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clabecqIl y a 20 ans, les Forges de Clabecq fermaient leurs portes et, avec elles, un chapitre tumultueux de l’histoire sidérurgique belge. Dans le cadre des commémorations de cette faillite industrielle – la plus grande de notre histoire – , nous avons voulu tenter un parallèle avec la fermeture, toujours en cours, de l’usine Caterpillar à Gosselies. Une façon de rendre hommage à ces travailleurs et travailleuses qui se sont battus et se battent encore pour préserver leur emploi.


Fin décembre 1996, après plusieurs mois de suspens tenant en haleine les quelque 1800 travailleurs des Forges de Clabecq, le verdict tombe. La Commission européenne refuse la proposition de la Région wallonne de recapitaliser l’entreprise, considérant le soutien de cette dernière comme une aide publique. La faillite est déclarée. L’émotion et la colère des travailleurs éclatent. Et très vite, la résistance s’organise. Les actions de contestation s’enchaînent, parfois accompagnées par des actes de violence. Les images de cette révolte resteront gravées dans la mémoire de ceux qui les ont vues défiler devant leur poste de télévision.

Ironie de l’histoire, 20 ans après ce drame social, Caterpillar Corporation annonce sa décision de fermer son usine à Gosselies, mettant sur le carreau 2200 travailleurs et environ 3000 sous-traitants.  Cette secousse qui traverse une nouvelle fois le secteur du métal évoque amèrement la faillite des Forges. L’émoi est palpable partout. Chez les travailleurs et la population abasourdis par l’injustice de la situation, mais aussi dans la classe politique qui se sent méprisée par l’arrogance des dirigeants de Caterpillar. L’entreprise délocalise alors même qu’elle est rentable et offre des perspectives d’avenir, notamment grâce aux efforts consentis par les travailleurs.

Bien que faillite et fermeture ne soient pas totalement comparables, la mise en perspective du destin des deux usines à 20 ans d’intervalle, révèle des similitudes : un drame social s’exprimant par de nombreuses pertes d’emplois, le volontarisme politique affiché pour trouver une solution qui limite la casse sociale, une asymétrie des destins entre travailleurs privés de leur emploi et actionnaires dont le capital fut préservé (voire même amplifié « grâce » à la fermeture dans le cas de Caterpillar)... Toutefois, les réactions face à la fermeture n’ont pas connu la même ampleur et intensité. Le sort de l’usine de Clabecq a provoqué un mouvement de forte contestation de la part des travailleurs et, au-delà, la population s’est mobilisée pour apporter son soutien à la lutte. Du côté de Caterpillar, le conflit social a été plus apaisé. Les travailleurs sont passés assez vite de la colère à l’acceptation 1 et les négociations semblent s’être déroulées sans heurts majeurs. Les deux histoires face à face interpellent, questionnent : faut-il négocier une certaine paix sociale en échange d’assurances financières comme à Caterpillar, ou bien se battre en utilisant tous les moyens d’action et faire peur au pouvoir comme à Clabecq ?


Un bref retour sur les faits

Revenir sur la fermeture des Forges de Clabecq n’est pas anodin. Tous ceux que nous avons sollicités pour en parler n’ont d’ailleurs pas accepté de rouvrir la lourde porte du passé. Trop loin ? Trop difficile ? Trop pesant ? Trop...

Pour se replonger dans les origines de ce conflit social, le rappel de balises historiques s’impose 2. Lorsque la faillite est déclarée le 3 janvier 1997, nous sommes loin de l’annonce inattendue de la fermeture de Caterpillar. Cela fait déjà 20 ans – depuis la première crise de la sidérurgie fin 1974 – que les Forges traversent des zones de turbulences impactant fortement l’emploi 3. Au cours des dernières années d’activité, de 1992 à 1996, la situation financière se détériore gravement au point que l’usine ne doit plus sa survie qu’à l’intervention des pouvoirs publics 4. Cette période de déclin est le théâtre de fortes confrontations entre les positions et les logiques d’action des acteurs patronaux et syndicaux. Les premiers envisagent le redressement de l’usine en se fondant sur des logiques financières (réductions de salaires et d’emplois) et industrielles (examen des possibilités de modifier la structure de l’outil), alors que les syndicats défendent en front commun, un plan alternatif 5 centré sur le maintien et la consolidation d’une sidérurgie intégrée (hauts fourneaux, laminoir, aciérie, coulée continue) sur le site, passant par le déploiement de synergies avec Cockerill-Sambre.  

