les secondes sont en outre reconnues comme organisations de promotion socioculturelle des travailleurs. C’est le décret d’avril 1976 qui effectue cette distinction. C’est lui aussi qui définit ces deux types d’organisation. Pour être reconnues et subsidiées, les associations (chapitre I) doivent répondre à des objectifs précis (art. 2 du décret). Elles doivent assurer et développer principalement chez les adultes:

- une prise de conscience et une connaissance critique des réalités de la société
- des capacités d’analyse, de choix, d’action et d’évaluation
- des attitudes de responsabilité et de participation active à la vie sociale, économique, culturelle et politique
”.

Dans l’esprit du législateur, il s’agit de mettre l’accent sur l’aspect actif et critique de la formation tout en considérant que l’organisation doit poursuivre des buts quasi exclusivement culturels. Les organisations de promotion socioculturelle des travailleurs (chapitre II) doivent poursuivre les mêmes objectifs mais avec ceci en plus qu’elles doivent s’adresser et s’adapter par priorité au public du milieu populaire.

Un panel chamarré
Une définition fort large, on l'aura compris, de l’éducation permanente et des organisations réputées en faire partie. Encourageant ce qui a émergé ou émerge comme vie associative, le décret doit en effet être suffisamment souple pour s’adapter aux évolutions de la société et aux terrains nouveaux investis par la vie associative, au risque de regrouper des associations de nature extrêmement diverse.
C'est pourquoi, ces vingt dernières années ont vu apparaître de nouveaux domaines d’action et se développer des associations dans certains segments de la société peu ou pas représentés jusqu’alors. Aujourd’hui, le champ couvert par l’éducation permanente inclut des problématiques telles que la citoyenneté et la démocratie, la lutte contre l’exclusion, la qualité de la vie et la défense des consommateurs, la diffusion culturelle, la ruralité, l’égalité des chances entre les hommes et les femmes, l’alphabétisation, les loisirs culturels, la vie familiale et affective,… soit une trentaine de problématiques, des plus sociales aux plus artistiques, des plus liées à la formation professionnelle aux plus idéologiques ou philosophiques. Les activités que les organisations déploient sont, elles aussi fortement diversifiées et se limitent rarement à un domaine strict. Ces nombreuses organisations appartiennent à l’un des trois mondes politiques qui structurent la société belge: le monde chrétien, dans lequel existe une tradition très forte de vie associative qu’il a su maintenir, le monde socialiste, qui est occupé depuis quelques années à se restructurer, et le monde libéral, qui connaît un mouvement associatif nettement moins développé que les deux autres. À côté des organisations liées à ces trois mondes, des associations se présentent comme pluralistes: elles sont le plus souvent de petite ou de moyenne dimension, même si des organisations comme la Ligue des familles en font également partie.
Cette tolérance dans la définition permet certes une certaine souplesse mais a son revers: on peut aussi y fourrer tout et son contraire, si bien que de plus en plus d’organisations se réclament d’éducation permanente, ce qui ne manque pas d'ajouter à la confusion générale et parfois, il faut le dire, tend dans certains cas, au “n'importe quoi”. Le Conseil supérieur de l’éducation permanente, dont c’est l’une des missions, veille toutefois à éviter autant que possible cette situation en refusant d’agréer des associations qu’il estime relever d’un autre champ d’intervention que l’éducation permanente.

En recherche d’identité
Autre problème, le décret de 76 a été adopté au moment même où la Belgique entrait dans une longue crise dont on ne voit toujours pas le bout aujourd’hui. Et ce, dans un contexte de consommation et de développement des classes moyennes, héritage des golden sixties. Ces phénomènes vont avoir d’importantes répercussions sur la pratique même de l’éducation permanente. Le public change. Il se montre moins militant pour des objectifs de “changement de société” et davantage prêt à s’impliquer dans des actions de proximité et des projets à court terme. Il n’adhère plus comme avant à l’ensemble du corpus idéologique des organisations d’éducation permanente. Il se positionne davantage comme un utilisateur de services et comme un citoyen engagé dans un processus démocratique. Au rapport traditionnel des classes travailleurs/détenteurs de capital qui constituaient le moteur principal et la dynamique de société, sont venues se superposer d’autres tensions comme celles qui mettent aux prises travailleurs et consommateurs, travailleurs et chômeurs. Ces modifications ne se gèrent pas facilement. Témoin, le malaise qui s’est installé face à la définition de milieu populaire qui se trouve en première ligne dans la lutte contre le chômage massif (2).

