Il paraît que l’économie belge se porte mieux. C’est possible. Il paraît que le chômage est en légère baisse. Les statistiques l’indiquent en effet. Par contre, ce qu’elles n’indiquent pas, c’est la profondeur de la déchirure sociale provoquée par des années de crise économique et de crise de l’emploi. Ce que disent, souvent discrètement, ceux qui se trouvent en première ligne face à l’exclusion sociale et la pauvreté est effrayant. Même si le taux de croissance du produit intérieur brut devait demain s’envoler, les dégâts sociaux qui demeurent au passif de la crise sont considérables. Du pain sur la planche pour la prochaine législature...

 

Dans ce numéro de Démocratie, nous avons choisi une approche plus “subjective” de la question sociale par le biais d’une interview, celle de Luc Uytdenbroek, directeur de Télé-Service (Bruxelles), et par la publication d’un document interne de réflexion sur lequel planchent actuellement une série de travailleurs sociaux dans le secteur de la jeunesse en milieu populaire. C’est donc “de la base” que part cette fois la réflexion et que se posent d’innombrables et difficiles questions.

Luc Uytdenbroek: Le premier constat que nous sommes bien forcés de poser, c’est celui de la totale déconnexion entre les évolutions du monde économique et celles du monde social. Dans le secteur marchand, on ne cesse de parler de performance, de qualifications, de compétences; l’économie doit être compétitive pour créer de la richesse. Mais ce que l’on ne voit pas, ou que l’on refuse de voir, c’est que cette compétitivité crée simultanément de la richesse et de l’exclusion. À côté des hyper-compétents, il y a une masse de gens précarisés. Ce sont les plus faibles d’entre eux que les services sociaux tels que les nôtres tentent d’accueillir et de remettre debout. Mais il faut être conscient du fait que le monde économique tourne de plus en plus vite et que face à ses exigences, il y a un réel problème d’adaptation. Cette déchirure sociale fragilise la société tout entière. On entend parfois certains hommes politiques dire, en nous le reprochant, qu’”il y a de plus en plus d’argent pour le secteur social mais qu’il y a aussi de plus en plus de pauvres”. C’est sans doute vrai. Mais pas parce que le travail social est inefficace. Tout simplement parce que, en amont, le système économique est de plus en plus excluant.

- À quoi attribuez-vous cette précarité croissante?
Plusieurs facteurs interviennent, dont le plus important est la perte d’emplois. Ce problème n’est pas nouveau... L’emploi est, on le sait, le principal vecteur d’insertion sociale et professionnelle. Or, en dépit de l’amélioration de la conjoncture économique, d’énormes problèmes de chômage subsistent. En outre, comme le dit Matéo Alaluf, les mesures qui ont été prises pour lutter contre le chômage sont un désastre: non seulement elles n’ont pas créé de l’emploi, mais en plus elles ont précarisé le marché de l’emploi, au point que l’on peut se demander si ces mesures n’ont pas pour but de contrôler, de parquer et de discipliner les demandeurs d’emplois. Cette critique est certes trop radicale, et l’on peut objecter que les mesures prises par le gouvernement en matière d’insertion socioprofessionnelle permettent notamment aux jeunes de retrouver un peu de force, d’espoir, de sens dans leur vie. Mais il faut savoir qu’elles ne sont pas une solution au problème fondamental du chômage et qu’en plus elles passent généralement à côté des plus démunis, les plus “fatalisés”.
Un deuxième facteur de précarité et d’exclusion est la déchirure du lien familial et social. Les gens qui s’adressent à nos services vivent des relations de plus en plus chaotiques. Depuis quelques années, cette évolution est frappante. Elle est liée, pour partie, aux problèmes économiques: lorsque ceux-ci broient l’humain, les relations sociales finissent par exploser. Mais il y a aussi un phénomène de société: la valorisation permanente de l’autonomie, de l’individualisation. Dont la face cachée est la solitude. Or le lien social est une forme de sécurité sociale. Dans tous nos services (planning familial, SOS Solitude, service social, consigne sans-abri, etc.), le point commun que partagent les usagers est la pauvreté relationnelle. Les gens sont tellement isolés qu’ils ne parviennent plus à rebondir.
Un autre facteur intervient: si la Sécu est un filet de sécurité, force est de reconnaître que de plus en plus de gens en sont exclus et finissent par se retrouver au CPAS. Malgré la multiplicité des interventions sociales, on assiste à un glissement progressif de la sécurité sociale vers l’aide sociale.