Face à la détérioration de la situation, le désengagement progressif des actionnaires privés constitue aussi un terreau favorable à la contestation sociale. En effet, ceux-ci se reposent alors totalement sur les pouvoirs publics pour sauver l’usine, tout en assurant leurs arrières financiers. Le tout alors que, sur ce laps de temps, 1000 travailleurs perdaient leur emploi.

 

Affrontements

Si les quelques repères rapidement esquissés permettent de comprendre les facteurs de tension au sein de l’usine, ils ne disent pas tout de cette lutte. La ténacité – voire la pugnacité – des délégations syndicales à défendre leurs positions s’est exprimée à travers un large panel d’actions : manifestations d’ampleur, grèves, occupations d’usine, actions symboliques fortes dont la plus marquante a été le renversement du camion de gendarmerie par un bulldozer sur une bretelle d’autoroute. Symbole de la détermination des travailleurs, il est aussi le reflet de la violence des affrontements que le conflit engendrait. Il y avait dans le chef de certains, des velléités de changer le système ou à tout le moins de mettre la pression au maximum sur le gouvernement wallon pour qu’il assure le maintien d’une sidérurgie wallonne intégrée sur le site de Clabecq. 

Le rapport de force imposé par les syndicats, puisant sa source dans une large mobilisation interne, mais aussi externe en ouvrant le champ de la lutte à des enjeux plus larges, a constitué un signal auquel les forces politiques n’ont pu être sourdes. La décision de la Région wallonne de recapitaliser l’entreprise en juin 1996, juste après une nouvelle grande mobilisation à Namur, et de se prononcer ainsi en faveur d’une activité de sidérurgie intégrée sur le site de Clabecq, contrairement à l’avis des experts consultés 6, n’a sans doute pas été sans lien avec la combativité syndicale.


Mais le conflit aura aussi mis en évidence de profondes divisions au sein même des organisations syndicales. L’histoire officielle retiendra la divergence de vues entre d’une part la branche « dure », intransigeante face à ses exigences, et la « réaliste », plus ouverte au compromis. Ce clivage était pour, Roberto Di Ilio, ancien délégué syndical CSC, plus fondamental que cela. Il renvoyait à des divergences de visions et de méthodes d’action 7. Au fil des anecdotes qu’il égrène, non sans dissimuler son émotion, il évoque la tension intra-syndicale et le climat de terreur qui régnait dans l’entreprise. « Bien sûr, le contexte dans lequel nous travaillions et les menaces de fermeture expliquaient la pression interne, mais ce n’était pas tout. La branche dure de la FGTB, emmenée par Roberto D’Orazio, utilisait tous les moyens à sa disposition, y compris l’intimidation, pour construire son rapport de force et maintenir sa domination au sein des travailleurs. Une stratégie observée consistait notamment à négocier sur des enjeux périphériques plutôt que sur l’avenir de l’usine qui était en jeu. Un mythe s’est alors créé dans la tête de nombreux travailleurs : l’usine ne pouvait pas fermer. J’ai vu des travailleurs qui réclamaient le retour au travail, estimant que les actions avaient assez duré, après que la faillite ait été prononcée, comme s’ils n’avaient pas vu (pas compris) ce qui se passait... »


Bilan mitigé

Si la pression que les syndicats ont exercée dans le conflit et singulièrement lors de la fermeture, a permis d’atténuer la portée de certaines mesures prises 8 à l’encontre des travailleurs, elle n’a toutefois pas réussi à imposer le plan syndical et à soumettre les logiques industrielles et financières aux logiques sociales axées sur l’emploi... Les pouvoirs wallons aussi ont montré leurs limites. Aussi volontariste eût été leur politique à l’égard des Forges, leurs moyens d’action ont été cadenassés par la Commission européenne, plus préoccupée de protéger le dogme de la concurrence inhérent à l’économie de marché que de maintenir l’emploi et un secteur industriel en difficulté...

La pression syndicale a permis d’atténuer la portée de certaines mesures mais n’a pas pu infléchir les logiques financières.


