interviewEn « débranchant la prise » des gouvernements fédérés dans lesquels il était en majorité avec le PS, le président du CDH, Benoît Lutgen, a plongé le paysage politique francophone dans une situation inédite. Le peu de préparation de cette décision surprend la plupart des observateurs. Analyse avec Paul Wynants, professeur d’histoire politique 1.

 

 Quelle est la nature de la crise politique qui touche le monde politique francophone ? 

C’est en tout cas une crise totalement inédite, en raison de la conjonction de différents traits. D’abord, c’est une crise qui apparaît en cours de mandature, sans possibilité, au niveau des entités fédérées, de recourir à des élections anticipées. Les parlements des entités fédérées, contrairement à la situation fédérale, sont en effet des parlements de législature. C’est notamment ce qui explique la complexité de cette crise : le seul mécanisme existant pour changer de gouvernement est l’adoption d’une motion de défiance constructive. Deuxième élément : ce qui frappe, c’est qu’on a affaire à une crise provoquée par une composante de la majorité, le CDH, qui ne se retire pas... mais qui excommunie son partenaire. Troisième particularité : ce renversement d’alliance ne semble pas avoir été longuement préparé. Benoît Lutgen a apparemment eu très peu de contacts avec le MR avant de se lancer. Quant aux deux autres protagonistes, Défi et Ecolo, ils ont initialement été mis « hors-jeu » puisqu’ils n’ont été avertis de la situation que quelques minutes avant la déclaration publique du président du CDH.
Autre élément : le bureau politique du CDH qui a dû se prononcer sur la position du parti s’est tenu alors même qu’un certain nombre de participants et non des moindres (l’un ou l’autre ministre ou chef de groupe) n’était même pas au courant des intentions de Benoît Lutgen. Celui-ci, s’il n’a pas décidé seul, l’a donc fait en très petit comité. Tous ces éléments laissent à penser que le président du CDH n’a pas pris toutes ses assurances pour garantir la réussite de l’opération...


Cette crise est-elle révélatrice d’un momentum politique exceptionnel ?

C’est en fait une conjonction d’éléments qui ont mené à cette situation. En premier lieu, il y a les scandales qui touchent principalement le PS. Gouverner avec les socialistes, considérés comme de plus en plus infréquentables, devenait compliqué. Parallèlement, on assistait à une progressive dégradation des relations entre partenaires socialistes et humanistes sur une série de dossiers, notamment sociaux et scolaires. Une méfiance s’est installée, lézardant l’alliance créée à l’époque par le duo Di Rupo-Milquet, avec une volonté de plus en plus affirmée chez certains au CDH d’opter pour une coalition avec les libéraux pour mener une politique de centre droit. C’est notamment le cas de Maxime Prévot.
En marge de cela, un « effet Macron » a pu jouer dans la mesure où cela a donné à certains l’idée que les cartes pouvaient être intégralement rebattues. En Belgique, les multiples niveaux de pouvoir et ce qu’il reste des piliers rendent cependant cette dynamique plus compliquée. Enfin, pointons aussi l’énorme aspiration des libéraux à revenir au pouvoir, eux qui, à leur grande surprise avaient été une nouvelle fois écartés des responsabilités régionales et communautaires en 2014.
Au final, cela donne ce momentum très particulier qui pourrait mener à des majorités asymétriques selon les entités fédérées. C’est en Wallonie que la situation est la plus simple : MR et CDH, malgré une courte majorité, n’ont pas besoin d’un troisième partenaire. C’est par contre le cas à Bruxelles et en Fédération Wallonie-Bruxelles. On a l’impression que Benoît Lutgen, en décrochant la prise, a raisonné essentiellement en termes wallons et n’a pas mesuré les conséquences dans les autres entités fédérées. Il a également été particulièrement confiant dans l’idée qu’Ecolo et Défi sauteraient rapidement avec lui dans l’aventure. Il ne se doutait peut-être pas à quel point ceux-ci feraient monter les enchères.

Le citoyen se retrouve spectateur puisqu’il n’a pas la possibilité d’aller aux urnes pour donner son avis.


Où situer l’acte politique de Benoît Lutgen dans l’histoire du CDH et de son ancêtre le PSC ?

