Goldmine copyright Bart Vetsuypens


Indépendant depuis 1821, le Guatemala a pourtant, dès la fin du 19e siècle, livré ses richesses naturelles aux intérêts étrangers. Face à cette voracité, la population locale, composée principalement de communautés mayas, organise sa résistance pour protéger ses traditions et sa terre. Avec l’aide de différents partenaires, elle tente de défendre ses droits sociaux les plus fondamentaux. Mais la partie est loin d’être gagnée...



La fertilité des sols du Guatemala et un sous-sol riche en minerais très prisés – les gisements locaux représentant 12 % des réserves mondiales – n’empêchent pas ce pays d’afficher, après Haïti, le plus mauvais indice de développement humain. Dans ce pays d’Amérique centrale, grand comme trois fois la Belgique, un peu plus de la moitié de la population – des communautés mayas essentiellement – vit en zone rurale dans une grande précarité. Entre grandes plantations (les fincas) de riches propriétaires guatémaltèques et compagnies minières et pétrolières, ces communautés mayas assistent, impuissantes, à l’accaparement de leur territoire. Une réforme agraire avait bien été lancée en 1952, mais elle n’a jamais abouti, car elle compromettait les visées expansionnistes de la multinationale American Fruit Company. Les populations mayas ont donc dû choisir entre se replier sur les terres moins fertiles ou se déplacer.
En février 2013, on dénombrait 379 licences d’exploitations minières au Guatemala et 656 demandes attendaient d’être validées. Le taux d’investissement du gouvernement guatémaltèque dans les secteurs sociaux ne représente quant à lui que 14,2 % du produit national brut (PNB) alors qu’il est de 25 % dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Pourtant, en 2009, le pays signait à Guatemala Ciudad, lors de la Conférence interaméricaine de sécurité sociale, une déclaration d’engagement pour une sécurité sociale pour tous. Malgré cela, de nombreuses familles vivent dans une grande précarité. Les taxes prélevées sur l’exploitation minière, même si elles ont été relevées de quelques pour cent (passant de 1 à 5 %), sont dérisoires.
Face à un gouvernement corrompu, aux appétits colossaux des multinationales et des oligarques, les communautés mayas organisent la résistance à armes inégales. Soutenues par des ONG, des organismes internationaux de défense des droits de l’Homme, elles luttent pour sauvegarder leurs moyens de subsistance, défendre leurs droits, leur culture, leurs traditions et un mode de vie où le respect de la terre sacrée est une valeur essentielle. Récit.

San Miguel a bien mauvaise mine


En 2005, démarrait à San Miguel Ixtahuacan 1 dans l’Altiplano (les Hautes Terres) l’exploitation d’une mine d’or à ciel ouvert. La mine Marlin, propriété de la puissante société canadienne Goldcorp à travers sa filiale Montana Exploradora, a causé bien des dégâts. Lorsqu’elle cessera ses activités (on parle de 2017), elle laissera derrière elle un tissu social déstructuré, un environnement pollué pour des dizaines d’années, des conséquences irréparables sur le quotidien des familles. Elle aura entraîné un bouleversement brutal d’un mode de vie, une communauté divisée. La bourgade tranquille de San Miguel a ainsi vu les bars se multiplier, la prostitution faire son apparition, l’alcoolisme et les violences se multiplier. Le prêtre belge de la paroisse locale, Eric Gruloos, témoigne : « (...) On a vu les cafés et les maisons de prostitution se multiplier. Les jeunes désertent la paroisse. L’alcool et les armes à feu gagnent du terrain. Beaucoup de femmes se retrouvent seules pour élever leurs enfants ».
Des fissures sont, en outre, apparues sur certaines maisons en raison d’explosions répétées. À cela, il faut ajouter le rejet dans le sol de déchets hautement toxiques (cyanure, plomb...), les captages d’eau potable (225.000 litres d’eau pour extraire un kilo d’or) et sa contamination. Les conséquences se marqueront très longtemps puisqu’assainir le site coûterait des millions de dollars. Le sous-sol est, en outre, parcouru de kilomètres de galeries : « Un géologue m’a conseillé de vendre rapidement ma maison. Il m’a dit que tout risquait un jour de s’effondrer », explique un ancien travailleur de la mine. Et pourtant, les accords de paix conclus en 1996, au terme de la guerre civile, ratifiaient l’article 169 de la Convention de l’Organisation internationale du Travail (OIT) prévoyant la consultation des peuples concernés avant d’autoriser une quelconque prospection ou exploitation sur leurs terres. Comme le dit Eric Gruloos : « Il n’y a jamais eu d’accord pour organiser un référendum pourtant prévu dans la Convention internationale de l’OIT. Les juristes de la commune répandaient l’idée que la consultation était illégale. Il y avait bien des réunions informelles où un chocolat chaud était offert et durant lesquelles on pouvait poser quelques questions, mais c’était une parodie de participation. On proposait aux participants d’apposer leur signature sur un document. La plupart signaient sans savoir à quoi ils s’engageaient. Ces signatures ont été utilisées en guise de consultation publique ». Lorsque des enjeux financiers colossaux sont en jeu, la voix du peuple est souvent étouffée.

