La question de la sécurité alimentaire et du droit à l’alimentation est étroitement liée au modèle actuel de globalisation, avec sa division internationale du travail, ses marchés financiers, sa mise en concurrence des travailleurs, l’influence écrasante des multinationales… Le droit à l’alimentation n’est donc pas qu’une question de «bonne volonté» ou de générosité, c’est une question d’organisation du système. Rencontre avec Olivier De Schutter.


La question de la migration Sud/Nord est une question qui va se poser de plus en plus à l’avenir. Et ce, pour des raisons évidentes: ces migrations sont liées à l’évolution de la structure démographique dans nos pays développés, au vieillissement de la population, au besoin de renouveler la population pour financer nos systèmes de sécurité sociale, et également à l’évolution de la démographie dans les pays du Sud. Nous avons, chaque année, 75 millions de personnes de plus sur la planète. Nous sommes 6,7 milliards de personnes aujourd’hui; nous serons 8,2 milliards en 2030, et 9,2 milliards en 2050. L’essentiel de cette croissance démographique, avec une population qui double tous les 25 ans dans certains pays d’Afrique, sera localisée dans les pays en développement. Ces migrations sont dans l’intérêt à la fois de nos sociétés, qui ont besoin de ce renouvellement, et des sociétés de départ: dans une certaine mesure, cela peut constituer une chance. Mais en même temps, il y a des risques qu’il faut gérer. Tout d’abord, il y a un risque que l’arrivée de travailleurs migrants sur notre marché du travail conduise à un abaissement des acquis sociaux en raison d’une concurrence plus forte entre travailleurs. Ceci doit être géré avec grande attention: il faut absolument éviter que le prix de l’arrivée de travailleurs migrants soit une dégradation des acquis sociaux.
Deuxièmement — et c’est peut-être ce à quoi on est moins attentif —, cette migration du Sud vers le Nord, bien qu’elle soit dans l’intérêt de court terme des pays du Sud (qui voient au fond une rentrée de devises possible à travers ses travailleurs migrants dont une partie des salaires est rapatriée dans les pays du Sud), peut en même temps hypothéquer leur avenir à terme. En effet, ce sont parfois des gens qui sont formés chez eux qui viennent travailler chez nous parce qu’ils n’ont pas d’emploi au pays et qu’ils ne peuvent pas faire bénéficier leur propre économie de leurs compétences. Parfois, ce sont des compétences que ces travailleurs acquièrent chez nous et qui ne bénéficient pas à leur pays d’origine. Je pense donc qu’il faut être extrêmement attentif à ce que l’immigration choisie, que l’on tente de promouvoir, soit une immigration définie non seulement en tenant compte de nos intérêts de court terme, mais également de l’intérêt à long terme des pays en développement dans leur capacité de se développer et de monter, au fond, l’échelle du développement.

Dangers de la globalisation

La question de la mondialisation est un défi qui mérite d’être géré en prenant compte des grands dangers qu’elle présente. Je voudrais en souligner trois en particulier, et puis préciser quels sont les instruments qu’on peut utiliser pour s’assurer que la mondialisation fonctionne de manière à faire bénéficier les sociétés de ses avantages sans en faire subir les inconvénients. D’abord, la mondialisation signifie une plus grande division internationale du travail entre pays selon leur avantage comparatif. Ceci est présenté, dans la théorie classique, comme étant dans l’intérêt de tous. Mais cette spécialisation de chaque pays peut en réalité se révéler extrêmement dangereuse pour certains d’entre eux qui se spécialisent dans des productions et des marchandises dont la valeur ajoutée est moins forte et qui, au final, enferme ces pays dans des situations de sous-développement. Comme le disait l’essayiste uruguayen Edouardo Galiano, la division internationale du travail c’est, au fond, un système dans lequel certains se spécialisent à gagner et d’autres se spécialisent à perdre. Et ceux qui se spécialisent à perdre, ce sont les pays qui ne parviennent pas à s’industrialiser, ne parviennent pas à monter l’échelle du développement parce qu’ils sont confinés à la production de matières premières ou de produits agricoles. Ceci est une véritable menace pour ces pays.
Deuxièmement, avec la mondialisation et les spécialisations qu’elle entraîne, les facteurs de production dans chaque pays doivent être réalloués dans certains secteurs, que ce soit pour la production de marchandises ou de services. Ceci suppose une sorte de capacité des facteurs de production, y compris les travailleurs, à se re-former à d’autres tâches qu’appellent les restructurations qu’amène la mondialisation. Or cette capacité pour les travailleurs et pour les producteurs de se re-spécialiser est extrêmement problématique dans beaucoup de cas. Dans mon propre travail de rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, j’ai vu dans de nombreux pays que beaucoup de petits producteurs, par exemple, n’avaient pas du tout la capacité de s’adapter aux changements considérables qu’amène la mondialisation, d’abandonner les productions pour lesquelles ils étaient moins compétitifs en vue de se re-spécialiser dans d’autres choses parce que cela demande des compétences différentes, des intrants différents, et donc un effort considérable qu’ils ne peuvent pas toujours consentir. En d’autres mots, il ne faut pas supposer que chacun a les capacités de s’adapter aux changements considérables que la mondialisation amène.
Troisièmement, dans le processus de mondialisation, il y aura des gagnants, ceux qui sont les plus compétitifs et qui peuvent, par exemple, accroître leur part d’exportations. Mais il y a aussi beaucoup de perdants. Dans les démocraties avancées qui sont les nôtres, des systèmes sont mis en place pour permettre dans une certaine mesure de compenser les perdants. Dans beaucoup d’autres pays, ces systèmes font défaut et 80% de la population mondiale, par exemple, n’a accès à aucune forme quelconque de protection sociale. Les gagnants ne compensent pas par des politiques sociales redistributives les perdants des changements que la mondialisation amène. Par conséquent, dans beaucoup de pays, la mondialisation cause un tort considérable non compensé, non réparé, ce qui finit par créer davantage de pauvreté et d’inégalité qu’elle ne parvient à les réduire.