- Une réponse qui ne serait qu’exclusivement économique aux problèmes sociaux paraît donc aujourd’hui insuffisante?
Cela me semble évident. C’est tout un tissu social qu’il faut reconstruire. Il faut recréer des réseaux relationnels, sociaux, de solidarité, de voisinage, etc. La réponse économique du type “il faut favoriser la croissance du PNB” est insuffisante. Même s’il est nécessaire d’augmenter les minima sociaux, tels que le minimex, les allocations de chômage, les pensions de survie, lesquels sont trop faibles, ce serait s’illusionner que de croire que cela ferait disparaître l’exclusion sociale.

- On entend souvent dire que l’action sociale doit être locale. Qu’en pensez-vous?
C’est une question qui est souvent posée. La lutte contre la pauvreté doit-elle être organisée au niveau communal, fédéral, voire européen? À mon sens, l’important n’est pas le choix de la bonne instance d’intervention, mais plutôt la volonté de concertation entre les divers niveaux de pouvoir. Ces dernières années, en Belgique, on a fortement “communalisé” l’action sociale. Des réglementations en matière d’énergie, de surendettement, d’insertion renvoient au niveau communal (pensons par exemple aux coupures d’électricité). Mais surtout, il ne faut pas oublier que chaque fois qu’une personne, par exemple un chômeur, est exclue de la Sécurité sociale, elle se retrouve au CPAS, et l’on passe du niveau fédéral de la Sécu au niveau communal de l’aide sociale. Aujourd’hui, les CPAS sont écrasés par le poids des problèmes sociaux qu’ils doivent résoudre à leur niveau. Certes, des ressources supplémentaires leur ont été octroyées, mais elles sont insuffisantes. Ce glissement du fédéral vers le communal est également révélateur des problèmes de coordination qui existent entre politiques sociales et entre instances administratives. Pour faire avancer la moindre mesurette sociale, il faut passer par six ou sept cabinets! Nous nous trouvons dans un système d’une rare complexité. Les problèmes sont de moins en moins pris en charge en amont et lorsque les gens échouent chez nous, en aval, ils sont au bout du rouleau. Autre phénomène engendré par cette complexité des structures: le non-recours au droit. Lorsque vous êtes perdu socialement et intellectuellement, comment encore faire valoir vos droits? Nos juristes rencontrent quotidiennement ce problème et les tribunaux ne s’y retrouvent parfois pas eux-mêmes dans le dédale législatif et réglementaire. L’action sociale doit-elle être communale ou nationale? Il faut en tout cas que les différents niveaux, communal, régional, fédéral, y compris le niveau européen, soient articulés de manière cohérente dans un projet d’ensemble.


- Outre l’économique, la responsabilité politique est donc importante?
La “nouvelle culture politique” est clairement absente au rendez-vous du social. Le clientélisme fonctionne au moins autant aujourd’hui qu’hier. La question des subventions non liées aux agréations officielles s’inscrit encore et toujours dans les pratiques habituelles de répartition entre piliers chrétiens et laïcs: les fonds régionaux (Fonds d’intégration pour la politique d’immigration “FIPI”, Fonds cohabitation-intégration, Eté-Jeunes, Mission locale pour l’emploi, etc.) charrient le clientélisme, et le monde associatif indépendant y a toujours beaucoup de mal à faire prévaloir la qualité de son travail.
Il faut néanmoins reconnaître qu’il y a eu au cours des quelques dernières années une reconnaissance plus importante du travail des asbl sociales par le monde politique. Cela s’est, hélas, parfois traduit par une volonté de contrôle accru, voire de création d’associations paracommunales proches des pouvoirs locaux. On pourrait dire que deux légitimités s’affrontent: celle des mandataires issue des élections, et celle de l’expertise des travailleurs sociaux.
Pour être plus positif, il faut citer d’autres expériences de coordination entre associations et monde politique qui fonctionnent plutôt bien. À Télé-Service, nous avons organisé à trois reprises des rencontres entre nos travailleurs sociaux et juristes, et des parlementaires bruxellois des quatre partis démocratiques, pour discuter non pas de subsides mais du contenu des politiques sociales et des problèmes rencontrés dans la mise en œuvre de certaines législations. Ce fut un travail discret, mais efficace qui, dans certains cas, a même abouti à des modifications de réglementations (en matière de médiation de dette, par exemple).