Flash-back


Fin des années 90, d’étranges va-et-vient ont intrigué la population : « On parlait d’un projet de plantation d’orchidées, d’arbres, mais aussi de la construction d’un lavoir, raconte Eric Gruloos. Ce n’est que bien plus tard qu’on a su qu’il s’agissait d’implanter une mine à ciel ouvert. Des conflits sont survenus entre les familles et au sein même des familles. Certains étaient engagés pour convaincre les autres. Le bourgmestre, un instituteur, faisait passer l’idée que cette mine serait un bienfait pour la population de San Miguel, qu’elle participerait au développement », une thèse soutenue par des organismes tels que la Banque mondiale qui avait octroyé des financements pour lancer ce projet. Or, dix ans après le début de son exploitation en 2005, la mine a engagé peu (306 travailleurs en 2007) et parmi les travailleurs beaucoup viennent de pays voisins. Quant aux ingénieurs, ils viennent du Nord, du Canada ou des États-Unis le plus souvent...

 

Retisser des solidarités


C’est dans ce contexte que des ONG belges tissent solidairement ce que détricotent les accords de libre-échange et les dogmes du néolibéralisme. Dans ce tableau assez sombre, il existe en effet des ponts de solidarité entre les populations mayas, des ONG du Nord, des organismes internationaux de défense des droits de l’Homme et des religieux engagés.
Qu’il s’agisse d’un soutien à l’éducation, à la formation, d’un appui aux projets agricoles, d’une aide à la défense des droits inscrits dans les conventions internationales, les communautés mayas se voient renforcées dans leur lutte par des partenaires étrangers. Puisant la force de résister dans leurs traditions et leurs valeurs ancrées dans la communauté et la terre sacrée, elles s’organisent. « La seule lueur d’espoir est que, dans toute cette agitation autour de la mine, les gens ont commencé à s’organiser, à réfléchir, à faire des liens entre les événements, à mieux comprendre les enjeux. Ils ont appris à regarder et à interpréter la réalité », dit Eric Gruloos.
Les communautés mayas peuvent compter dans leur juste combat, sur l’appui de Solidarité Mondiale et de Disop, deux ONG belges ; l’une avec son expertise en matière de protection sociale, l’autre soutenant la formation continuée en agriculture mettant en avant compétences, expertises locales et octroi de microcrédits.
Toutes deux travaillent avec le MTC (Movimiento para los Trabajadores de Campesinos 2), une organisation de défense des droits des travailleurs très active dans le développement de projets autour de la sécurité alimentaire auxquels se sont associés l’ONG Disop et son partenaire local DIFAM. Solidarité Mondiale, quant à elle, apporte son appui dans le cadre d’actions de conscientisation de la communauté Mam 3 sur le travail décent, la protection sociale et les droits des travailleurs et des indigènes.

