Back to 1999 ? À entendre les débats politiques récents, en particulier les positionnements communautaires à l’approche des élections de 2003, on pourrait se demander ce qui a changé dans cette Belgique perpétuellement en recherche d’un modèle de coexistence communautaire. Un modèle plus ou moins harmonieux, plus ou moins choisi, plus ou moins équilibré entre l’affirmation d’un fait national belge – solidarité comprise – et la reconnaissance d’identités régionales autonomes. Une fois de plus, en effet, resurgissent des controverses que l’on avait pu croire, un moment, mises sous le boisseau de la législature de l’arc-en-ciel.


Constitution flamande, régionalisation des soins de santé, de la mobilité, prise en mains de son destin socio-économique : nombreux sont les thèmes qui ont effectué un spectaculaire come-back au cours des derniers mois, rappelant étrangement le contexte politique préélectoral du scrutin de 1999. Côté francophone, on reparle de « stratégie commune face aux revendications flamandes » un peu comme si rien n’avait changé. La scène politique flamande a cependant connu d’importants bouleversements tout au long de cette législature. Pas un parti n’a échappé, en particulier, à ce tremblement de terre qu’a constitué l’éclatement de la Volksunie. Un éclatement qui modifie considérablement l’échiquier politique et les rapports de force.
Selon Jan Renders, qui a succédé en septembre dernier à Théo Rombouts à la tête de l’ACW, on assiste, en Flandre, à un morcellement croissant de la représentation politique. Si, du côté francophone, la scène politique se joue principalement entre deux grands partis (MR et PS), et deux forces d’appoint (Écolo et cdH), la Flandre, elle, voit les libéraux du VLD et démocrates chrétiens du CD&V s’affronter dans un marché électoral très différent, où un nombre important de partis « intermédiaires » parviennent à faire prévaloir une influence souvent considérable sur le débat politique. Les socialistes, les nationalistes-démocrates, les écologistes et, bien sûr, l’extrême droite ne sont pas que de simples pions sur l’échiquier, mais disposent d’une position stratégique que les deux poids lourds ne peuvent faire mine d’ignorer. Acteurs en présence, rapports de force et dynamiques politiques sont dès lors bien différents en Flandre et en « Wallonie-Bruxelles ».

Deux à droite
Il est une autre différence marquante entre les deux scènes politiques : contrairement à ce qui se passe du côté francophone, les deux grands partis flamands, VLD et CD&V, se situent à droite ou au centre-droit. Peut-être même pourrions-nous émettre l’hypothèse qu’ils ont inversé progressivement leur position respective au cours des dernières années, le CD&V se situant de plus en plus à droite, et le VLD se rapprochant d’un centre libéral au sens politique du terme. Mais, fait observer Jan Renders, cette hypothèse manque de nuances. « Tout dépend en fait des critères que l’on prend en considération. Ainsi, le CD&V se situe effectivement plus à droite sur des questions culturelles et éthiques telles que l’euthanasie, la dépénalisation de la drogue, l’orientation sexuelle. Mais dès qu’il s’agit de questions socio-économiques, on le retrouve davantage à gauche : réforme fiscale, sécurité sociale, allocations sociales et même droit de vote des étrangers. Quant au VLD, plusieurs tendances s’y affrontent, allant de la gauche libérale à un néolibéralisme économique pur et dur. »
Au sein même des composantes flamandes du gouvernement fédéral, rappelle Jan Renders, ces diverses tendances se sont clairement exprimées lors de l’affaire du droit de vote des étrangers, une affaire emblématique des positions de ces deux grands partis. Le président du VLD, Karel De Gucht, y avait affirmé être en faveur de l’octroi du droit de vote, mais son parti s’y était majoritairement opposé. Tandis qu’au CD&V on s’était déclaré de manière homogène en faveur du droit de vote des étrangers… tout en estimant que les conditions n’étaient pas actuellement réunies – ce qui explique qu’il n’ait pas soutenu le SP.a et Agalev dans cette voie. « Il faut reconnaître, estime M. Renders, que l’opinion publique flamande n’est actuellement pas très en faveur de ce droit de vote… En réalité, le climat au sein de la population du nord du pays est de moins en moins favorable à cette question. »
Les libéraux semblent avoir bien compris que leur potentiel de nouveaux électeurs se trouve davantage à gauche qu’à droite, ce qui implique pour eux la nécessité d’affronter le CD&V sur son propre terrain. Lors de son congrès de novembre, le VLD a réaffirmé haut et fort sa volonté de supprimer l’opposition gauche-droite en son sein, afin de se débarrasser de son étiquette jugée trop libérale et, en conséquence, de donner de lui l’image d’un parti rassembleur au-delà des clivages traditionnels. Et le VLD de soudain porter un grand intérêt à la société civile, au monde associatif, aux partenaires sociaux. La stratégie vise on ne peut plus clairement l’éternel rival chrétien-démocrate, où l’opposition gauche-droite est beaucoup moins marquée.
Là où, pourtant, les deux poids lourds flamands continuent de s’opposer plus radicalement, c’est sur les questions socio-économiques. « Là, en effet, les clivages demeurent », confirme Renders. Le CD&V ne voit pas pourquoi les questions sociales seraient laissées dans les seules mains des socialistes – ce qui est le partage actuel des tâches au sein du gouvernement. Par ailleurs, il s’est violemment opposé à la réforme fiscale, estimant que les diminutions d’impôts ne pouvaient être aussi considérables que celles proposées par le VLD. Cette position est en conformité avec leur volonté de maintenir les moyens de financement de la sécurité sociale.