Avec la crise, les demandes sociales urgentes se font de plus en plus pressantes. Le monde de l’éducation permanente ne peut évidemment y rester insensible puisqu’il fonde son action à partir de la situation vécue des gens. Mais il va devoir s’adapter à des demandes nouvelles, plus concrètes et plus ponctuelles. On assiste depuis une bonne vingtaine d’années à une demande croissante de formations spécialisées. La demande en contenu, par exemple en vue d’une réinsertion, se fait plus forte. Cette urgence pèse de tout son poids sur l’éducation permanente et perturbe le projet de transformation à long terme qui est le sien. Les lignes du temps ne sont plus les mêmes. C’est que l’éducation permanente, même si elle y liée, ne s’assimile pas au travail social. Cette confusion d’objectifs est pourtant entretenue, y compris par les pouvoirs publics, eux aussi touchés par la crise et soumis à des impératifs budgétaires stricts, qui privilégient de plus en plus des actions facilement quantifiables et repérables. Les formateurs se retrouvent insécurisés face à ces demandes plus spécialisées. Ces derniers sont parfois contraints de sous-traiter certains services pour pouvoir répondre à ces demandes ponctuelles, plus pointues. Cet éclatement et cette spécialisation de la demande fragilisent les formateurs, qui en viennent à s’interroger sur la pertinence de leur méthode.

Décret non respecté
Quant à l'emploi, le décret prévoit que trois membres du personnel (deux animateurs et un administratif) doivent être subsidiés dans les organisations générales et un animateur dans les organisations régionales indépendantes. Et l'arrêté du gouvernement de la Communauté française prévoit, en exécution du décret, le subventionnement d'un nombre plus élevé de permanents pour les organisations de promotion socioculturelle des travailleurs. Mais pour des raisons financières, la Communauté française est, et ce dès 1976, dans l'impossibilité d'honorer ses obligations. Les dispositions contenues dans le décret ne sont pas rencontrées dans les faits: non seulement le nombre de permanents subsidiés directement par la Communauté est inférieur au prescrit décrétal, mais en outre, les montants accordés sont inférieurs aux montants minimaux prévus par le décret (s'élevant actuellement à 671.000 francs, ils devraient être de 975.000 francs au moins). Yvan Ylieff, ministre en charge de l’Éducation permanente, a toutefois confirmé l’engagement pris par le précédant gouvernement de faire progresser la subsidiation de 671.0000 à 800.000 francs (3). Le Fonds budgétaire interdépartemental (FBIE), programme de résorption du chômage créé en 1982 et financé aujourd'hui par les Régions, permet par le subventionnement de travailleurs (610.000 francs par poste actuellement) de réduire le déficit d'emploi par rapport au prescrit décrétal. Mais, malgré ce dispositif, près de 800 postes ne sont toujours pas octroyés. (4)

SOS Europe
De façon générale, le budget de l'Éducation permanente des adultes et des jeunes reste, avec celui de l'Aide à la jeunesse, le parent pauvre de la Communauté française. À titre d'exemple, pour 1997, le budget consacré à l'éducation permanente des adultes s'élève à 645 millions – soit 0,27% d'un budget global estimé à 241 milliards! Pourtant malgré le manque de moyens, les subventions stagnantes, les mouvements continuent à remplir une fonction essentielle: le développement d'une culture de la démocratie. Un développement qui, aujourd'hui, est loin de faire l'unanimité. Aux yeux de certains, c'est sans doute être à contre-courant quand on invoque et suscite l'engagement social; à contre-courant quand on ne vise pas d'abord à "socialiser" et à "qualifier" en fonction des offres du marché. L'éducation permanente et la jeunesse sont deux secteurs qui cumulent depuis des années un retard par rapport à la simple application des intentions promulguées dans leurs décrets respectifs. L'incidence de ces retards hypothèque jusqu'à l'emploi dans ces secteurs fragilisés. Obtenir le refinancement de la Communauté française ne semble pas encore à l'ordre du jour. Par contre, les efforts qui devraient être réalisés dans les années à venir doivent reposer sur des recettes nouvelles. L'Europe reste une piste à exploiter. Le champ de l'éducation permanente pourrait être ainsi reconnu à la subsidiation de l'Union européenne. Car si l'Europe s'est construite sur le plan économique et monétaire, elle doit intégrer aussi la dimension sociale et la citoyenneté. La vie associative a là une expérience à valoriser au sein de la construction d'une Europe de solidarité.

Catherine Morenville


(1) Décret du 8 avril 1976 “fixant les conditions de reconnaissance et d’octroi de subventions aux organisations d’Éducation permanente des adultes en général et aux organisations de promotion socioculturelle des travailleurs”.
(2) Après dix ans de réflexion, en 1996, le Conseil supérieur de l’éducation populaire a réinterprété la définition du milieu populaire tel qu’entendu dans le chapitre II du décret. Il a estimé “que les termes ‘milieu populaire’ et ‘travailleur’ repris dans le décret doivent s’entendre aujourd’hui au sens de milieux sociaux constitués de travailleurs avec ou sans emploi ainsi que des personnes en situation de précarité sociale ou de grande pauvreté”.
(3) À dater du 1er juillet 1999. Allocution de M. Yvan Ylieff, ministre de la Jeunesse, de la Fonction publique et de l’Enseignement de promotion sociale, à l’occasion de l’installation du Conseil supérieur de l’éducation permanente à Bruxelles, le mercredi 13 octobre 1999.
(4) Position de Vie féminine, Éducation permanente: si elle n’existait pas…, juillet 98.

 

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