InterviewRegisDandoyNBL'affaire Publifin constitue une véritable secousse sismique sur le front de la démocratie wallonne. L'onde de choc a d'ailleurs rapidement gagné Bruxelles et la Flandre. C'est aujourd'hui tout un système politique qui est mis en cause par le citoyen. Pour le politologue Régis Dandoy, sans l'instauration rapide de règles claires en matière de transparence des élus, des jours sombres sont à venir pour les partis traditionnels.



Que dit l'affaire Publifin sur l'état de la gouvernance dans notre pays ?

Elle représente la politique belge « de papa », soit la politique telle qu'on la pratiquait dans les années 1980 et 1990. Elle est caractérisée par une certaine élite politique qui s'accorde entre elle dans sa gestion publique. On parle ici, en toute grande majorité, d'hommes, blancs, âgés entre 40 et 60 ans et qui sont l'archétype d'une vieille manière de faire de la politique qui s'est autoreproduite pendant des décennies. C'est une classe politique qui ne s'est pas adaptée à la société d'aujourd'hui, qui refuse d'écouter les attentes des citoyens en demande de plus de transparence, d'ouverture. Une classe d'hommes politiques qui n'a pas, non plus, traduit au niveau local ou au niveau des fédérations de parti, certaines évolutions sociétales comme celles de la démocratisation ou la féminisation de la vie politique.

Ce sont les hommes ou le système qu'il faut remettre en cause ?

Il ne s'agit pas de mettre tout le monde dans le même panier. On peut pointer les responsables de Publifin, mais c'est tout un système qui doit être remis en question. Et il ne se limite pas à Liège ni à la Wallonie. On a bien vu, tout récemment, que Bruxelles et la Flandre sont également concernées. Partout, la tension est énorme entre les demandes des citoyens, bien dans leur siècle et l'offre politique qui fournit de vieilles recettes dans sa manière de faire de la politique. Il est par ailleurs paradoxal de voir comment les hommes politiques se sont rapidement adaptés aux réseaux sociaux (Facebook, Twitter...), se rapprochant ainsi quelque peu des citoyens... mais que les mêmes sont toujours autant à la traîne quand il s'agit d'adopter une véritable transparence.

Doit-on s'inspirer du modèle nordique ?

En termes de transparence, l'exemple nordique est un idéal vers lequel nous devons tendre. Il repose sur l'idée qu'en devenant mandataire politique, on accepte de rendre public tout un pan de sa vie. Là-bas les choses sont claires : si vous êtes mal à l'aise avec cette idée, vous ne vous engagez pas en politique et restez dans la sphère privée !

Est-ce envisageable en Belgique ?

La tendance mondiale est à plus de transparence, à plus de responsabilité. Le modèle électoral, dans lequel le mandataire politique rend des comptes tous les quatre ou cinq ans, est obsolète. Un peu partout dans le monde, des pays ont pris des initiatives en ce sens : referendums, consultations populaires, révocations populaires en cours de mandat... La Belgique doit intégrer ce mouvement : c'est l'avenir de notre culture politique ! Il n'est plus possible de demander aux citoyens de se comporter de manière irréprochable et de ne pas avoir la même exigence continue envers le personnel politique. Que celui-ci le veuille ou non, ce changement aura lieu. Et si les hommes politiques actuellement aux affaires refusent de s'adapter, d'autres s'en chargeront. Cela se passera soit au sein même des partis via l'apparition de nouvelles têtes, soit par l'avènement d'autres partis.

Cela n'arrivera qu'avec une autre génération de politiques ?

Oui. Car, globalement, l'actuelle génération est encore trop attachée à l'idée que le métier politique est un métier comme les autres, une profession « normale ». Pour eux, la carrière politique est comparable à la carrière d'un médecin ou d'un avocat. Une carrière avec des hauts et des bas selon les victoires ou défaites électorales, avec plus ou moins de mandats, avec plus ou moins de rémunérations selon les périodes. Comme pour une entreprise. Mais un mandat public, ce n'est pas ça ! Il faut faire en sorte que cet engagement public soit limité dans le temps, qu'il soit un passage au service de la société !

Quel pourrait être l'impact électoral de l'affaire Publifin ?

Si les élections avaient lieu demain, ce serait un véritable tremblement de terre électoral. Heureusement pour les partis impliqués, le prochain scrutin (les élections communales de 2018) n'aura lieu que dans un an et demi. D'ici là, beaucoup de choses peuvent encore se passer. Ce sont, en outre, des élections où la proximité joue beaucoup. On vote pour des personnalités plus que pour des partis. Cela pourrait atténuer le choc. Ceci dit, comme les révélations ne semblent pas s'arrêter, des bouleversements majeurs ne seraient pas surprenants, surtout aux élections de 2019.