Domination des multinationales

Enfin, je dirais que la mondialisation, c’est aussi une influence de plus en plus forte de certains grands acteurs économiques — les firmes transnationales — qui dominent les marchés mondiaux aux détriments des plus petits producteurs. Le périmètre d’action de ces derniers est surtout national ou régional. Ils ont de moins en moins de capacité de négocier une part suffisamment importante de la valeur ajoutée sur l’échelle de production. Résultat: on aboutit à cette situation où les prix sont, de plus en plus, trop élevés pour les consommateurs et trop bas pour les petits producteurs parce qu’une part de plus en plus grande de la valeur ajoutée est captée par les grands acteurs, c’est-à-dire les firmes transnationales. La mondialisation, c’est cela aussi : cette émergence de grands acteurs très difficile à réguler, de plus en plus puissants, qui parviennent à imposer leur volonté aux États, et à jouer sur les différences de régime entre États pour capter la partie la plus importante de la valeur ajoutée sur l’échelle de production. Je pense que tous ces défis que la mondialisation crée doivent être pris au sérieux.

Équité, régulation

Il faut, à mon sens, que le commerce tienne compte d’autres critères que la simple expansion des exportations et la croissance économique. Ainsi, il faut que le commerce récompense davantage le commerce équitable, ainsi que les filières qui respectent les droits des travailleurs. Il faut que le commerce tienne compte de la nécessité de ne pas favoriser le dumping environnemental, c’est à dire la relocalisation des entreprises là où les normes environnementales sont les moins sévères. On ne peut plus avoir un monde dans lequel la libéralisation du commerce se poursuit sans que ces autres valeurs soient prises en compte dans sa régulation.
Il y a aujourd’hui un grand débat sur la question de savoir si l’agriculture doit être davantage libéralisée et soumise aux règles du commerce international, notamment dans le cadre du cycle de développement de Doha au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Je pense pour ma part que l’agriculture est un secteur très spécifique pour toute une série de raisons. D’abord parce que les prix sont très volatiles dans ce domaine — pour des raisons techniques que nous n’allons pas détailler ici. Ceci est un obstacle pour les producteurs qui ont du mal à planifier leur production en raison de cette très forte variation des prix à travers les saisons, à travers les années. Ensuite, parce que les pays aujourd’hui doivent regagner leur capacité à produire pour se nourrir eux-mêmes. À défaut de cela, ils seront de plus en plus dépendants des marchés internationaux. Or ces marchés sont de moins en moins fiables, les prix sont de plus en plus volatiles et la capacité — pour les pays qui sont des importateurs nets de denrées alimentaires — à se nourrir sera de plus en plus problématique à l’avenir s’ils ne regagnent pas la capacité de produire pour eux-mêmes et ne développent pas en particulier chez eux des cultures vivrières. Ces pays, pour pouvoir produire mieux pour eux-mêmes, doivent pouvoir se protéger, doivent pouvoir renforcer leur secteur agricole et limiter leur dépendance au commerce international. C’est la raison pour laquelle, dans les débats qui entourent aujourd’hui la libéralisation de l’agriculture, je suis en faveur d’une capacité pour les pays de se protéger, de protéger leur secteur agricole. Je suis en faveur de politiques qui évitent une trop grande dépendance à l’égard des marchés internationaux et je plaide en faveur, au plan national, de mécanisme de gestion de l’offre qui stabilisent les revenus pour les producteurs, les encourageant à produire de manière stable à travers les années et qui, en même temps, garantissent une certaine stabilité des prix pour les consommateurs en évitant les très grandes variations qu’une politique axée sur la libéralisation aurait tendance à accentuer.

