Du 18 novembre au 2 décembre, dix permanents et bénévoles du Mouvement ouvrier chrétien sont partis à la rencontre des partenaires de Solidarité Mondiale en Bolivie. Un voyage qui a permis de mieux connaître les actions concrètes menées par les mouvements sociaux soutenus par notre ONG, mais aussi de mieux saisir la complexité du processus de changement politique bolivien.

 
Cet article est un témoignage, forcément partiel, de ce que nous avons pu voir et comprendre de la situation politique, économique et sociale en Bolivie. Et ce, à partir du regard et des nombreux témoignages recueillis auprès des partenaires de Solidarité Mondiale que nous avons visités sur place: Casa Waki (organisation de jeunes), Gregoria Apaza (organisation de femmes), SENTEC (ONG active dans la formation qualifiante), CRISOL (coupole nationale de syndicats et d’organisations sociales) 1. L’objectif de cet article est de souligner quelques éléments de tension qui animent aujourd’hui la société bolivienne en lien avec le processus de transformation sociale à l’œuvre dans ce pays. Si ces éléments ne permettent pas de tirer des conclusions définitives sur ce processus, le fameux « cambio boliviano », il permet au moins d’en éclairer la complexité.

Contexte politique

Le virage à gauche de l’Amérique latine a provoqué espoir et enthousiasme tant pour une majorité de la population des pays concernés - l’Amérique latine reste un continent marqué à l’os par les inégalités sociales - que pour la gauche altermondialiste qui a vu dans ce changement une remise en cause de l’ordre néolibéral global.
Si la Bolivie s’inscrit pleinement dans ce large mouvement historique, le cas bolivien répond à des caractéristiques propres qui lui confèrent une charge symbolique particulière. « D’une part, premier président indigène de Bolivie, Evo Morales ne s’en prend pas seulement aux injustices socioéconomiques ou au néocolonialisme des multinationales étrangères, explique le sociologue François Polet. Il prétend aussi en finir avec le " colonialisme interne " de l’État bolivien et l’exclusion structurelle, depuis l’indépendance, de la majorité indienne du pays ; d’autre part, cette refondation n’est pas envisagée comme la mission d’un homme ou d’un groupe d’élus, mais comme la responsabilité d’un gouvernement des " mouvements sociaux " qui confère une dimension participative inédite, bien que non dénuée d’ambiguïtés, à sa gestion des affaires publiques» 2.
Alors qu’il a été réélu confortablement (64%) pour un deuxième mandat en 2009 ; qu’il a réussi habilement à éviter une guerre civile en neutralisant les forces réactionnaires et sécessionnistes de l’Oriente (région de la Bolivie qui concentre une grande partie de la richesse du pays : gaz, pétrole, caoutchouc, bois tropical…); qu’il peut se targuer d’une situation économique plutôt favorable (grâce à l’envolée des prix des matières premières sur les marchés internationaux; il est vrai), et de certaines avancées sociales ; assez étonnamment, le gouvernement d’Evo Morales suscite bon nombre d’interrogations, critiques et déceptions.
Celles-ci viennent à la fois de ceux qui se sentent mis de côté par le nouveau pouvoir, en particulier la classe moyenne supérieure d’origine européenne ou métisse qui a perdu beaucoup d’influence au niveau de l’État suite à l’émergence de cette nouvelle élite indigène. Mais, aussi de certains alliés ou soutiens du président Morales qui dénoncent la lenteur et la « tiédeur » des réformes socio-économiques mises en place, ou encore le changement d’attitude du gouvernement face aux mouvements sociaux.
Ce dernier point est particulièrement sensible depuis l’épisode du «TIPNIS» 3 qui a vu, le 27 septembre 2011 à Yucumo, les forces de police gouvernementale réprimer violemment une marche indigène contre le projet de construction d’une route qui devait traverser leur territoire. Un paradoxe pour un gouvernement présenté comme celui des «mouvements sociaux» ; et pour un président qui n’hésite pas à jouer la carte de son origine ethnique, et qui est arrivé au pouvoir grâce au soutien des ONG.