Il faut faire en sorte que l'engagement public soit limité dans le temps, qu'il soit un passage au service de la société 



Les partis traditionnels ont d'ailleurs tout intérêt, dès aujourd'hui, à proposer des solutions fortes en termes de gouvernance. Par exemple en mettant déjà en avant de nouvelles têtes, mais aussi en osant des mesures plus structurelles.

Ecolo pourrait-il en profiter ?

C'est effectivement la première formation politique à avoir réellement fait de la bonne gouvernance un cheval de bataille, même si, pour être tout à fait exact, c'est le FDF qui avait initié le mouvement dans les années 1970. Grâce à des règles internes très strictes (limitation à deux mandats successifs, non-cumul des mandats, limites en termes de revenus...), Ecolo se démarque clairement des autres partis en termes d'éthique. Mais arrivés au pouvoir, les verts ont parfois été confrontés à la difficile réalité de la particratie belge. Ils ont sans conteste tenté d'introduire plus d'éthique et de transparence dans la vie publique, mais n'ont pas toujours résisté à l'envie de placer leurs pions, à entrer quand il le fallait dans l'un ou l'autre Conseil d'administration. Bref, à faire « comme les autres ». Il n'empêche qu'ils pourraient être les grands bénéficiaires de ces affaires.

Tout comme le PTB ?

Le grand avantage du PTB, c'est surtout sa virginité par rapport au pouvoir. À ce niveau, il est donc, comme tout autre parti « neuf », au-dessus de tout soupçon. Évidemment, vu son positionnement, très polarisant, à l'extrême gauche, il ne recueillera pas des voix de partout. D'autant que sa priorité programmatique, ce n'est pas l'éthique en politique, mais bien le socioéconomique. Il a beau tenter de rattacher le débat sur Publifin à l'emploi, on se rend bien compte que l'enjeu principal n'est pas là. À l'autre bout du champ politique, on a une extrême droite francophone (Parti populaire, La Droite citoyenne) qui est très fractionnée et qui ne semble pas en capacité de réellement profiter de la situation. Il y a pourtant un boulevard devant elle... Par ailleurs, je pense aussi qu'il y a la place pour un parti de type citoyen et « apolitique », comme celui de Pepe Grillo en Italie. On ne voit rien venir pour l'instant, mais il faut rappeler qu'en Espagne Podemos et Ciudadanos sont nés en réponse à la corruption du système politique espagnol...

Peut-on faire un lien entre la faiblesse de l'extrême droite chez nous et le fait que le PS flirte depuis longtemps avec ce clientélisme qui est aujourd'hui en cause ?

Tout à fait. Le PS est un des rares partis sociaux-démocrates européens à être encore aussi puissant. Il peut effectivement y avoir un système de vases communicants entre le vote socialiste et le vote d'extrême droite. Une partie de l'électorat socialiste n'est pas un électorat idéologique de gauche. Il vote pour des raisons de proximité, de clientélisme, d'opportunisme. Ce qu'a construit le PS pendant des décennies. Sa situation aujourd'hui est très compliquée, car à un an et demi des communales, le scrutin où il est traditionnellement le plus fort, il est face à la nécessité de totalement refonder le parti en termes de morale et d'éthique politique. Mais aussi en termes d'organisation structurelle. Pour 2018, je ne serais pas étonné de voir apparaître de nombreuses listes sous bannière « Liste du bourgmestre » ou « Intérêts communaux » pour se démarquer du parti...

Venons-en aux propositions...

La plus évidente, c'est un véritable décumul des mandats. Qui ne se limiterait pas à un décumul « classique » du type parlementaire-bourgmestre. On pourrait, pour toute une série de mandats, interdire toute autre activité professionnelle. Quand Louis Michel, dans une interview, se plaint qu'on ne peut pas demander à quelqu'un qui travaille toute la semaine, les soirs et les week-ends, de ne gagner « que » 4800 euros, il nous confirme bien qu'être parlementaire, c'est une activité qui demande une disponibilité totale ! Il n'y a donc pas de place pour d'autres petits mandats ou pour d'autres activités professionnelles. Et qu'on cesse de brandir l'argument que cela couperait les hommes politiques de la réalité du terrain : en Belgique, en un peu plus d'une heure on est de retour chez soi, dans sa circonscription ! C'est un faux argument. Ceci dit, il faut aborder en parallèle la question des rémunérations. On ne peut évidemment pas appliquer cette règle à l'échevin d'une petite commune qui, lui, ne touche que 1000 euros par mois. Celui-là pourrait être autorisé à travailler parallèlement, par exemple à mi-temps. Avec un plafonnement précis. Un ensemble de nouvelles règles est à inventer sur cette question. Elles doivent être les plus claires possible.