Avenir en vert

Sur la question des agrocarburants, on n’assiste, en réalité, qu’à une répétition de ce qu’on a déjà vécu par le passé avec des productions comme le café, le thé, le coton, le tabac. Ce sont toutes des cultures de rentes, des cultures d’exportation où les pays du Sud sont incités à produire pour satisfaire les besoins des pays industrialisés dont les populations ont un pouvoir d’achat bien plus important. En ce sens, la question n’est pas totalement nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est que d’abord ce sont des cultures dont la rentabilité est très étroitement liée à l’évolution des prix des carburants et des énergies fossiles. Ceci signifie que ce sont des cultures dont la rentabilité sera très variable à travers les années et imprévisible. Par ailleurs, il y a une concurrence peut-être encore plus directe pour le public entre la production d’aliments et la production de carburant, avec les agrocarburants. Mais ceci non plus n’est pas tout à fait nouveau puisque quand on utilise par exemple des champs pour produire du coton ou du tabac, la concurrence a lieu également.
L’essentiel est donc de tirer les enseignements du passé pour réfléchir à la situation présente. Et il faut souligner que la production d’agrocarburants, tout comme la production de monoculture d’exportation dans d’autres domaines, peut avoir des conséquences parfois positives pour ce qui concerne un pays en développement dans son ensemble qui peut, à court terme, voir là une source de revenus d’exportation. Mais les conséquences seront très négatives pour une grande partie de la population parce que cela accentuera la concentration agraire au détriment des petits paysans qui, très souvent, se voient expropriés de leurs terres ou relégués aux terres les moins fertiles parce qu’on produit des grandes monocultures d’huile de palme ou de jatropha pour produire des agrocarburants.

Pas une solution

En outre, c’est une production qui est très souvent entre les mains de grandes firmes multinationales ayant accès au marché d’exportation. Elle ne bénéficie pas aux plus petits producteurs, aux plus petits paysans dont les revenus par conséquent ne peuvent pas augmenter grâce à ces filières. Ce sont donc des cultures d’exportation qu’il est extrêmement dangereux d’encourager. Je ne pense pas que ce soit une solution pour le climat. Je ne pense pas que ce soit une solution pour limiter notre dépendance énergétique, parce que la capacité des agrocarburants d’être un substitut véritable aux énergies fossiles est très limitée. C’est donc à mes yeux une solution de court terme qui peut accentuer les inégalités et la pauvreté dans les campagnes dans les pays en développement bien plus qu’elle n’est de nature à les résorber.
Lorsqu’on évoque les agrocarburants comme solution à la question du changement climatique lié à l’utilisation d’énergies fossiles, je pense qu’il faut rappeler que tous les agrocarburants n’ont pas tous les même bilans énergétiques et environnementaux. Par exemple, la production d’éthanol à partir de la canne à sucre telle qu’elle se pratique au Brésil a un bilan énergétique qui est bien meilleur que la production d’éthanol à partir de maïs; et ceci n’est pas comparable encore à la production de biodiesel à partir de l’huile de palme, du colza ou du jatropha. Restons donc extrêmement prudents. Il faudrait vraiment faire une analyse filière par filière pour examiner les avantages ou les inconvénients des agrocarburants.
De manière plus générale, beaucoup de filières d’agrocarburants sont extrêmement consommatrices d’énergie pour la transformation de la plante en carburant. Il faut non seulement beaucoup d’énergie, mais aussi, pour nombre de filières, de grandes consommation d’eau. Or, l’eau est une ressource rare aujourd’hui, dont nous allons manquer. Et ceci est vrai aussi des biocarburants de la deuxième génération, dont les “vertus” font l’objet de beaucoup d’éloge. En fait, c’est une génération d’agrocarburant qui va être extrêmement vorace en eau. Ce ne sont, par conséquent, pas nécessairement des filières plus viables que les filières actuelles. Les vertus des agrocarburants ont été largement surestimées et leurs inconvénients, y compris en termes environnementaux, ont été largement sous-estimés.
Dernière considération à prendre en compte: les agrocarburants sont très souvent produits sur de très grandes surfaces qui sont des monocultures au détriment de la biodiversité, au détriment du renouvellement des sols. Ceci a un impact très négatif, déjà aujourd’hui, dans certaines régions d’Amérique latine ou d’Asie du Sud par exemple.

Olivier De Schutter est Rapporteur Spécial des Nations Unies sur le Droit à l’Alimentation

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