L’Europe s’enfonce dans la crise et la pauvreté s’aggrave, au fil des mesures d’austérité imposées par la Commission. Les mouvements sociaux sont-ils encore en mesure d’apporter des réponses pertinentes ? Et sont-ils capables de se structurer pour peser réellement sur les choix politiques ? C’est le défi qu’entendent relever les « Alliances pour la lutte contre la pauvreté » initiées en 2010 par l’ACW et le MOC. Rassemblant des syndicats, des organisations sociales, des chercheurs issus de 13 pays d’Europe, elles oeuvrent à un mémorandum commun, pour porter des revendications concrètes, novatrices et communes à la veille des élections européennes de 2014. Sofie Put et Michel Debruyne (ACW), qui animent ces Alliances, reviennent sur cette démarche.

D’où proviennent ces alliances ?
Elles se sont créées il y a trois ans dans le cadre de l’année européenne de lutte contre la pauvreté. Cette thématique ne pouvait nous laisser insensibles d’autant que l’ACW estimait que, vu l’importance des enjeux européens et ses tendances politiques libérales de plus en plus prononcées, il fallait mettre en place une structure à l’échelon européen. Dès le début de cette démarche, il était évident pour l’ACW que ce devait être un projet fédéral dans lequel le MOC serait partie prenante, a fortiori à un moment où les débats politiques institutionnels belges étaient très vifs.
Dans les faits, il faut également remonter au Decenium doelen et à sa structuration pour comprendre le contexte et pourquoi nous nous sommes concentrés sur la problématique des alliances de lutte contre la pauvreté. Le Decenium doelen est une organisation flamande qui vise à lutter contre la pauvreté, mais c’est aussi une coalition de syndicats, de mutuelles, d’ONG et d’organisations de terrain. Il n’y a pas vraiment d’équivalent aussi large en Wallonie. Cela veut dire qu’on n’a pas de partenaire au niveau wallon, ce qui nous déforce quand on veut parler avec le niveau fédéral parce que pour ce dernier, le Decenium doelen, c’est une organisation exclusivement flamande. À ses yeux, sa légitimité à interagir avec le niveau fédéral n’est donc que partielle. Certes, il existe bien le BAPN (Belgian Anti-Poverty Network), mais qui n’est pas aussi large dans sa composition puisqu’il ne regroupe que des associations de terrain. Il fallait donc créer un nouveau processus et une nouvelle structure qui puissent aborder la question de la lutte contre la pauvreté avec une variété d’acteurs (syndicats, experts, ONG...).
Dans ce cadre, on a organisé un premier séminaire sur le thème des alliances qui visait à voir si les alliances pouvaient être une plus-value pour renforcer la lutte contre la pauvreté à l’échelon européen. Cette conférence a regroupé des syndicats, des associations de terrain, des experts académiques et des réseaux européens (Caritas, Social Profit, la Confédération européenne des syndicats…).

Comment les alliances se sont-elles structurées ?
Le premier séminaire a montré que c’était intéressant de continuer le débat sur les alliances. On y a également abordé la problématique suivante : « quelles mesures l’Europe doit-elle prendre pour lutter contre la pauvreté ? » À ce moment-là, les discussions se sont encore fort centrées sur la lutte contre la pauvreté en tant que telle, mais le fait d’avoir une coalition avec des organisations diverses va orienter progressivement les débats vers une analyse plus globale de la politique sociale européenne, mais toujours sous l’angle de la lutte contre la pauvreté. Le but visé était de ne pas seulement s’attacher à cette seule thématique et à ses groupes-cibles, mais d’essayer d’élargir la perspective, en mettant l’accent notamment sur la sécurité sociale, la fiscalité et l’économie européennes.
Progressivement donc, le fil rouge du processus s’est dirigé vers la réduction des inégalités et la recherche d’un autre modèle social européen.
Un second séminaire s’est alors tenu à Rome en avril 2011 où, à l’aide d’experts (Jean Demunck…), l’accent a été mis sur les « capabilités », comme modèle théorique de référence pour explorer la question de la réduction des inégalités. Les « capabilités » offrent l’avantage de créer un pont entre une vision plus individualiste et une vision plus collective et mutualiste.
Il fut alors décidé de mettre l’accent la thématique des « capabilités » et sur celle des alliances afin de voir si cette idée faisait sens également dans d’autres pays et comment la société civile pouvait peser au mieux sur le politique. C’est pour cela que nos séminaires ont (eu) lieu dans différents pays et que des experts et organisations divers de sociétés civiles différentes sont conviés.

