Que penser des événements qui se déroulent actuellement en Syrie ? Cela fait déjà plus d’un an que l’on nous en parle, chaque jour apportant son événement dramatique nous exhortant à espérer une chute du régime en place. Notre dose quotidienne d’informations nous donne l’impression de comprendre et d’appréhender le monde d’une meilleure manière. Mais que savons-nous réellement ? N’y a-t-il pas un ensemble d’intermédiaires invisibles placés entre nous et ces événements qui se déroulent à des milliers de kilomètres d’ici ? Analyse des tours et détours de l’information.

 

 À l’époque, l’événement avait pris de cours les médias ainsi que les différents observateurs : l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, fin 2010, eut des conséquences aussi brusques qu’inattendues en Tunisie. Mais elle eut aussi des répercussions au-delà des frontières, dans toute la région nord-africaine jusqu’au Moyen-Orient. Après un léger moment de flottement, les médias se sont rapidement ressaisis et ont inscrit ces différents mouvements sous une bannière leur donnant la possibilité d’expliquer clairement et simplement ce qu’il était en train de se passer dans ces régions: un «printemps arabe». Il semblait logique que toute révolte dans le monde arabe puisse être lue dans ce cadre narratif originel impliquant un peuple non armé manifestant au péril de sa vie pour faire tomber la dictature en place.
Le manque de nuances derrière cette analyse – tout pays « arabe » n’est évidemment pas similaire et chaque situation sociale est complexe et unique en son genre – a rapidement biaisé la manière dont ces événements nous furent rapportés. Ainsi la situation en Égypte fut comparée à son modèle tunisien. Ce fut le cas ensuite pour d’autre pays dont la Libye, dont on observe peu à peu la réalité sous-jacente. Et c’est le cas aussi pour la Syrie.
Avant toute chose, vu qu’il est nécessaire de le préciser pour éviter d’être assimilé aux camps « ennemis » de façon binaire, précisons qu’il ne s’agit pas ici de cautionner les violences du régime syrien ou même d’en nier l’existence. Il s’agit juste de réfléchir à la manière dont on est informé de la situation sur place : que sait-on réellement de la révolte syrienne ? Outre l’aspect simplifié de la situation dû aux médias de masse et leur nécessité de raconter des événements de manière facile à appréhender, on peut aussi observer différents phénomènes conscients et/ou inconscients influençant la manière dont est traitée l’information.

Une vision « occidentale »