Mouvements sociaux

Il faut le reconnaître, la contestation sociale n’est pas un vain mot en Bolivie. Lors de notre court séjour, nous en avons eu un aperçu concret. Les motifs de revendications sont nombreux et variés : moyens supplémentaires pour l’université des quartiers pauvres de El Alto 4, augmentation des pensions du secteur de la santé, prolongation de mesures de régularisation des véhicules (souvent volés) arrivant aux frontières, limitation des prix de l’essence… Les moyens utilisés pour se faire entendre le sont également : marche de protestation, pneus en feu, jets de pierre, dégradation de biens publics… Sans oublier la voie sans doute la plus populaire, car la plus efficace : le blocage de routes qui permet de paralyser l’activité économique de toute une région.
La politique est omniprésente en Bolivie et de manière beaucoup plus directe que chez nous. Au-delà du fait de voter toutes les « x » années, des tas de mobilisations se mettent en place au nom des étudiants, femmes, paysans, « gremiales » (vendeur de rues du secteur informel), habitants des quartiers pauvres… le tout organisé en un dédale de fédérations, confédérations, coopératives et sections locales. Chacun essayant de présenter ses revendications aux gouvernements et de faire jouer ses représentants au sein du Parlement et du pouvoir.
Si la politique apparaît très vivante, l’impression est aussi qu’elle dépasse difficilement le discours idéologique ou symbolique. Et que lorsque c’est le cas, le résultat s’avère au final souvent plus riche en compromis qu’annoncé au départ. Comme dans le cas de la nationalisation de l’industrie pétrolière, une mesure phare du gouvernement, qui n’est en fait que partielle. Le fossé entre le fait d’énoncer des droits et leur mise en œuvre s’avère ainsi difficile à combler. La nouvelle constitution bolivienne approuvée par référendum en 2009 est à ce titre emblématique. Particulièrement progressiste, elle constitue un changement fondamental pour le peuple bolivien et une avancée dans la reconnaissance de droits sociaux, économiques et culturels. Néanmoins, dans la pratique, certains droits qu’elle contient sont difficiles à appliquer.

Renforcement de l’État ?

Plusieurs interprétations peuvent être données à l’attitude actuelle du gouvernement Morales face aux mouvements sociaux. La volonté du gouvernement est sans doute de renforcer le rôle de l’État comme garant de l’intérêt général par rapport à des revendications présentées comme ayant parfois une forte composante corporatiste ou particulariste. Certaines critiques parlent de dérive « centraliste », en particulier dans le chef du MAS (Mouvement vers le socialisme), le parti au pouvoir 5. Un État, par ailleurs, affaibli par des décennies de réformes structurelles néolibérales.
Il faut rappeler également que le processus de changement en Bolivie a une composante nationaliste importante. Symbolisée en particulier par la « réappropriation » des ressources naturelles par le peuple et les épisodes de la « guerre de l’eau » et de la « guerre du gaz ». Évènements qui réactivèrent « le vieux fond national-populaire latent au sein de l’imaginaire collectif bolivien » 6.
Nous avons pu nous rendre compte de cette dimension lors d’une rencontre avec les représentants d’une confédération de la jeunesse, affiliée au MAS. En effet, ceux-ci nous ont exprimé leur désaccord avec certaines des organisations partenaires de Solidarité Mondiale en Bolivie. Jusqu’à avoir voulu leur faire fermer boutique ! Ils leur reprochent de ne pas être assez gérées par la base (dans ce cas-ci, le public jeune des quartiers pauvres d’El Alto) et de ne pas mener une action suffisamment politique. Le reproche est aussi qu’elles ne sont pas des ONG « natural », car dépendantes d’ONG internationales, voire de ne pas être assez indigènes. Et de revendiquer un « contrôle social » sur ces organisations.
Peut-être faut-il lier cette attitude à celle du gouvernement qui tend à considérer certains mouvements de contestation comme étant soutenus, voire manipulés, de l’extérieur par des ONG internationales. Difficile à savoir. En tout cas, pour le sociologue Gustavo Dehezade de Ugarte, « il est manifeste que le gouvernement tente de prendre un plus grand contrôle sur ce qui se passe dans le pays. Et les tensions risquent de se poursuivre avec les ONG qui continueront à appuyer les mouvements contestataires », prévient-il.
Il faut bien avouer que ces aspects « ethniques » et/ou « nationalistes » que nous avons pu percevoir à plusieurs reprises - qui se mélangent parfois d’une manière assez peu saisissable - nous ont interpellés. Si cette recherche d’identité est au cœur du processus de changement bolivien, comme l’atteste la nouvelle constitution qui reconnaît le caractère multiethnique de la nation, dans les faits elle demeure un point de tension important dans le pays.