Le CDH, et le PSC avant lui, ont une position de parti d’appoint. C’est un parti relativement central sur l’échiquier politique, ce qui lui permet d’être en bonne place pour provoquer des renversements d’alliance. Il y a déjà eu au moins un précédent, en 1997. Charles-Ferdinand Nothomb et Gérard Deprez (PSC) essayent alors de s’associer au PRL-FDF pour rejeter le PS dans l’opposition 2. À l’époque et contrairement à la situation actuelle, les tractations avaient été fort loin et la tentative bien préparée. L’idée était de provoquer ce renversement d’alliance pour les élections suivantes (1999) ou, si possible, plus tôt. L’opération finira par échouer : Philippe Busquin, alors président du PS, furieux en apprenant la tentative du PSC, se rapprocha de Louis Michel, ce qui déboucha sur des coalitions arc-en-ciel (PS-PRL-Ecolo) et l’exclusion du PSC du pouvoir... Dans le cas présent, si Benoît Lutgen réussit, c’est une plume à son chapeau. Mais s’il échoue, cela peut avoir comme résultat un éloignement du CDH des majorités fédérées et un véritable affaiblissement du parti, déjà mal en point. Avec toutes les conséquences pour le personnel politique du parti et celui présent dans les administrations. La place du CDH dans l’appareil d’État risque de s’en trouver fortement diminuée.

Comment le PS peut-il rebondir ?

En cas de passage par l’opposition, notamment en Wallonie, c’est l’occasion pour lui d’entreprendre une vaste introspection et de lancer une opération de renouvellement beaucoup plus profond, qui pourrait aussi concerner la direction du parti. Mais cela reste un choc : quand on a l’habitude du pouvoir, l’opposition peut être particulièrement douloureuse à vivre. On en veut pour preuve, la difficulté pour le PS, sur les plans psychologiques et politiques, à trouver sa juste place dans l’opposition au fédéral. En bref, l’opposition, c’est à double tranchant : cela peut être traumatisant ou bénéfique... S’accrocher au pouvoir peut agacer, mais peut aussi incarner cette stabilité particulièrement nécessaire en cas de crise qui dure.

Cette crise n’est-elle pas bien plus profonde qu’une crise de la gouvernance ?

Le rejet, par le citoyen, de la classe politique est très important. Et, paradoxalement, alors que le mot « gouvernance » est sur toutes les lèvres, le citoyen se retrouve totalement spectateur de cette crise vu qu’il n’a pas la possibilité d’aller aux urnes pour donner son avis. Résultat : le monde politique essaye d’anticiper les réactions du citoyen, mais avec un sérieux risque de se tromper de diagnostic... Tout cela alimente encore un peu plus le sentiment de dégoût chez une frange non négligeable de la population. Le succès, dans les intentions de vote, d’un parti comme le PTB en est un bon exemple. Il est manifeste que ce n’est pas par adhésion que plus de 20% de l’électorat wallon est prêt à apporter son soutien au PTB. Cela signifie plutôt que cet électorat est en attente de changement radical. En termes de gouvernance, on ressent chez le citoyen le besoin d’en finir avec les demi-mesures. Il faut assainir la situation ! Tous les partis politiques sont obligés d’avancer en la matière. C’est plus facile pour certains partis que pour d’autres... Pour Ecolo parce que cela correspond à ses propres pratiques et à sa doctrine, pour Défi, parce que c’est un des partis qui n’a pas grand-chose à perdre à ce niveau, hormis qu’il a trois bourgmestres qui sont également parlementaires. Il perdra donc moins que les autres avec pareilles réformes de gouvernance.

Si le flou politique devait perdurer, quel est le risque pour les dossiers en cours ?

Ce sont des pans entiers de l’action publique qui risquent de se trouver paralysés, faute de dispositifs et faute d’instances pour les gérer. L’exemple type, ce sont les matières qui ont été transférées lors de la sixième réforme de l’État. Le volume des tâches à réaliser est énorme et le temps s’écoule… On prend un retard qui, à un moment, impactera directement la population. Car dans ces compétences, il y en a certaines qui touchent directement la population. Surtout que le laps de temps utile n’est plus que d’une année : après cela, on tombe dans les élections communales de 2018, avec les renversements d’alliances et les frustrations qu’elles sont susceptibles de provoquer... Puis, ce seront les élections de 2019. Il y a de quoi être perplexe sur ce que de nouvelles coalitions pourront réaliser. #

Propos recueillis par Nicolas ROELENS


 

1. Cette interview s’est tenue le 6 juillet. Elle ne prend donc pas en compte les différentes évolutions de cette séquence politique.
2. Le PSC était alors en majorité avec un PS englué dans l’affaire Agusta.


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