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Le gouvernement Michel accentue un processus dominant en Belgique et en Europe : celui de la diminution du rôle de l’État. Pour Marc Jacquemain, sociologue à l’Université de Liège, cette tendance est notamment liée à l’incapacité de la social-démocratie à se renouveler. Après des années de succès engendrés grâce à un rapport de force équilibré entre travail et capital, elle a perdu la bataille idéologique face aux partisans du modèle néolibéral. Afin de renverser la vapeur, l’avènement d’une force politique progressiste transeuropéenne serait nécessaire. Mais au vu du dogmatisme des gouvernants actuels, c’est loin d’être gagné. Entretien.

 

Partagez-vous le constat que le nouveau gouvernement fédéral belge opte pour une forte diminution du rôle de l’État ?
En réalité, la diminution de ce rôle est un processus entamé depuis la fin des années 70. Cela ne s’est pas immédiatement traduit par une diminution du poids de l’État dans le PIB en raison d’un effet d’inertie, mais cette diminution a été progressive et significative. Le tournant, ce sont les arrivées au pouvoir de Thatcher (1979) et Reagan (1981) en Grande-Bretagne et aux États-Unis. La logique de cette époque-là a été de transférer de plus en plus de fonctions de l’État vers le secteur privé. La priorité a été mise sur la privatisation des fonctions productives, puis de toute une série de secteurs clés de l’économie qui étaient auparavant considérés comme devant être dans les mains de la population, à travers l’État. En ce sens, le nouveau gouvernement fédéral n’a rien révolutionné, il a plutôt accentué cette dynamique. Ce qui est frappant, par contre, c’est le type de communication qui accompagne cette logique du désengagement de l’État : le gouvernement a immédiatement voulu marquer le fait que c’étaient les plus pauvres qui allaient payer la note. Le précédent gouvernement avait déjà entamé le mouvement avec la mesure de fin de droit pour les chômeurs, mais ce gouvernement-ci est plus clair, plus décomplexé : il annonce directement la couleur de l’austérité et vise les plus démunis.

Selon vous, est-ce cela qui explique l’ampleur de la contestation de la rue ?
Je vois deux raisons à cette ampleur. La première, c’est qu’il y a de plus en plus de données qui sortent sur l’accroissement phénoménal des inégalités. Je lisais encore tout récemment un article dans The Economist 1 qui démontrait que même Thomas Piketty avait probablement sous-évalué l’ampleur de cet accroissement des inégalités ! Comment voulez-vous que les gens ne descendent pas dans la rue quand ils entendent certains chefs d’entreprise (qui gagnent parfois 600.000 euros par an) dire que 1.200 euros par mois c’est trop, surtout si c’est indexé ? Ce type de propos en provenance de « l’élite » économique est vécu comme un véritable mépris pour le reste de la société. L’étude parue dans The Economist indiquait aussi que pour la première fois, aux États-Unis, la part du pour mille le plus riche de la population (en matière de patrimoine) s’approchait de la part détenue par les 90 % « les moins riches ». Nous nous trouvons donc aujourd’hui dans des sociétés qui, d’un côté, montrent qu’il est possible de s’enrichir de manière folle et qui, de l’autre, prônent un discours d’austérité...

Interview copyright R Barraez D-LuccaLa deuxième incohérence qui mène les gens dans la rue, c’est la situation particulière de la Belgique. Notre pays est l’un de ceux qui s’est le mieux défendu face aux crises de ces dernières années. Notamment parce que nous avons moins pratiqué l’austérité qu’ailleurs. Nous avons maintenu un certain niveau de consommation intérieure qui nous a été favorable. Il y a donc un sentiment d’absurdité : on s’en sort mieux que les autres et qu’est-ce que le gouvernement nous offre comme modèle ? L’austérité déflationniste ! C’est-à-dire celle qui a produit la catastrophe en Espagne, en Grèce, en Italie, et peut-être demain en France... Au final, on peut poser un terrible constat : nos responsables politiques deviennent beaucoup plus dogmatiques que les économistes. L’exemple parfait, c’est François Hollande qui a opéré une conversion publique aux fondements du néolibéralisme à l’instant même où les économistes « phares » des années 80-90 avouent qu’ils ont peut-être fait fausse route à ce sujet. Ce processus produit un effet étrange : des experts conservateurs se retrouvent à la gauche de la plupart des gouvernants.