L’histoire ne s’achève toutefois pas sur une totale défaite puisque l’usine a finalement été reprise par le groupe italo-suisse Duferco, fin 1997, permettant à 800 travailleurs de retrouver leur emploi. Mais pour les autres, dont tous les syndicalistes, le plus dur restait à venir. Surtout pour les travailleurs peu qualifiés comme Pipo. Il avait 48 ans quand il a dû quitter l’usine après avoir été conducteur de train sur le site pendant 25 ans. Malgré les tentatives de reconversion, il n’a pas pu retrouver un emploi. « Je me suis retrouvé seul du jour au lendemain. Je n’ai jamais retrouvé d’emploi. C’est très difficile de se reconvertir quand on a fait le même métier pendant plus de 20 ans. C’est aussi très difficile de se lever le matin en se demandant ce qu’on va faire de ses journées... Et puis, il y avait l’angoisse de voir mes enfants sombrer à leur tour dans le chômage et de devenir une famille de chômeurs alors que j’avais toujours travaillé. Je me suis rendu compte que le travail, c’était bien plus qu’un revenu... »


Caterpillar : loin des tumultes ?

L’histoire de Caterpillar Gosselies met aussi en scène des bulldozers. Mais dans un tout autre scénario qu’à Clabecq... Symbole de la multinationale qui les produit, ces engins sont représentés dans plusieurs dessins de presse éliminant les travailleurs. Une manière de montrer la brutalité de la situation à laquelle ils doivent faire face. Et pourtant, les travailleurs n’ont pas réagi sur ce même registre. À part deux départs d’incendie sur des machines de stock, on n’a pas assisté aux affrontements durs de Clabecq. Il y a 20 ans, certains voulaient changer le système en utilisant tous les moyens à leur portée, aujourd’hui, à Caterpillar, l’espoir de changer les choses ne semblait pas aussi présent. Une évolution des modalités de l’action collective ? Un sentiment d’impuissance ou d’anéantissement face aux décisions qui sont prises sous d’autres cieux ? Un effet médiatique ? De meilleurs filets/outils sociaux ? De meilleurs amortisseurs financiers ?

La réponse est loin d’être évidente. D’abord parce que les deux secteurs – sidérurgie et fabrication métallique – sont très différents. Entre autres, la configuration des travailleurs et des délégations syndicales n’est pas la même d’une usine à l’autre. Si Caterpillar comptait un employé-cadre sur trois travailleurs, Clabecq en recensait seulement un sur dix. On peut dès lors se demander si la composition des statuts dans l’entreprise est un facteur déterminant dans les modes d’action ? Le résultat des élections sociales et la composition du rapport de force qui diffèrent entre les deux ont-ils aussi une influence sur la manière dont s’effectuent les manifestations des travailleurs ? Un cadre exprime-t-il son incompréhension différemment qu’un ouvrier ? Le secteur bancaire, malmené ces dernières années, ne s’est que peu exprimé dans la rue, alors que des milliers d’emplois sont passés à la trappe. Il faut dire que la contrepartie financière aux pertes d’emploi y était très favorable. On en vient alors à s’interroger sur le pouvoir anesthésiant de l’argent dans les négociations qui entourent les fermetures d’usine aujourd’hui. Est-il le plus efficace ?


Apaiser les tensions

« À Caterpillar, l’incitant financier utilisé pour que  l’activité soit maintenue jusqu’au bout aura certainement permis de contenir certaines violences. La grande majorité des travailleurs voulait terminer en ayant quelque chose plutôt que de tout perdre »,  explique Emmanuel Chemello, permanent METEA à la CSC de Charleroi. Mais, rajoute-t-il, « depuis l’annonce de la fermeture jusqu’aux premiers licenciements, huit mois se sont écoulés au cours desquels des tensions très fortes se sont exprimées. Si elles ont pu être canalisées, c’est notamment grâce à une bonne communication. La violence et la position dure attirent l’attention, mais ne résolvent pas mieux le problème, car la violence a tendance à bloquer le dialogue plutôt que de le faciliter ». Et d’affirmer que « la violence est une expression de la colère des travailleurs et non une finalité en soi ». 