En plafonnant les rémunérations, ne risquons-nous pas de perdre certaines compétences ?

Peut-être. D'un autre côté, peut-on aujourd'hui affirmer que nos parlements sont réellement représentatifs de la population ? Cela permettrait à des professions autres que celles d'avocat ou d'ingénieur d'entrer au parlement. Plus globalement, il faut pouvoir accepter de ne pas s'enrichir quand on s'engage en politique.

On parle aussi de rendre publique la déclaration de patrimoine des élus...

Tout à fait. Aujourd'hui, la loi impose à tous les élus une déclaration de patrimoine à la Cour des comptes, sous pli fermé, lors d'un nouveau mandat et à chaque renouvellement de celui-ci. Elle n'est ouverte que dans le cas d'une instruction judiciaire par un magistrat afin de contrôler un cas de suspicion d'enrichissement personnel ou de corruption. Dans un objectif de transparence, pourquoi ne pas la rendre publique ? Au ministère des Finances, il y a bien des fonctionnaires assermentés qui vérifient la légalité des déclarations d'impôts, dans le respect de la vie privée. Pourquoi ne pas imaginer le même type de fonctionnaires au niveau de la Cour des comptes pour vérifier cette déclaration de patrimoine ? Bien sûr c'est toute la question de la frontière entre vie privée et vie publique. Mais, en Amérique latine, tout cela est totalement public ! On peut même connaître les emprunts personnels, les plafonds de carte Visa... de chaque mandataire et fonctionnaire publics ! C'est certainement trop extrême, mais il y a un juste milieu à trouver. Quand François Fillon se sent obligé de déclarer tout son patrimoine en conférence de presse, c'est parce que la demande citoyenne est là.

Quid de la limitation dans le temps des mandats ?

C'est une autre piste intéressante. Encore une fois, quand on s'engage en politique, ce n'est pas pour en faire son métier. C'est parce qu'on est idéaliste, qu'on a le sens de l'intérêt général. Il faut pouvoir accepter, par exemple, de ne faire que deux mandats consécutifs. Puis de retourner à la vie réelle.

Dans sa déclaration, Louis Michel nous confirme qu'être parlementaire, c'est une activité qui demande une disponibilité totale. 



Quitte, pourquoi pas, à revenir plus tard. Dans un même ordre d'idée, après deux postes en ambassade, les diplomates reviennent quatre ans en Belgique pour se reconnecter avec la réalité de leur pays. Démocratiquement, ce serait sain qu'on adapte ce système à nos élus. Qu'ils se confrontent à nouveau à ce que vit la majorité des citoyens. Notamment à leur réalité financière.

Introduiriez-vous plus de démocratie directe dans notre système ?

Sans hésiter. Il faut en définir les modalités, mais peut-être devons-nous aller un pas plus loin que la consultation populaire telle qu'envisagée en Wallonie. Idem au niveau communal : pourquoi ne pas rendre les résultats contraignants ? Pourquoi d'ailleurs ne pas organiser une consultation populaire sur ces questions d'éthique politique ? Pour l'avenir de notre démocratie, il est peut-être nécessaire de rédiger un Pacte éthique à soumettre au citoyen.

La confiance est-elle irrémédiablement rompue entre citoyens et politique ?

La rupture est nette. Les mesures à prendre doivent donc être exemplaires. Peut-être va-t-on aller un rien trop loin dans ces réformes, mais tant pis ! Il sera toujours temps, dans vingt ans, de revenir un peu en arrière, quand cette transparence sera ancrée dans notre culture. Mais si on ne le fait pas, les partis traditionnels vont perdre énormément, le taux de participation aux élections va s'effondrer, le rejet de la classe politique sera total. Et le risque est grand de voir apparaître de nouveaux partis ou de nouvelles formes d'expression politique bien plus dangereux. #

Propos recueillis par Nicolas ROELENS


DEMO SEPTEMBRE 2017 LOW-page-001

recevoir-democratie01

Comité de rédaction

Laurence Blésin, Catherine Daloze, Virginie Delvaux, Patrick Feltesse, Pierre Georis, Christian Kunsch, Frédéric Ligot, Thomas Miessen, Véronique Oruba, Paul Palsterman, Céline Polain, Naïma Regueras, François Reman, Muriel Ruol, Claire Terlinden, Anaïs Trigalet
Rédacteur en chef : Nicolas Roelens
Journaliste : Stéphanie Baudot

Email : democratie@moc.be 

Editeur responsable :
Pierre GEORIS, Centre d'information et d'éducation populaire du MOC (CIEP)
BP50 - 1031 Bruxelles

Avec le soutien de Mouvement Social scrl


ciep-moc-logo © 2013 Revue Démocratie FWB QUADRI HORI