Si on connaît la N-VA sous ses aspects communautaires, force est de constater qu’on perçoit moins ses positions socioéconomiques, au sud du pays du moins. Pourtant, il est primordial d’en appréhender les grandes lignes. En complément au Dossier de ce numéro, Luc Impens (CSC) nous aide donc à analyser la question sous toutes ses coutures et passe notamment au crible le modèle économique prôné par ce parti, sa vision de la sécurité sociale et son projet européen. 


Quelles sont les grandes lignes  du programme socioéconomique de la N-VA ?

Sur le plan socioéconomique, la N-VA se situe clairement à droite. Le parti soutient les bonnes vieilles recettes néolibérales : accroître le jeu du marché, diminuer l’intervention des pouvoirs publics, réduire les impôts, augmenter la flexibilité sur le marché de l’emploi. Pour mener à bien ces réformes, le parti entend restreindre le pouvoir des syndicats et de la société civile organisée. Plusieurs interventions du président du parti, Bart De Wever, indiquent clairement que la N-VA est fondamentalement en désaccord avec notre concept d’État-providence : « L’Etat est un monstre qui engloutit et recrache de l’argent. Qui produit cet argent ? Les gens qui créent de la valeur ajoutée. Qui consomme cet argent ? Les non-productifs. Or, ils ont pris une telle importance sur le plan électoral qu’ils participent au maintien du système. On veut que le monstre continue à cracher de l’argent, mais le groupe des personnes qui l’alimentent ne cesse de décroître. Aujourd’hui, les productifs doivent travailler jusqu’en octobre pour les non-productifs »1. Cette déclaration de Bart De Wever est assez grotesque. Il tente ici de creuser un fossé symbolique entre les productifs et les non-productifs. Nous apportons de l’argent, ils le consomment. Nous travaillons, eux pas. Cette ligne de démarcation absolue est totalement insensée. Lorsque nous étions sur les bancs de l’école, nous n’étions pas productifs et, espérons-le, nous pourrons tous bénéficier un jour d’une pension. Ceux qui n’ont jamais été malades ou n’ont jamais connu une période de chômage peuvent s’estimer heureux. C’est le cœur de notre système de solidarité structurelle : ceux qui travaillent contribuent à financer la sécurité sociale et les dispositifs sociaux pour ceux qui ne travaillent pas à un moment donné. Il arrive que nous nous retrouvions de l’autre côté de cette ligne de démarcation. Par ailleurs, les impôts financent de nombreuses infrastructures qui bénéficient également aux « productifs » : routes, infrastructures sportives, subventions des entreprises, etc.

Comment décrire le modèle économique prôné par la N-VA ?

La N-VA souscrit pleinement au modèle économique de la concurrence extrême. La Flandre doit s’adapter pour survivre à cette concurrence acharnée. Pour ce faire, il faut redresser radicalement la barre socioéconomique. Le parti fait constamment référence à d’autres pays (le Danemark, la Suède) qui ont déjà engagé de profondes réformes. Mais il est surtout obnubilé par le modèle allemand. Au cours de la dernière décennie, nos voisins de l’Est ont profondément réformé leur marché de l’emploi. Ils ont renforcé leur compétitivité en organisant le travail de la manière la moins coûteuse et la plus flexible possible. Le système des mini-jobs qui limite le salaire à 450 € et empêche les travailleurs de se constituer des droits sociaux est un des fers de lance de cette politique. Parallèlement, le pays a subi une modération salariale extrême pendant de nombreuses années. À cela s’ajoute l’absence de salaire minimum généralisé en Allemagne. Toutes ces mesures améliorent la position concurrentielle internationale du pays, mais créent également de nombreuses zones noires : l’inégalité a augmenté de façon dramatique et le nombre de travailleurs pauvres a explosé. Seule la couche supérieure de la population a récolté les fruits de cette politique économique.

Et la NV-A souhaite instaurer un système équivalent ?

La N-VA plaide en faveur d’un système avec un salaire de base complété par une rémunération évaluée en fonction des prestations du travailleur