- Comment analysez-vous l’évolution récente à l’intérieur même du monde associatif?
Il faut sans cesse se battre pour avoir des associations de qualité et indépendantes. Au cours des dernières années, de nombreux changements sont intervenus dans notre contexte de travail. Mais il faut d’emblée préciser que ces évolutions diffèrent en Wallonie et à Bruxelles. Notre secteur a été “sous-régionalisé”, et nous devons donc sous-régionaliser nos analyses...
En Wallonie, la question de l’emploi associatif est toujours très sensible. Les programmes de résorption du chômage (notamment les “Prime”) n’y ont pas permis de stabiliser l’emploi. L’associatif dans son ensemble m’y paraît plus précaire qu’à Bruxelles, où les TCT ont été transformés en ACS et où il y a une certaine pérennisation de l’emploi. Outre cette évolution, il faut souligner une importante professionnalisation du secteur et un accroissement des exigences internes. On a aussi assisté à un important mouvement fédératif, avec les regroupements des institutions au sein de la CENM (Confédération des entreprises du non-marchand) et de la FASS (Fédération des associations sociales et de santé). Cette évolution est très importante, notamment dans le cadre du dialogue avec les pouvoirs publics. Elle renforce notre présence et notre visibilité.
Mais à côté de cela, force est de reconnaître qu’il y a une grande fatigue chez les travailleurs associatifs. À mon avis, elle vient d’une part de la précarité permanente des associations, de l’encadrement, des subsides, etc., et de l’autre de la complexité et de l’incohérence des réglementations et des institutions. Depuis peu, nous sommes également fort sensibles à un certain discours importé du secteur marchand sur la “rentabilité sociale”. Les “valeurs” défendues dans ce genre de discours nous sont même imposées par certains pouvoirs subsidiants: évaluation de l’efficacité du travail social, rentabilité de l’investissement, concurrence entre associations, résultats chiffrés, etc. Or, dans le secteur social, il est impossible d’imposer une obligation de résultat. Cette logique marchande n’est pas transposable, mais certains ne veulent pas le comprendre. Du coup, on nous accuse d’amateurisme, d’inefficacité, voire de “misérophagie”...
Une autre évolution importante de ces dernières années est liée à l’apparition d’un nouveau type de subsides: ceux qui proviennent du ministère de l’Intérieur dans le cadre des contrats de sécurité (appelés aujourd’hui “contrats de société”). L’Intérieur n’a pas de culture de travail avec l’associatif, et le financement lourd qu’il attribue a généré un autre monde associatif qui mêle parfois l’action sociale et le travail répressif . Lorsqu’un éducateur de rue est payé par le ministère de l’Intérieur et par la commune, et que les jeunes dont il s’occupe le voient rentrer dans les locaux de la police, pensent-ils qu’il effectue un travail de guidance ou de contrôle social? Le pire serait de mélanger les deux (1). Certes, il faut des forces de maintien de l’ordre, mais lorsque celles-ci instrumentalisent le travail social à d’autres fins que l’accompagnement, on est sur la pente glissante! À Télé-Service, nous avons eu à plusieurs reprises des descentes de police et de BSR à des fins d’informations sur certains usagers, sans même l’accord de la direction! Si le travailleur social se transforme en informateur de police, le risque grandit de voir la confiance à jamais brisée. Ce n’est sûrement pas de cette façon que l’on fera du bon travail.

Propos recueillis par
Christophe Degryse

1) Et pourtant... Lors d’un débat électoral, un ministre socialiste ne déclarait-il pas qu’il fallait créer une “culture commune de travail entre policiers et assistants sociaux” (ndlr).

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