Selon lui, d’autres facteurs ont aussi joué un rôle positif dans les négociations tels que la présence d’un médiateur social (président de la commission paritaire) qui semble avoir facilité une issue acceptable au conflit, les moyens de communication électroniques, qui n’existaient pas il y a 20 ans, qui ont contribué à la cohésion sociale et aux multiples recoupages des informations (en bien, mais aussi parfois en mal)... Enfin, la réaffectation des terrains et des bâtiments était également une préoccupation importante pour les travailleurs, ce qui semble avoir été entendu par les acteurs politiques qui en ont fait un objet de négociation important avec les cadres de Caterpillar. « L’acceptation des accords négociés, 75 % pour les ouvriers et 90 % pour les employés-cadres, est le témoignage de reconnaissance des négociations. »


Cette gestion de la situation ne signifie pas pour autant la passivité des délégations syndicales ni la résignation des travailleurs. En effet, plusieurs actions importantes ont été menées pour exprimer les désaccords et la recherche de solutions pour l’avenir. « Au niveau belgo-belge, de nombreux contacts menés avec les représentants politiques ont conduit à une réflexion (toujours en cours) sur des nouvelles adaptations de la loi Renault, et de la place des syndicats au sein des conseils d’administration. » Une délégation de syndicalistes s’est également rendue au Parlement européen à Strasbourg pour rencontrer les leaders des deux grands groupes politiques européens (PPE et S&D). Cette rencontre aura facilité l’adoption d’une résolution en faveur d’une réindustrialisation de l’Europe à hauteur de 20 % de son PIB. Un groupe de 650 travailleurs s’est aussi rendu à Genève pour manifester devant le siège de Caterpillar.


Pour ne pas conclure...

La mise en perspective de ces deux destins, plutôt que de répondre à l’interrogation de départ, fait émerger de nouveaux questionnements, en cascade, que nous ne faisons qu’effleurer dans cet article. Tout au plus aura-t-elle permis d’ouvrir le débat et la réflexion sur les modes d’action dans des contextes tendus, leurs limites et leurs forces.   
Dans Caterpillar. Carnet d’un perceur de coffre, Guy Raulin, démont(r)e les stratégies managériales et les mécanismes financiers utilisés pour maximiser les profits des multinationales. Son travail met en lumière l’extrême complexité du travail syndical et la difficulté de synchroniser le temps de l’analyse et de l’action. Dans une interview consacrée à Démocratie, il insiste sur la nécessité « de réutiliser la formation et l’éducation populaire pour reprendre du pouvoir sur les lieux de travail plutôt que d’attendre dans l’angoisse une prochaine restructuration » 9. Une piste parmi d’autres à explorer... #

credit photo : Arnaud Malon


 

1. http://plus.lesoir.be/91737/article/2017-04-28/apres-caterpillar-je-ne-ferai-plus-la-fine-bouche
2. Ce retour historique s’appuie sur l’analyse de Michel Capron des cinq dernières années des Forges de Clabecq. M. CAPRON, « Les Forges de Clabecq, chronique d’une survie fragile (1991-1996) », Courrier hebdomadaire du Crisp, 1529-1530, 1996.
3. 340 emplois de 1974 à 1976 ;
632 emplois de 1979 à 1983 et
1200 emplois de 1984 à 1987, soit un total d’environ 2000 emplois sur
15 ans. M. CAPRON, op. cit., pp.7-14.
4. La Région wallonne octroie un prêt de 500 millions de francs belges pour renflouer la trésorerie en 1992 et trois ans plus tard, elle propose de recapitaliser l’entreprise à hauteur de 1,5 milliard de francs belges sur deux ans.
5. Le plan syndical reposait sur trois priorités : la saturation des capacités de production de la phase liquide (1 million de tonnes d’acier), des synergies avec Cockerill-Sambre pour le laminage de 300.000 tonnes de brames par an (...), de nouveaux investissements pour consolider la sidérurgie intégrée. M. CAPRON, op.cit., p.17.
6. Le rapport de J. Gandois, président de Cockerill-Sambre, préconisait le maintien du laminoir, une solution impliquant quelque 1.500 pertes d’emplois. M. CAPRON, op.cit., p.40.
7. Le mouvement pour le renouveau syndical (MRN) s’est développé dans le sillon de la lutte des Forges de Clabecq. Il s’oppose au syndicalisme de concertation et de collaboration.

8. Par exemple, la conversion de la réduction salariale en prêt (1992) et des licenciements en départ à la prépension.

9. G. RAULIN, « Le dépeçage de Gosselies était programmé », Démocratie, octobre 2016.


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