La tendance au « moins d’État » est-elle inéluctable ?
Cette tendance relève à la base d’une logique idéologique très calculée : remettre une série de pouvoirs à des instances non élues (ou élues très indirectement). L’autonomie des Banques centrales, c’est, à un moment donné, l’État qui s’interdit d’utiliser l’instrument monétaire. Si, en tant qu’État, je ne peux plus dévaluer ma monnaie quand elle est trop chère, une de mes seules marges de manœuvre est de baisser le coût du travail. Les États européens se sont donc progressivement privés des instruments de leur souveraineté... Mais cette souveraineté abandonnée n’a pas été reprise, comme l’espéraient certains fédéralistes européens, par l’Union européenne. Malheureusement, celle-ci n’a pas de projet de socle social crédible. Pour l’Europe et, plus globalement pour l’OCDE, le niveau de vie des populations n’est qu’une variable d’ajustement.
La fameuse « règle d’or » consacre cet abandon de la puissance publique. Constitutionnaliser l’interdiction du déficit budgétaire, en même temps que l’euro interdit la dévaluation, c’est encourager la concurrence fiscale et sociale. En effet, en adoptant de telles règles, les autorités publiques ont de moins en moins de moyens d’agir sur l’économie réelle, elles se bornent à tenter d’attirer les investisseurs en jouant à qui fera le plus pression sur le niveau de vie des gens. On oublie souvent que le déficit public a aussi été un des instruments du New Deal de Roosevelt et que cela a sauvé l’Amérique du marasme.
L’autre élément essentiel qui a été très mal maîtrisé, c’est l’impact de phénomènes comme l’abaissement des coûts de communication et de transports qui a produit une interdépendance mondiale. Face à cela, l’Europe aurait par exemple pu mettre en place des mécanismes privilégiant les productions européennes, en passant des accords, en menant des négociations commerciales qui défendent les intérêts des citoyens, mais on en est loin. Aujourd’hui, on peut déplacer le capital d’un simple geste du doigt. Cela rend les pays individuels d’autant plus fragiles : si le capital est délocalisable, eux ne le sont pas... C’est d’ailleurs pour cette raison que les syndicats s’attaquent au gouvernement : celui-ci ne peut pas délocaliser la Belgique, tandis que le patron peut délocaliser sa production où il veut dans le monde. Ce type de régulation n’a pas été mis en place. Et, à ce niveau aussi, il sera difficile de renverser la vapeur.
La réduction de la capacité d’intervention économique des États n’avait rien d’inéluctable au départ, mais après 40 ans de décisions dans le mauvais sens, revenir en arrière devient difficile. Cela supposerait l’instauration, au niveau européen, d’une politique de solidarité comparable à celle qui s’était progressivement construite au sein des États nationaux. Avec la montée des égoïsmes nationaux, cela paraît plus que jamais hors de portée. Pour tenter de renverser la vapeur, il faudrait une force politique progressiste transeuropéenne. Mais on ne la voit guère venir...

La culture est également visée. Est-ce dans le but de s’attaquer à ce qui n’est pas rentable ?
Il y a quelque chose de beaucoup plus idéologique que cela. On est dans ce que j’appellerais une « culture war » à l’américaine. La droite flamande n’est pas seulement soucieuse de pratiquer la rentabilité immédiate, elle mène aussi la guerre à une certaine forme de liberté culturelle. La N-VA est à la fois conservatrice sur le plan économique et sur le plan idéologique, avec une certaine vision de la loi et de l’ordre moral 2. Cela se voit dans une série de mesures symboliques qu’elle a prises ces derniers mois. L’obsession de la neutralité des fonctionnaires (qui cache en réalité l’obsession de rendre les musulmans « invisibles ») en est un bon exemple. Il y a bien une logique derrière ce genre de mesures : l’État réaffirme d’autant plus son poids symbolique sur des choses mineures que sa crédibilité est en train de s’effriter dans le domaine matériel. C’est la logique du « bouc émissaire ». On est donc bien au-delà d’une logique économique. Le fait que la culture soit touchée, et principalement la culture sous ses formes minoritaires ou alternatives, ce n’est pas un hasard. Remarquons que le constat ne s’applique pas qu’au gouvernement fédéral : le gouvernement wallon, par exemple, ne semble pas dans une logique radicalement différente.