Secteur informel

omme dans la plupart des pays pauvres, le secteur informel est une réalité importante en Bolivie. Il représente la grande majorité des travailleurs (+/-80 %) et concerne aussi bien les hommes, les femmes, que les enfants. En plus de conditions de travail très dures, il se caractérise par une quasi-absence d’accès à la sécurité sociale et de protection en matière de droits du travail. Même si ces dernières années, une série d’avancées sociales ont été mises en place comme l’attribution d’une forme de pension minimale universelle qui ne nécessite pas de cotisation préalable.
Le secteur informel constitue une réalité bien plus complexe que l’image que l’on pourrait en avoir d’un simple retard ou stade inférieur à notre modèle de salariat occidental. Informel ne veut pas dire désorganisé. Nous avons pu nous rendre compte à quel point les travailleurs concernés restent collectivement bien organisés pour défendre leurs intérêts. Alors qu’ils restent marginalisés, malgré leur importance considérable, dans le paysage syndical institutionnel par quelques grands secteurs formels, en particulier le secteur minier. Travailler dans l’économie informelle relève parfois même d’un choix. Pour certains, il est plus prudent de multiplier les boulots dans l’informel que d’être dépendant d’un emploi à l’usine avec le risque de le perdre à tout moment. Dans certaines familles, on s’assurera qu’au moins un de ses membres travaille dans l’informel. Question de répartir les risques !
Enfin, informel ne rime pas nécessairement avec pauvreté. De grandes inégalités structurent l’économie informelle et expliquent certaines positions conservatrices, comme le rappelle le journaliste Pablo Stefanoni : « Ces secteurs sont très favorables aux politiques de redistribution, mais ils sont souvent réticents face à toute forme de législation fiscale progressiste qui mettrait en péril les formes d’exploitation et d’auto-exploitation féroces dont l’économie marchande familiale informelle ou semi-informelle est coutumière » 7.
L’économie informelle, ainsi que les autres éléments de tension que nous avons identifiés dans cet article, constituent autant de défis majeurs du processus de changement qui est cours en Bolivie. Un changement dont l’élément le plus important est, sans conteste, d’avoir donné légitimité et fierté à une population mise en marge de la société pendant de nombreuses années.


Co-écrit par Nicolas Larmans


1. Retrouvez une description complète des partenaires de Solidarité Mondiale en Bolivie à l’adresse internet suivante : http://www.solmond.be/Nos-partenaires-en-Bolivie
2. François Polet, « La Bolivie : démocratique, indianiste et socialiste ? » in Alternatives Sud (2009), Paris - Louvain-la-Neuve, Syllepse-CETRI, Vol. 16.
3. Territoire Indigène Parc National Isiboro Secure.
4. Ville de plus d’un million d’habitants située juste au-dessus de La Paz (700.000 habitants). Elle est une des villes les plus pauvres d’Amérique latine.
5. Alberto A. Zalles, « Écueils et déboires de la nouvelle Constitution bolivienne » in Alternatives Sud (2009), « La Bolivie d’Evo. Démocratique, indianiste et socialiste ? », Paris - Louvain-la-Neuve, Syllepse-CETRI, Vol. 16.
6. François Polet, op.cit.
7. Marc Saint-Upéry et Pablo Stefanoni, « La Bolivie d’Evo Morales entre progrès et désenchantement », CETRI, 6 octobre 2011. (http://www.cetri.be/spip.php?article2334&;lang=fr)

Le Gavroche

« Après moi les mouches... »

« Où placer Michel, Reynders, Chastel ? Le casse-tête du casting libéral pour les… Lire la suite
Mai 2019

Tous les numéros

Septembre 2019