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Première femme Secrétaire générale de la Confédération nationale des travailleurs de Guinée (CNTG), Rabiatou Sérah Diallo est un véritable personnage. Dans cette interview, elle revient sur son parcours syndical et sur son rôle dans la transition démocratique de la Guinée. Un pays qui, peu à peu, sort de ses turpitudes politiques. Toutefois, l’édifice construit reste très fragile. Plus que jamais, la vigilance des mouvements sociaux doit donc être de mise. Entretien.

 

Quel bilan dressez-vous de votre mandat de Secrétaire générale de la CNTG ?

C’était une immense satisfaction d’être la première femme guinéenne à occuper ce poste à responsabilités, malgré la faible présence de femmes dans le mouvement syndical. Mais mon parcours a été semé d’embûches.  
Lors de mon arrivée à la tête du syndicat, la principale difficulté fut les oppositions de principe de la part des hommes et même de certaines femmes qui pensaient que ce n’était pas là la place d’une femme, que ce type de fonctions était réservé aux hommes. Or, une femme peut très bien occuper ce poste et l’assumer. Faute de formation et ne comprenant pas tous les enjeux et les défis, certaines femmes ne me soutenaient pas. C’était une grande difficulté. J’ai dû prouver que confier des responsabilités importantes à une femme, ce n’était pas le monde à l’envers et que les femmes pouvaient assumer cette responsabilité autant que les hommes.
La deuxième difficulté, c’est la sortie d’un régime politique autoritaire vers un régime politique « pluriel », mais dirigé toujours par un militaire, alors que la population souhaitait voir le pays gouverné par un « civil ». Le tout dans un contexte où la situation des travailleurs était catastrophique : ils n’arrivaient pas à joindre les deux bouts ni à se nourrir, se soigner, se vêtir... Dès mon élection, la CSC et d’autres partenaires se sont mobilisés pour nous aider à faire un état des lieux. Nous avons alors fait le tour des 38 préfectures de Guinée pour aller toucher du doigt la réalité sur le terrain et prendre contact avec les travailleurs, connaître leurs souffrances et savoir de quoi ils avaient réellement besoin. Ce n’était pas facile. Et sans ce soutien moral, matériel et financier, je n’y serais pas parvenue.
À notre retour, nous avons écrit une lettre pour sensibiliser les autorités aux conditions de vie dramatiques des travailleurs. Nous avons demandé qu’elles agissent pour les améliorer, mais elles ont fait la sourde oreille et la lettre a été oubliée. Je n’ai pas baissé les bras. De nouvelles stratégies pour renforcer le poids de la CNTG ont été mises en place : nos structures syndicales ont été réorganisées, nous avons eu des élus syndicaux beaucoup plus engagés et nous avons organisé des formations pour que les gens soient capables de décrypter les enjeux et mener des techniques de négociation. Tout ce travail a duré cinq ans (2000-2005).
À l’issue de ce processus et après plusieurs tentatives de négociation, nous avons déclenché une première grève en novembre 2005.

C’était à double tranchant...

Effectivement, en cas d’échec, les autorités nous auraient taxés de « perturbateurs » et elles auraient utilisé la loi pour nous sanctionner, mais heureusement, cette grève a été très bien suivie par la base, car nous étions parvenus à décentraliser toute la mobilisation, ce qui nous a permis de rassembler beaucoup de monde. Ensuite, nous nous sommes ouverts à d’autres syndicats parce que même si nous étions le syndicat le plus important, il nous fallait coaliser plus largement pour peser sur le politique. Nous avons alors déclenché d’autres grèves en 2006 et en 2007. Cette année-là, d’autres composantes de la société nous ont rejoints : société civile, ONG, « religieux »... Par la suite, nous avons rencontré les confédérations patronales avec lesquelles nous partagions le même constat : la situation économique de la Guinée était catastrophique (corruption, etc.).
Nous sommes parvenus à créer un vrai mouvement social. Après réflexion, nous avons pensé qu’il fallait aussi approcher les partis politiques. C’était un mal nécessaire. Un « comité du mouvement social » a alors été mis en place. C’était important pour nous d’avoir une vision commune des luttes et de ne pas être instrumentalisés.
Après plusieurs mois, le chef de l’État accepta de nous recevoir. Mais nos revendications n’ont pas été entendues 1. Dès lors, nous sommes à nouveau descendus dans la rue, mais cette fois, nous avons été arrêtés. Toutefois, grâce aux actions et au lobbying politique de la Confédération syndicale internationale (CSI) à l’égard de nos autorités, nous avons été libérés. Suite à cet épisode, nous avons demandé à toute la population de protester et d’exiger le départ du président, qui décédera peu de temps plus tard (décembre 2008). L’armée a alors pris le pouvoir. Malheureusement, toutes ces mobilisations ont été durement réprimées : des centaines de personnes (des jeunes, massivement) y ont perdu la vie.
À force de patience et d’abnégation, les accords de Ouagadougou (février 2010) verront le jour et mettront en place un exécutif et le « Conseil national de la transition (CNT) » que je fus appelée à présider. Cette nomination a suscité de fortes réactions. Pour certains, il était hors de question que ce soit une femme (syndicaliste, qui plus est) qui siège à la tête du CNT. Mais j’ai été soutenue, notamment par les religieux, ce qui est très important dans notre pays. Le travail du CNT a été intense : neuf commissions ont été mises en place, dont une de réconciliation nationale ; d’importants textes législatifs ont été revus et corrigés ;  un « pacte de convergence et de stabilité » a été élaboré. Le gouvernement de transition s’est alors retiré, tandis que le CNT restait en place pour assurer la tenue des élections législatives et la mise en place de la nouvelle Assemblée.