Synergies du Nord au Sud


Juan José Monterro, coordinateur du MTC, explique qu’il est essentiel d’établir des dynamiques de travail communautaire, municipal et régional. MTC mise sur la formation permanente des communautés indigènes. Celle-ci comprend la participation à des assemblées, des séminaires, des ateliers sur la législation sociale et le travail des conseils des peuples du MTC. Le Conseil des Peuples d’Occident constitue une plateforme régionale qui coordonne les mouvements de résistance face à un modèle de développement guidé par une vision néolibérale. « Dans cette résistance contre le projet d’exploitation minière, on constate que le fait de s’organiser pour manifester a revitalisé certaines structures indigènes traditionnelles, telles que le Conseil du peuple indigène, une autorité ancestrale à laquelle les communautés accordent toute sa légitimité face à un conseil communal qui s’est montré favorable au projet. On s’est rassemblé avec d’autres communautés en lutte pour aller trouver des représentants du gouvernement. La situation a permis aux gens de prendre conscience de leurs droits en tant qu’indigène », raconte un agriculteur de San Miguel. On assiste donc à la redynamisation de structures traditionnelles de gestion de vie collective, comme le Conseil des Peuples, mais aussi au renforcement du Mouvement syndical populaire et autonome guatémaltèque.
Une mise en réseau entre acteurs de la société civile locale et des alliances nationales et internationales, entre autres avec les partenaires belges Disop et Solidarité Mondiale, poursuit le but ultime de promouvoir des changements structurels dans la population de manière à améliorer la qualité de vie en zone rurale.
Dans ce pays, on assiste également à un soutien accru aux mouvements sociaux de la part d’ONG, d’organismes internationaux, du Réseau contre l’impunité ou de la Commission interaméricaine des droits de l’Homme (CIDH). Cette dernière a d’ailleurs ordonné à l’état guatémaltèque de fermer les mines de San Marcos. La pression internationale a menacé de ne plus aider le Guatemala si la mission de la CIDH n’était pas acceptée. Il semble que les choses bougent : les assassinats perpétrés contre des syndicalistes devraient enfin être jugés.
Malgré ces évolutions positives, on peut se demander si les stratégies de résistance des populations locales pour favoriser le développement national (notamment en tentant d’instaurer une sécurité sociale pour tous) ne seront pas inlassablement menacées. En effet, les stratégies du « grand marché » qui alimentent bon nombre de fonds de pension occidentaux sont puissantes et bénéficient de moyens financiers colossaux. Dans ce combat inégal, les résistances locales qui se mettent en place ne pèsent guère. Et, par la force des choses, elles sont malheureusement constamment sous-tendues par l’urgence, ce que résume bien cet habitant de San Miguel, opposé à la mine : « Nous voulons des projets de vie, pas des projets de mort ». #

(*) Secrétaire fédérale des Équipes Populaires Brabant wallon.
Au Guatemala en novembre 2014 pour l’ONG Disop

Un appétit insatiable

« Des sols sains pour une vie saine » plaide la Food and Agriculture Organization (FAO) des Nations Unies déclarant 2015 « Année internationale des sols ». Or plus que jamais, de l’Arctique au sud de la planète, les populations indigènes voient leur territoire éventré par les pelleteuses tandis que s’érigent sur leur sol les étendards des compagnies minières étrangères, semeuses de bien des maux. Le Guatemala n’échappe pas à cette réalité. La fièvre extractrice a connu un développement énorme ces quinze dernières années. Le budget mondial pour la prospection a augmenté de 45 % en 2010. Les revenus des transnationales sont plus élevés que le PNB de certains pays d’exploitation minière ; c’est notamment le cas de Glencore International dont les revenus sont supérieurs au PNB du Pérou ou de l’Ukraine 1. La montée en puissance des pays émergents et la demande croissante de l’Union européenne expliquent en partie ce boom minier.
1. Frédéric Thomas, « Exploitation minière au Sud : enjeux et conflits », p.11 dans Industries minières. Extraire à tout prix ?, Alternatives sud, vol. 20, n°2, Centre Tricontinental, Éditions Syllepse, 2013.
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