L’idéologie libérale a-t-elle gagné la bataille des idées ?
La social-démocratie reposait sur une logique de compromis entre le capital et le travail. Ce compromis a tenu jusqu’à la fin des années 70, et il a été formidablement payant : il a conduit à une société qui, à certains égards, par sa puissante solidarité collective, par son ouverture culturelle, et sa pacification, n’a pas eu d’équivalent dans l’histoire. Mais le double mouvement du néolibéralisme et de la globalisation a considérablement érodé les marges pour le compromis. Aujourd’hui, il n’y a presque plus de place pour le compromis, car les patrons n’en veulent plus. Le rapport de force est en leur faveur parce que la demande de travail venant des entreprises est constamment inférieure à l’offre de travail venant de la population. Et ne soyons pas dupes : la pression sur les chômeurs pour qu’ils restent « employables », c’est d’abord une manière de faire pression à la baisse sur les salaires de ceux qui travaillent encore. La social-démocratie n’a pas réussi à se renouveler quand le capitalisme est devenu beaucoup plus vindicatif et exigeant. Le résultat, ce sont des partis politiques que l’on croyait de gauche, mais qui virent à droite. Cela peut aller jusqu’au suicide politique, comme en Grèce où le PASOK 3 préfère rester à 8 % plutôt que de reconnaître qu’il doit se retrouver dans une alternative de gauche. Comme d’autres partis sociaux-démocrates en Europe, ils risquent tout simplement de disparaître, car ils ont perdu un fil conducteur. Ils n’ont pas compris que leur rôle de « parti de compromis » est aujourd’hui de plus en plus contre-productif et qu’il faut reconstruire de la mobilisation sociale.

Le dégraissage de l’État ne relève-t-il pas plus du positionnement politique que d’une réelle efficacité économique ?
Toute la question de l’efficacité économique, c’est de savoir pour qui cela est-il « efficace »  ? Ainsi, 2006 a été une année formidable pour une partie du monde financier. Mais c’est l’année où, aux États-Unis, les gens ont commencé à perdre leur maison. L’efficacité économique doit toujours être appréciée d’un point de vue donné. En caricaturant, pour le capital, une société dans laquelle il y a un million de personnes hyperproductives et trois millions d’autres réduites à la survie, c’est une économie très efficace. Plus la Grèce et l’Espagne réduisent leur dette publique, plus leur population est dans la misère. Pour moi, c’est d’une radicale inefficacité économique. Mais pour les critères européens, c’est sans doute (très) efficace. À titre personnel, je pense qu’il y a un critère fondamental pour apprécier l’efficacité économique d’une société, c’est sa tendance à se diriger vers plus d’égalité des niveaux de vie. La notion d’efficacité est donc une notion fondamentalement normative.

Pour la N-VA, moins d’État ne veut-il pas dire moins de Belgique ?
La N-VA sait très bien que son électorat n’est pas majoritairement séparatiste. Elle s’est rendu compte qu’il y avait, au maximum, 20 % d’indépendantistes en Flandre. Tout le monde au nord du pays est conscient qu’il y a bien deux sociétés différentes, deux économies différentes, mais il n’y a pas de soutien politique sérieux pour une Flandre réellement indépendante. En Écosse ou en Catalogne, il y a des centaines de milliers de personnes dans les rues pour défendre l’indépendance de leur région. Pas en Flandre. La N-VA ne jouera donc probablement jamais totalement la carte de la séparation. Sa stratégie est autre : puisqu’il est trop compliqué de faire disparaître l’État belge, on va prendre son contrôle. L’ancien CVP 4 fonctionnait déjà avec cette logique. L’idée, c’est d’imposer les règles de la Flandre avec le plus d’autonomie possible dans les politiques. C’est aussi de faire de la Belgique un état résiduel croupion qui ne comprendrait plus que la Défense, la Justice, la Diplomatie. Et récupérer tout le PIB qu’ils estiment produit chez eux. Dans cette optique, la menace du séparatisme relève plus d’un chantage pour imposer une politique de droite à l’ensemble de la Belgique que d’un réel projet politique. #

Propos recueillis par Nicolas ROELENS
Crédit photographique : R Barraez D-¦Lucca

Marc Jacquemain est Professeur de sociologie à l’Université de Liège

http://www.toutautrechose.be - À lire : Richard WILKINSON et Kate PICKETT , Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, édité par Etopia, Les Petits Matins et l’Institut Veblen, 2013, 512 pages.


1. Pour plus d’informations, voir : Emmanuel Saez and Gabriel Zucman, « Wealth inequality in the United States since 1913 : Evidence from capitalized income tax data », National Bureau of Economics Research Working Paper, October 2014 (NDLR).
2. Voir : Ico Maly, « L’idéologie politique de la N-VA : analyse de ses fondements », Démocratie, août 2013, pp.2-5 (NDLR).
3. Le PASOK est le parti socialiste grec. Depuis le début des années 80 jusqu’en 2009, ses scores électoraux fluctuaient entre 38 et 48 % des voix. Durant cette période, il a très régulièrement gouverné le pays. Aux élections européennes de 2014, le parti s’est toutefois effondré en recueillant à peine 8 % des voix, payant le prix fort de sa participation aux politiques d’austérité imposées par la Troïka (NDLR).
4. Le CVP est l’ancêtre de l’actuel CD&V (NDLR).
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