Aujourd’hui, comment se porte la Guinée ?

Je dois avouer que le pays est encore fragile parce qu’un pays qui accède à la démocratie doit aussi fournir des soins de santé, du travail. Et, en Guinée, la pauvreté est très présente parce que notre pays était devenu une plaque tournante de la drogue. Il y a encore beaucoup d’impunité et de corruption. Toutefois, des résultats ont été acquis. Il faut maintenant les préserver. Nous avons un président et une Assemblée nationale élus. C’est très bien, mais il faut aller de l’avant. Le travail n’est pas fini. Nous nous battons pour que le pays sorte réellement de la crise. Mais cela va prendre du temps, parce que si vous n’avez pas accès aux soins de santé, à l’eau potable, à l’électricité, à l’éducation des enfants, c’est difficile. Ce ne sera donc pas pour aujourd’hui, mais nous avons le profond espoir et l’intime conviction que nous parviendrons à redresser pour de bon la situation de notre pays.

Quel est l’état du syndicalisme en Guinée et comment voyez-vous son évolution à court et moyen termes ?

Pendant les événements de 2006 et 2007, toute la communauté internationale s’est mobilisée pour nous soutenir et au moment de la transition, là aussi, les soutiens n’ont pas manqué. Et aujourd’hui encore, nous avons besoin de ce soutien pour renforcer la force du mouvement social et syndical.
En outre, nous venons de sortir d’une négociation tripartite qui a vraiment réussi et qui est à l’avantage des travailleurs. Et, lors de la clôture des travaux du CNT, nous sommes parvenus à adopter le Code du travail qui dormait dans les tiroirs depuis plus de 25 ans ! Aujourd’hui, notre travail consiste donc à le vulgariser pour informer le plus grand nombre de travailleurs sur leurs droits.

Suite aux nombreux troubles que la Guinée a connus, beaucoup de vos concitoyens ont à raison cherché asile ailleurs et notamment en Belgique. À un moment donné, les ressortissants de la Guinée figuraient même dans le Top 3 des demandeurs d’asile dans notre pays. Or, récemment, les autorités politiques de Guinée ont refusé de donner un laissez-passer à des Guinéens expulsés de Belgique. Que pensez-vous des politiques migratoires des États européens ?

Pour une fois, l’État guinéen a bien fait de refuser qu’on rapatrie ses ressortissants de cette façon. Il y a des préalables. Les gens ne sont pas des animaux. C’est la pauvreté qui fait que les gens cherchent à quitter leur pays. On l’oublie trop vite. Les familles revendent tout leur bétail et tout ce qu’elles ont pour permettre à leurs fils de trouver le bonheur ailleurs. Quand ceux-ci envoient 50 ou 100 euros à leur famille, ce n’est pas seulement elle qu’ils aident, mais toute la nation qui peut accéder à la nourriture, aux soins de santé. Il ne faut pas perdre cela de vue. La crise financière est un problème mondial et les travailleurs n’en sont pas responsables. Ceux qui en sont responsables sont ceux qui doivent être sanctionnés et pas les pauvres travailleurs. #


Propos recueillis par Nicolas Vandenhemel


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