Il est d’abord évident que l’on retrouve le prisme idéologique typique du monde vu par l’Occident. Le fait d’avoir associé les révoltes dans le monde arabe à un « printemps des peuples » illustre parfaitement cela. Ces événements font échos, à nos yeux, aux révolutions de 1848, mais aussi, par extension, à tout autre mouvement révolutionnaire de peuples poursuivant la recherche de la liberté en s’opposant aux tyrannies1. Par conséquent, toute situation impliquant un trouble social dans un régime autocrate sera vue dans ce cadre et considérée comme une révolution contre le pouvoir en place. La complexité politique, sociale, voire religieuse de la Syrie n’apparait que rarement et de façon fortement caricaturale dans les médias traditionnels. Cette influence idéologique est profonde et marque inconsciemment notre vision du monde. Des termes tels que « dictature », « liberté », « révolution » ont de fortes connotations et amènent chez nous une implication intellectuelle, voire émotionnelle. Les mots et les idées sont l’interface entre nous et le monde, il est donc logique que notre « réalité » soit fortement et profondément influencée par ceux-ci.
Dans cet état d’esprit défini par notre façon de percevoir les choses idéologiquement et par le cadre narratif initial, il n’est pas étonnant d’observer un traitement de l’information spécifique au travers de nos médias. Ainsi, tout rapport de toute source offrant une nuance de la situation sur place est minimisé, soit éludé. À l’inverse, toute source, même douteuse, non identifiée, d’opposants anonymes au régime (même située à l’étranger) est considérée comme digne d’intérêt pour avoir droit à un relai de l’information dans l’ensemble de nos médias. L’exemple le plus parlant est bien sûr celui d’Amina, cette blogueuse lesbienne qui aurait été arrêtée par les forces de sécurité syrienne en juin 2011. Celle-ci se révélera en fait être un personnage inventé par « un Américain de 40 ans étudiant en master à l’Université d’Édimbourg, en Écosse, et militant de la cause démocratique au Moyen-Orient » 2. Autre exemple, le cas de Zainab al-Hosni, « hissée au rang d’icône de la révolution syrienne après la terrible découverte de son corps décapité et démembré » et qui « a ressuscité mardi soir en accordant une interview à la télévision officielle syrienne » 3. Elle aurait accordé cette interview pour démentir la propagande « des intérêts étrangers » 4. Ce cas troublant amènera les journalistes à faire preuve d’esprit critique en proposant des hypothèses alternatives au discours de propagande du régime : « le pouvoir syrien a pu sciemment induire la famille al-Hosni en erreur sur l’identité du corps, pour mieux crier au complot » ou encore que « les autorités syriennes aient enregistré au préalable l’interview-confession de Zainab, avant de la décapiter » 5. Ce même article ne remet pourtant pas en question la fiabilité des listes de victimes données par l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme (OSDH), qui avaient comptabilisé cette même personne parmi les décès dus au régime. Le même OSDH qui comptabilise les morts « majoritairement faits par le régime », reste la source unique de l’ensemble de nos médias alors même que certains journaux dont Le Soir ont mis en doute sa crédibilité 6.
On voit ici deux poids deux mesures quant à l’analyse critique de l’information. Ainsi toute source allant dans le « bon sens » n’est pas vérifiée ou remise en doute alors que toute source provenant du régime ou nuançant la version répétée par nos médias sera soit non reprise, soit considérée comme source de propagande et fortement critiquée.
On peut aussi observer l’inégalité de traitement quant au rôle des puissances étrangères dans le conflit. La Chine et la Russie sont systématiquement pointées du doigt dans leur soutien du régime de Bachar el-Assad. Leurs intérêts et leur implication sont analysés par les spécialistes géopolitiques de la région, par exemple en précisant que « la Syrie joue un rôle de premier plan dans les ambitions régionales russes au Moyen-Orient », Moscou continuant à « alimenter son allié syrien en matériel répressif » 7. Un lien est aussi fait entre leurs systèmes politiques considérés comme « autocratiques » et leurs liens avec la Syrie. En revanche, les articles de nos médias n’analysent que très rarement l’implication possible d’étrangers dans le soutien des forces insurgées sur place, pourtant régulièrement pointés par d’autres médias comme sur PressTV, la télévision d’État en langue anglaise de l’Iran 8. Ce n’est le cas que lorsque le Canard enchaîné dévoile par exemple l’implication des services secrets français dans la formation de « l’Armée syrienne libre » 9.