Effectivement. Très récemment, elle a lancé une réflexion sur une réforme confédérale de la concertation sociale lors d’une journée d’étude. Si la décision devait dépendre de la N-VA, c’en serait fini des accords interprofessionnels ou sectoriels qui lient tous les travailleurs et les employeurs. Les nationalistes flamands estiment que la concertation sociale doit être ramenée au niveau de l’entreprise. Avec la vision défendue par la N-VA, tous les accords seraient donc vidés de leur substance. C’en serait fini de l’indexation généralisée des salaires et de la limitation collective de la durée du travail. Tout système qui parviendrait à relever le niveau de bien-être de l’ensemble des travailleurs et accroîtrait l’égalité sociale serait totalement remis en cause. Certains travailleurs seront inévitablement séduits par cette nouvelle approche, mais pour la majorité d’entre eux, les conséquences seront catastrophiques. Dans combien d’entreprises les travailleurs sont-ils suffisamment forts pour faire face à la pression d’un employeur qui souhaite déroger aux conventions collectives de travail ? Par ailleurs, le parti prône une flexibilité extrême sur le marché de l’emploi. En théorie, ils évoquent parfois une flexibilité à la mesure tant de l’employeur que du travailleur. Dans la pratique, elle sera surtout taillée à la mesure de l’employeur. Il n’en va pas autrement en ce qui concerne la proposition de généraliser l’annualisation de la durée du travail (calcul du temps de travail sur une base annuelle) qui consiste à travailler plus pendant les périodes de surcharge et moins en périodes plus calmes. L’idée de rendre les salaires variables ne présage rien de bon non plus. La N-VA plaide en faveur d’un système avec un salaire de base complété par une rémunération évaluée « en fonction des prestations du travailleur, de l’entreprise et de la flexibilité en dehors des heures fixées ». Et d’ajouter : « les salaires doivent davantage correspondre à la valeur ajoutée du travailleur ».

Est-ce que, à l’instar du CD&V, il y a plusieurs visions économiques et sociales au sein de la N-VA ?

Autrefois, avec la Volksunie (VU), nous avions un parti nationaliste flamand avec différentes ailes. De nombreux membres de la VU se sont ensuite dispersés sur l’ensemble du spectre idéologique. Après l’implosion de la VU en 2001, la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA), dirigée alors par Geert Bourgeois, et le parti Spirit de Bert Anciaux, issu de l’aile gauche, sont nés des cendres de l’ancien parti. Je suis convaincu qu’aujourd’hui encore, de nombreux militants et certainement des électeurs de la N-VA ont un profil plus social que ses cadres, mais cela ne transparaît pas dans l’idéologie véhiculée. Si vous analysez les dossiers économiques et les programmes du parti, il est évident que les partisans de la ligne économique dure prédominent. De tous les partis flamands, c’est la N-VA qui parvient actuellement le mieux à s’assurer l’adhésion de ceux qui ont des visions socioéconomiques d’extrême-droite. Ce sont les mêmes que ceux qui se sentaient autrefois interpellés par le VLD (surtout à l’époque des premiers manifestes citoyens de Guy Verhofstadt) ou, ultérieurement, par le parti libertaire Lijst Dedecker. Parallèlement, le parti continue de séduire ceux qui privilégient les aspects communautaires. Les recettes néolibérales ne les enthousiasment pas particulièrement et ne sont que secondaires dans leur rêve futur d’une plus grande autonomie, voire d’une indépendance de la Flandre.

Quel est le programme de la N-VA en ce qui concerne le devenir la sécurité sociale ?

En premier lieu, il convient de préciser que la N-VA veut scinder la sécurité sociale afin « de développer un système qui cadre mieux avec les besoins de la Flandre ». Elle désire donc mettre un terme à la solidarité interpersonnelle actuelle entre les Belges. Les soins de santé et les allocations familiales doivent être équivalents pour tous les Flamands et financés par des moyens généraux. À terme, le parti veut instaurer une assurance-hospitalisation flamande. Mais les pensions et les soins de santé seront toujours financés par des cotisations sociales. Dans le système actuel, les gens qui gagnent beaucoup d’argent, cotisent davantage, mais voient leurs allocations limitées. Ceux qui gagnent moins pour l’une ou l’autre raison et cotisent moins, verront souvent leur allocation augmenter. C’est une forme de solidarité entre les riches et les pauvres. Pour la N-VA, les allocations doivent par contre être liées aux cotisations : plus vos cotisations seront importantes et plus vous cotiserez longtemps, plus vos allocations seront élevées. Dans ce sens, ils demandent par exemple d’analyser de façon critique la structure des pensions pour les périodes assimilées (maladie, crédit-temps, chômage, etc.). Ceux qui ont bien gagné leur vie tout au long de leur carrière et ont pu rester au travail jusqu’à un âge avancé seront les grands bénéficiaires de ce système. À l’inverse, ceux qui combinent un bas salaire à des périodes de maladie ou de chômage en seront pour leurs frais. De plus, la N-VA entend relever (sensiblement) l’âge de la pension et démanteler les systèmes de retraite anticipée. Elle n’est évidemment pas la seule. La plupart des partis flamands sont sur la même longueur d’onde. Même si Bart De Wever le formule de façon un peu plus virulente que les autres responsables politiques : « L’allongement de la carrière ne signifie pas que nous devons porter l’âge de la pension de 60 à 61 ans. Il signifie plutôt que nous devons travailler beaucoup plus longtemps. La prépension est une très mauvaise idée. Nous devons nous en départir et débarrasser notre pharmacie de ce médicament »2. C’est en matière d’assurance-chômage que le parti laisse transparaître son côté le plus inflexible. La dégressivité du chômage ne constitue qu’une première étape vers la limitation du chômage dans le temps et la suppression de l’allocation d’insertion professionnelle (ancienne allocation d’attente). La N-VA estime que les gens ne cherchent du travail qu’une fois le couteau sous la gorge. C’est peut-être vrai pour l’un ou l’autre individu, mais ce raisonnement conduit inévitablement à un bain de sang social. Actuellement, le travail n’est pas disponible pour tous. Les gens seraient en outre contraints d’accepter n’importe quel travail contre n’importe quelle indemnité. Cette situation exercerait une très forte pression à la baisse sur les salaires les plus bas, voire sur les salaires moyens. Nous ne sommes pas très loin du modèle allemand de dumping social. Enfin, on peut constater que les textes de la N-VA associent souvent les termes « sécurité sociale » à la fraude ou à l’abus.