Partis
L’affrontement des deux poids lourds est vu par la presse flamande comme l’enjeu principal des élections. De Verhofstadt ou de De Clerck, qui sera le prochain premier ministre ? Cette confrontation est, en réalité, habilement voulue et préparée par le triumvirat Verhofstadt (premier ministre), Dewael (ministre-président) et De Gucht (président du parti). De son côté, De Clerck aurait un moment pu, selon ses propres déclarations, envisager une grande coalition VLD – CD&V qui lui paraissait plus logique, mais sans se faire d’illusions : le VLD veut aller à l’affrontement. L’accueil, lors du congrès des libéraux en novembre dernier, de nouveaux membres issus des rangs du CD&V et de Spirit, relève de cette stratégie. Comme le notait le Standaard, « les nouveaux venus au VLD doivent aider le parti à infléchir dans le sens social la perception qu’ont les électeurs des libéraux ». Quant au Morgen, il relève que si les sondages donnent un résultat fort proche aux deux partis, la popularité de Verhofstadt l’emporte largement sur celle de De Clerck, ce qui explique la volonté VLD de se placer sur le terrain de la confrontation personnelle, plutôt que celle des partis. Le dernier baromètre politique de La Libre Belgique confirme les présupposés de cette stratégie : le VLD recueille 23 % des intentions de vote en Flandre contre 21,4 % pour le CD&V ; mais la cote de popularité de Verhofstadt est de 40, en progression constante, pour seulement 20 pour De Clerck, en stagnation. Cela étant, une confrontation personnelle pourrait permettre à De Clerck d’occuper à nouveau le centre de la scène politique, même s’il est loin d’être certain qu’un tel duel soit la priorité de l’électeur flamand. Le fait de focaliser toute l’attention sur la question du premier ministrable occulte les autres partenaires de la coalition actuelle, en particulier le SP.a. Ce dernier se voit forcé de se positionner rapidement dans ce petit jeu. Sa stratégie tient actuellement en deux volets : d’une part, une alliance politique (« cartel ») avec Spirit, le parti de Bert Anciaux, d’autre part, une liberté affirmée d’aller aux élections sans préaccord avec le VLD. Une petite phrase du président SP.a, Patrick Janssens, a fait beaucoup de bruit en Flandre : « nous avons bien collaboré avec Guy Verhofstadt, mais Stefaan De Clerck ne ferait pas non plus tache au 16, rue de la Loi ». Autrement dit, les socialistes flamands ne se sentent nullement liés par une alliance obligée avec les libéraux.
Quant au cartel avec Spirit, il permet – sauf surprise – aux socialistes de redevenir le 3e parti de Flandre, devant le Vlaams Blok (qui lui avait ravi cette place aux élections de juin 1999).