Quelles sont les thématiques qui ont été abordées au cours des différents séminaires ?
La seconde thématique, un autre modèle social européen, a été étudiée lors de notre second séminaire qui a eu lieu à Rome par le groupe « Euromemogroup ». Ce groupe est constitué d’économistes hétérodoxes qui mettent l’accent sur la réduction des inégalités et qui sont en train d’établir un autre modèle européen progressiste. Depuis lors, nous les impliquons et les confrontons à d’autres experts (CapRight…). C’est un des objectifs des alliances : confronter différentes idées qui ont la même finalité (la réduction de la pauvreté et des inégalités). Pour construire un nouveau modèle, il est nécessaire de confronter les acteurs en présence.
Dans les faits, on peut dire que c’est avec les contributions des différents séminaires qu’on a construit nos différents fils rouges. Le fil rouge « autre modèle social européen » est en fait arrivé en cours de route.
On peut résumer notre angle d’approche de la sorte : le cadre global de la discussion, c’est un autre modèle social européen, mais pour y arriver, on a choisi des portes d’entrée différentes : la fiscalité, le logement, les services sociaux, les aspects du travail (les conditions du travail, flexisécurité…) et la protection sociale.
Au niveau des thématiques que nous avons récemment abordées, on peut épingler la question des services sociaux qui a été évoquée lors de notre rencontre qui a eu lieu à Lisbonne les 23 et 24 mai derniers. La thématique de l’enseignement sera, quant à elle, analysée au mois de novembre, à Madrid.

Qui ces séminaires rassemblent-ils ?
On peut distinguer cinq groupes : les experts qui sont spécialisés sur une thématique (logement, services sociaux, l’emploi...), les syndicats (qui ont parfois des idées très différentes sur l’inégalité), les alliances nationales de lutte contre la pauvreté, les associations de terrain, les think tanks européens (l’Observatoire social européen…).
Ces divers acteurs proviennent des pays suivants : Allemagne, Angleterre, Autriche, Écosse, Espagne, France, Irlande, Italie, Pays-Bas, Portugal, Roumanie, Suède et bien sûr de la Belgique.

Quels sont les défis que vous identifiez pour ce processus ?
En vue des élections européennes de 2014, un mémorandum avec nos idées sur cette « autre Europe » sera réalisé et mis en débat dans nos conférences et séminaires. Il devrait être finalisé en novembre, à Madrid et discuté avec les parlementaires européens en décembre et en janvier pour qu’on puisse être davantage connu, ce qui est primordial. On doit faire notre place comme interlocuteur. Ce qu’on vise, c’est de pouvoir exercer un lobbying auprès d’eux.
À court terme, on veut donc utiliser ce mémorandum comme un levier qui doit nous permettre d’avoir des contacts structurels avec les parlementaires européens. Dans les faits, nous avons déjà des contacts avec certains d’entre eux, mais c’est plus dans une logique interpersonnelle que de liens structurels. C’est d’ailleurs l’avantage des alliances : le large réseau que nous fédérons nous permet de prendre contact avec de nombreux parlementaires de différents partis.
Enfin, une grande conférence sera organisée en avril 2014 qui visera à présenter le mémorandum et le travail accompli par les alliances. Il est également important que nous devenions une association structurelle qui soit reconnue au niveau européen. Les alliances de lutte contre la pauvreté sont peut-être les germes de ce processus. Ce que l’on peut constater, c’est que les contacts pris avec de nombreux partenaires européens portent leurs fruits parce que les choses s’institutionnalisent. À l’heure actuelle, la discussion sur le devenir des alliances n’a pas encore eu lieu, mais elle est essentielle, car les questions sont nombreuses : que va-t-on faire ensemble après 2014 ? Continue-t-on sous la même forme ? Un autre défi donc, c’est de devenir un réseau plus stable et de continuer ensuite notre expansion.
On a besoin de temps pour pouvoir être un vrai lobby et se faire connaître et reconnaître au niveau des institutions européennes, mais tout cela entraîne des questions sur notre structure. Il faudra aussi trouver un financement européen pour s’organiser sur le long terme.

Quel bilan tirer des alliances de la lutte contre la pauvreté jusqu’à aujourd’hui ?
Ces alliances permettent de créer un réseau européen de mouvements sociaux pour construire ensemble un autre modèle et ce dernier nous rend beaucoup plus respectables. En quelques années, on a su gagner une forte crédibilité. Il nous reste à la faire grandir et à l’institutionnaliser pour espérer à court terme pouvoir peser sur les parlementaires européens en leur soumettant nos idées pour un modèle social européen fondamentalement progressiste, dont l’Europe a grand besoin.#



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