Quelle est la vision de la N-VA par rapport aux mouvements sociaux et syndicaux ?

Les relations entre la N-VA et la société civile organisée sont plus que houleuses. Les attaques contre l’ACW ne sont évidemment pas fortuites. En fait, le parti n’a aucun problème avec la « société civile obligeante » pour reprendre les paroles du président de la CSC, Marc Leemans : « ceux qui s’engagent pour d’autres de façon désintéressée ont toute la sympathie de la N-VA. Le parti éprouve surtout des difficultés avec des organisations qui se situent entre le marché et l’État et qui défendent les intérêts collectifs de leurs membres. À l’image d’associations telles que les syndicats et les mutualités qui osent parfois taper du poing sur la table ou montrer les dents »3. La N-VA entend limiter le rôle des syndicats. Les syndicats ne doivent pas s’occuper du paiement des allocations de chômage. Le rôle interprofessionnel d’un syndicat dans la concertation sociale doit être réduit à sa plus simple expression. Les syndicats sont également perçus comme les adversaires des réformes « néolibérales » socioéconomiques décrites plus haut. Le fait que les syndicats adoptent des positions politiques (au sens large du mot) leur déplaît également. Au fond, la N-VA est favorable à des syndicats plutôt corporatistes qui s’occupent de la productivité des travailleurs et veillent à l’intérêt de l’entreprise. Ce n’est pas un hasard si Ben Weyts4 parle de conclure des accords avec des « fédérations d’entreprises ». Les syndicats qui mènent des actions ou font grève contrastent bien entendu avec cette vision. Le parti formule aussi régulièrement des propositions pour limiter le droit de grève. Enfin, j’aimerais également souligner le fait que Bart De Wever a un jour déclaré sur le ton de la plaisanterie : « le Voka5 est mon patron ». Cela peut paraître ironique, mais cette déclaration n’est pas tellement éloignée de la vérité. Bon nombre des antiennes de l’organisation patronale flamande figurent au programme de la N-VA. Manifestement, les organisations sociales ou les syndicats font moins office de fournisseurs officiels de la cour en matière d’idées.

Enfin, comment décrire le projet européen de la N-VA ?

Le rêve ultime de la N-VA est une Flandre indépendante, un État membre d’une Europe démocratique. Contrairement à bon nombre de partis de droite du reste de l’Europe, la N-VA n’est pas un parti anti-européen. Dans sa vision, l’Europe rend possible son rêve d’une Flandre indépendante. Selon le parti, cette Europe doit, tout comme la Flandre, être organisée de façon néolibérale. Le parti est sur la même longueur d’onde que les dirigeants européens actuels. Il faut poursuivre les mesures d’économie et d’austérité (budgétaire). La N-VA utilise également la férule européenne pour accélérer les réformes socioéconomiques dans notre pays. Les recommandations de « l’Europe » à l’égard de la Belgique afin de travailler (beaucoup) plus longtemps, de réformer l’index, etc. sont systématiquement accueillies avec de vives acclamations sur les bancs de la N-VA.


Notes :

1. Extraits d'une interview publiée dans De Standaard (02/02/2013).
2. Idem.
3. Opinion diffusée sur le site de la VRT 'De Redactie', 05/03/2013
4. Ben Weyts est député fédéral et considéré comme le numéro 2 de la N-VA.
5. Réseau d'entreprises flamand.

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