Et toujours l’ombre du VB

Une fois de plus, l’une des inconnues du scrutin qui s’annonce sera le score du Vlaams Blok. Atteindra-t-il les 17 % ? Certains observateurs craignent en tout cas qu’il n’augmente encore. « L’opinion flamande est de plus en plus insatisfaite de la politique », assure Jan Renders. « De nombreux facteurs entrent en ligne de compte. Il y a des éléments factuels, comme par exemple la gestion du transport public, mais il y a aussi des éléments plus subjectifs : un dégoût, une véritable aversion pour les petits jeux politiques. Johan Van Hecke qui part au VLD, Bert Anciaux qui part au SP.a… Ce gouvernement avait été annoncé comme celui qui allait rapprocher la politique du citoyen. Dans la réalité, il a fait exactement l’inverse. » C’est probablement l’un des éléments qui fait craindre à l’ACW que la tendance de droite populiste qui s’est développée un peu partout en Europe ces dernières années ne touche plus durement encore la Belgique aux prochaines élections.
En Flandre, il faut sans doute le rappeler, le CD&V est le seul parti démocratique d’opposition. « Étonnamment, aux yeux d’une large part de l’opinion publique, les chrétiens-démocrates ne sont pas vraiment considérés comme des membres de l’opposition. Ses mandataires sont encore très présents et influents au niveau local, dans les communes. Une récente enquête a révélé que pas mal de Flamands ignoraient que le CD&V n’était plus au pouvoir… L’image de ce parti demeure une image de parti "de gouvernement". Du coup, les insatisfaits de la politique – et ils sont nombreux – risquent de reporter leurs voix sur la seule opposition qui leur apparaît comme telle : l’extrême droite. » Ce qui explique également que le CD&V tente de capter le mécontentement en mettant l’accent lui aussi sur les questions de sécurité : immigration, violence, insécurité…

La question nationale
Et puis, il y a… l’éternelle question communautaire. En début de législature, Verhofstadt avait voulu montrer qu’il était possible de régler les querelles entre Flamands et francophones par la discussion. En fin de législature, son parti demande la transformation de la Belgique en un État confédéral sous l’impulsion de, notamment, Vincent Van Quickenborne. Fait significatif : ce dernier est issu des rangs de Spirit (ex-VU-ID) et est passé au VLD. « L’éclatement du parti nationaliste démocratique et l’introduction d’éléments de Spirit dans le VLD, le SP.a et Agalev ont eu pour conséquence que les questions communautaires sont aujourd’hui devenues plus sensibles dans l’ensemble des partis », souligne Jan Renders. « Il est clair que la tendance politique majoritaire est à la défédéralisation. C’est une tendance très répandue en Flandre : ce que dit Dewael en matière de régionalisation des compétences se retrouve dans quasi tous les partis. En revanche, il ne faudrait pas croire que la Flandre réclame la scission pure et simple de la Belgique. À part le Vlaams Blok, personne ne va jusque-là. La défédéralisation est davantage présentée comme une volonté d’améliorer la gestion de certaines affaires ». Cette tendance touche des compétences telles que la mobilité, les chemins de fer, l’aéroport de Zaventem, les soins de santé, les allocations familiales, la politique socio-économique (notamment, la fixation des salaires) et, bien sûr, un réexamen des fameux transferts financiers entre la Flandre et la Wallonie. Cette volonté de prendre son destin en mains au niveau régional se manifeste également dans les instances internationales, et notamment européennes. La Belgique, avec d’autres États fédéraux européens, veut mieux faire prendre en compte les régions à pouvoirs législatifs dans le fonctionnement de l’Union européenne. Ainsi, la Flandre souhaite notamment pouvoir « spliter » les voix d’un État membre au sein du Conseil entre les différentes régions lorsque celui-ci traite de questions régionales. D’une certaine façon, même l’intégration européenne devient motif d’affirmation des spécificités flamandes, ce qui peut paraître paradoxal.

Ce rapide portrait de la vie politique flamande montre que jamais sans doute la volonté d’autonomie n’a été aussi forte et aussi largement partagée qu’à la veille des élections de 2003. Face à cette dynamique qui paraît pour le moment irrésistible, les francophones donnent l’impression de ne déployer que des stratégies défensives. « Nous ne sommes pas demandeurs » est le seul point d’accord entre partis francophones. On peut sans doute comprendre cette attitude au vu de la succession des réformes de l’État belge depuis plus de vingt ans, ainsi qu’en raison – peut-être – d’un certain attachement au modèle fédéral, d’un rapport de force défavorable et d’un découplage économique qui fragilise encore plus les francophones. À moyen ou long terme, cette attitude est-elle néanmoins tenable, sans projet politique et sans ambition autre que celle de « résister » ?