Schéma narratif simpliste

Pourtant, lorsque nous lisons les journaux, il nous semble que nos médias gardent une certaine apparence d’impartialité. C’est notamment dû au fait qu’un article est généralement construit sur base de points de vue « différents » donnant un aspect multilatéral et donc une illusion d’impartialité dans le traitement de l’information. Si, comme vu précédemment, il est évident que le camp « ennemi » est traité de manière inégalitaire, il est aussi intéressant d’observer quelles sont les autres sources utilisées lors de la rédaction d’un article sur la Syrie. Ainsi, pour les grandes puissances extérieures, les points de vue européens et américains seront systématiquement intégrés aux articles au travers de citations des ministres et autres secrétaires d’État, alors que celui de la Chine ou de la Russie (ou de tout pays non aligné) ne sera que rarement reproduit. De même pour les puissances régionales. Il est intéressant d’observer qu’un représentant de l’Iran par exemple sera rarement interrogé : on en parle donc que pour ses éventuelles actions subversives en soutien au régime. À l’opposé, on entendra régulièrement des avis en provenance du Qatar ou des autres monarchies du Golfe sans réellement développer leur probable rôle actif dans le conflit 10. D’une manière générale, lorsque l’on parle de la Ligue Arabe ou du point de vue de Al-Jazeera, les médias occidentaux les considèrent comme étant favorables au régime syrien 11, en niant de fait la réalité bien plus complexe du monde arabe, notamment les jeux d’influence entre les monarchies Sunnites et l’« axe » chiite sous la zone d’influence de l’Iran 12.
Il est intéressant d’observer que, comme dit précédemment, nos médias ont pendant longtemps tenu un discours opposant le régime à des civils manifestant dans les rues de manière complètement pacifique. Si actuellement l’existence avérée d’insurgés lourdement armés dans les rues syriennes est acceptée par tous, il est intéressant d’observer cette période de flottement où ceux-ci tentaient difficilement de faire correspondre l’ensemble des informations provenant de la réalité du terrain par rapport à leurs schémas narratifs initiaux. Ce qui fut fait : les groupes armés sont maintenant vus comme des individus ayant pris les armes en réaction à la violence et aux massacres « gratuits » du régime en place. Les « insurgés » ont donc une légitimité toute préparée et une place dans les prochains rebondissements scénaristiques.
Finalement, rappelons qu’outre les aspects développés ici, les médias ont aussi leurs propres agendas, et que toute information nous arrivant passe par une série de filtres bloquant et distordant l’information. L’histoire nous le rappelle régulièrement. De fait, gardons un œil critique face à l’information, même si elle semble aller dans notre sens ; ou du moins, ne pas s’opposer à nos valeurs. Ne pas le faire, c’est accepter de jouer le jeu de ceux qui communiquent dans ce sens. C’est se résigner à accepter leurs méthodes et leur vision du monde. Si tous les médias répondent à un besoin de simplifier et de rendre intelligible des situations complexes et si leurs discours sont fortement influencés par la pensée dominante, il peut être intéressant de jeter un coup d’œil sur la manière de percevoir ces mêmes situations dans d’autres parties du monde. Pourquoi pas, en plus des médias traditionnels et des médias « alternatifs », ne pas aussi s’informer de temps en temps sur les organes « officieux » de différents gouvernements, de Russia Today (Russie), en passant par Al-Jazeera (Qatar), TeleSur (Vénézuéla) ou encore PressTV (Iran).
Si chacun de ces pays a investi dans une chaîne d’information à portée internationale (et généralement ayant une version anglaise), c’est bien parce que l’information et la propagande sont, plus que jamais, devenues nécessaires dans le jeu de pouvoir que se livrent ces diverses puissances. À nous d’être encore plus vigilants.


1. Nina Montané, « Pourquoi parle-t-on de printemps des peuples arabes ? », in slate.fr, 22/02/2011.
2. Chloé Woitier, « La blogueuse syrienne était un étudiant américain », in lefigaro.fr, 13/06/2011.
3. Armin Arefi, « Syrie : l’embarrassante résurrection d’une martyre de la révolution », in lepoint.fr, 07/10/2011.
4. Ibidem.
5. Ibidem.
6. Baudouin Loos, « Crédibles, ces informations ? », in Le Soir, 29/07/2011, p.10.
7. Armin Arefi , « Syrie : pourquoi l’ONU reste paralysée », in lepoint.fr, 31/01/2012.
8. « Syria arrests five suspected Western spies », presstv.ir, 25/02/2012.
9.Céline Lussato, « La DGSE va-t-elle former les déserteurs syriens ? », in nouvelobs.com, 22/11/2011.
10. Pierre Barbancey, « Les monarchies du Golfe jouent avec le feu en Syrie », in humanite.fr, 23/02/2012.
11.Claire Gabrielle Talon, « Égypte, Libye, Syrie, Bahreïn: la couverture d’Al Jazeera est inégale », in lexpress.fr, 17/05/2011.
12. Renaud Girard, « La Syrie, maillon faible de l’axe chiite au Moyen-Orient », in lefigaro.fr, 13/12/2011.


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