Christophe Degryse

 

 

Une valse à six temps


1- Au début de la législature, quatre formations politiques font partie du gouvernement flamand : VLD, SP, Agalev et VU-ID (parti incontournable au niveau régional pour une majorité sans CVP). Dans l'opposition : CVP et VB.
2- En cours de route, la VU-ID se scinde : une partie de ses membres rejoint l'opposition sous le nom de Nieuw Vlaamse Alliantie (NVA, de droite) emmené par Geert Bourgeois. Spirit est la fraction ex-VU-ID plutôt de gauche restée fidèle au gouvernement. Enfin, le ministre Sauwens, démissionnaire suite aux révélations concernant sa participation à une réunion d'anciens combattants du front de l'Est, rejoint le CVP.
3- Le CVP devient le CD&V. Des défections sont enregistrées à l’occasion de cette transformation, en particulier l’ancien président CVP, Johan Van Hecke, rejoint le VLD.
4- Spirit rencontre ensuite de nombreuses difficultés, les projections donnant moins de 5% aux prochaines élections. Des mandataires Spirit partent au VLD et chez Agalev. Bert Anciaux annonce un projet de cartel entre Spirit et le SP.A. Ce projet n'enthousiasme pas les membres et Bert Anciaux démissionne de son poste de ministre de la Culture, du Sport, de la Jeunesse et des Affaires bruxelloises du gouvernement flamand.
5- Le projet de cartel est néanmoins maintenu. Selon les intentions de vote, ce cartel permettrait de dépasser le VB et de devenir la troisième force politique de Flandre (avec environ 20% des voix).
6- Au sein du gouvernement flamand, les départs dans l'opposition font fondre la majorité. Le VLD et Agalev tentent d'attirer à eux, comme indépendants, des parlementaires Spirit, pour pouvoir ensuite fonctionner avec une courte majorité VLD, SP.A, Agalev (sans Spirit). Les relations entre Spirit et, en particulier, le VLD deviendront exécrables.

 

Et l’ACW dans tout cela ?


Theo Rombouts a quitté son poste de président de l’ACW en juillet dernier. Son successeur est Jan Renders, ancien secrétaire politique. Ce changement à la tête du « MOC flamand » s’est effectué dans un contexte d’évolutions profondes. L’ACW est de moins en moins lié à un seul parti, l’ex-CVP (CD&V). Aux prochaines élections, il se pourrait fort bien que des mandataires de l’ACW actuellement membres du CD&V se présentent sur des listes vertes ou socialistes.
Le président du CD&V, Stefaan De Clerck, veut continuer à assurer une voix à l’ACW dans son parti. Mais la volonté de ce dernier d’aller aux élections sur le thème de la sécurité ne plaît guère à l’ACW. De même lorsqu’il annonce, dans une interview au Morgen (11 juin 2002), sa préférence pour une coalition CD&V/VLD – tout en reconnaissant le caractère peu probable d’une telle alliance –, Jan Renders prévient : une éventuelle alliance CD&V et VLD pourrait créer des problèmes et n’est pas du tout la préférence de l’ACW.
« Par rapport au MOC, qui a adopté le pluralisme politique depuis longtemps déjà, l’ACW a encore une trentaine de parlementaires CD&V qui lui sont directement liés, nous explique Jan Renders. Bien qu’une certaine distance se creuse… Aujourd’hui, le pluralisme se développe progressivement au sein de l’ACW. Nous avons des contacts avec le SP.a ainsi qu’avec Agalev. Au sein du gouvernement, certains nous informent sur l’évolution de quelques dossiers. Cela peut parfois créer quelques frictions avec nos mandataires, qui siègent dans l’opposition. Mais notre position est de dire : nous sommes avant tout un mouvement social indépendant. Lorsque des choix politiques opposés à nos options sont posés, nous critiquons, que ce soit le gouvernement ou l’opposition. Sur la réforme fiscale, nous avons attaqué le gouvernement. Sur le droit de vote, nous avons attaqué le CD&V qui n’a pas soutenu la position du SP.a et des verts. Certains de nos mandataires ne sont pas à l’aise et nous reprochent d’ailleurs de trop critiquer les démocrates chrétiens et de diviser le parti.
Il se pourrait que d’ici les prochaines élections, Agalev et/ou SP.a invitent certains de nos "gens" à figurer sur leurs listes. Dans ce cas, on devra voir quelle position adopter par rapport à cela. Actuellement, on peut dire que nous avons trois sortes de liens : notre famille (les mandataires CD&V), nos amis (surtout Agalev et SP.a), et quelques "bons contacts" (au gouvernement). Nous devrons en tout cas travailler ensemble. Ce sera l’une des questions qu’on analysera lors de notre prochain Congrès, début 2004, après les élections. De ce point de vue, on s’attend évidemment à quelques changements ; nous serons de plus en plus neutres par rapport aux partis et nous nous présenterons davantage comme une organisation sociale indépendante, ayant nos propres positions. Notre tradition de contacts avec le monde politique subsistera, mais il n’est pas exclu qu’elle prenne d’autres formes. »

 

 

Le Gavroche

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