Le train des élections est lancé sur sa dernière ligne droite, le Congo va probablement voter en juin ou juillet prochain. Tous les espoirs semblent désormais permis depuis que le président Joseph Kabila a promulgué, le 9 mars dernier, la loi électorale, dernière pièce de l’appareil juridique organisant les élections générales. Après le vote du référendum constitutionnel et les opérations d’enregistrement des électeurs, cette loi constitue une avancée importante dans le processus électoral par lequel la population va pouvoir enfin choisir ses dirigeants.

On croyait tous les espoirs permis depuis le 9 mars dernier lorsque le président Joseph Kabila avait promulgué la loi électorale, mais il faudra s’armer de davantage de « réalisme » face au Congo. La date fixée antérieurement au 18 juin pour les élections législatives et le premier tour des présidentielles a été repoussée « entre le 25 juin et le 2 juillet » par la Commission électorale indépendante (CEI) congolaise présidée par l’Abbé Apollinaire Malumalu. Cette prolongation, il est vrai, s’imposait dès lors que le délai du dépôt des candidatures venait lui-même de se voir étiré de 10 jours, suite à une pénurie de prétendants. Le jeudi 23 mars, à l’heure de la clôture de l’opération, la CEI regrettait que les dossiers de candidatures déposés pour les législatives ne couvrent pas l’ensemble des circonscriptions électorales. Il s’agit là de raisons purement techniques.
Une autre raison, autrement plus politique, a motivé ces reports. En effet, à la sortie d’un entretien à Kinshasa avec le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Anan, le vice-président congolais, Azarias Ruberwa réclamait la prolongation du délai du dépôt des candidatures « pour permettre notamment l’inclusion de l’Union pour la démocratie et le progrès social » d’Étienne Tshisekedi. Quel délai supplémentaire s’accorde-t-on pour persuader le leader de l’UDPS (Union pour la défense et le progrès social) d’intégrer un processus auquel il dit ne pas croire ? Le même jour, celui-ci exhortait ses militants à « désormais considérer le rapport de force face aux soi-disant élections que la communauté internationale veut nous imposer », affirmant que pour lui les deux tours des élections présidentielles avaient déjà eu lieu (Xinhua, 23 mars 2006). Même si, curieusement, la Commission est restée muette quant à la date de la tenue de neuf autres scrutins, deux choses paraissent pour l’instant certaines. Primo, un problème politique se posera le 30 juin, date de la fin de la période transitoire, car les élections n’auront pas désigné leur vainqueur à cette date. Cela même si, au plan juridique, la nouvelle constitution prévoit que les institutions politiques de la transition restent en fonction jusqu’à l’installation des nouvelles. Secundo, avec ou sans l’UDPS, la population semble plus que jamais proche d’une opportunité de pouvoir enfin choisir ses dirigeants après 45 ans d’atermoiements politiques.
Plus de 25 millions d’électeurs seront donc appelés à doter la République démocratique du Congo (RDC) d’un régime semi-présidentiel dans un État unitaire fortement décentralisé. Au total, le futur parlement de la RDC comprendra 608 membres dont 500 députés nationaux et 108 sénateurs issus des parlements provinciaux. La loi prévoit aussi la constitution de 26 assemblées provinciales avec 690 députés provinciaux. Les votes (présidentiel, législatif, provincial, urbain, municipal et local) devraient mettre en compétition plus de 200 partis politiques et une cinquantaine de candidats à la présidence de la république. Le vote sera l’occasion d’un affrontement particulier entre les fils des deux derniers présidents défunts : Joseph Kabila, candidat à sa succession affrontera ainsi Nzanga Mobutu. Il faudra compter également dans l’arène, entre autres, le vieux leader du Parti lumumbiste (PALU), Antoine Gizenga, l’ancien gouverneur de la Banque nationale Pierre Paypay, ou encore Jean-Pierre Bemba, Arthur Z’ahidi Ngoma et Azarias Ruberwa, trois des vice-présidents actuels.
Il faut remarquer que l’adoption de la loi électorale par le parlement congolais ne s’est cependant pas réalisée sans mal. Elle a été émaillée d’interminables discussions sur la question des listes bloquées (vote des candidats sur la base d’une liste proposée par les partis) et zébrées (parité homme-femme). Finalement, en rejetant majoritairement une procédure voulue par les ambassadeurs du Comité international d’accompagnement de la transition (CIAT) (1), les députés ont rejoint les attentes de la majorité de la population. Les évêques congolais rendaient compte de ce sentiment dans un document publié le 20 janvier 2006 : « cette façon de faire respectera, nous le croyons, l’intention des électeurs et donnera aux députés élus le sentiment de légitimité et une certaine fierté d’être mandatés par le souverain primaire » (The Post, Kinshasa, 8 février 2006).

Raison garder

Le coût de ces élections (422,9 millions de dollars) financées quasi entièrement par la communauté internationale, ainsi que les attentes parfois démesurées de la population face à ce rendez-vous « historique » éclipsent souvent ses enjeux, et peu songent à souligner que ces élections sont loin de n’être qu’un cadeau. Il faut le rappeler, celles-ci sont le fruit d’une résistance héroïque du peuple congolais dont la volonté d’unité a réussi à déjouer tous les plans de partition portés par les deux guerres des voisins rwandais et ougandais en 1996 et en 1998. C’est encore la détermination populaire qui dût forcer le CIAT à se montrer plus ferme envers les responsables politiques, obligeant ceux-ci à adopter un calendrier précis et rigoureux, lors de la prolongation de la transition jusqu’au 30 juin 2006.
En dépit du chemin parcouru, il faut cependant raison garder car il reste énormément à faire. C’est même peu dire : au-delà des défis logistiques (transport des kits électoraux dans un pays à la taille de l’Europe occidentale sans moyens de communications, payer 240 000 fonctionnaires électoraux et agents de police dans 10 000 localités différentes, etc.), deux casse-tête attendent encore l’abbé Apollinaire Malumalu et la CEI : le défi sécuritaire et le défi politique.
Tout le monde reconnaît en effet que l’un des plus grands problèmes demeure l’insécurité qui règne dans la province orientale, les deux Kivu et le Nord-Katanga. Des milices et des groupes armés rwandais (hutus et tutsis) restent opérationnels dans cette partie du Congo où elles continuent de semer la terreur. Le Nord-Kivu en particulier s’est érigé en un sanctuaire pour le général dissident Laurent Nkundabatware qui a déstabilisé la transition lors des guerres de juin 2004 à Bukavu et de janvier 2006 à Rutshuru. Une récente déclaration du Comité permanent des évêques catholiques du Congo met déjà en garde : « nous déplorons, écrivent-ils, le retard considérable pris dans la formation d’une armée unifiée et républicaine. Par ailleurs, une armée mal payée et mal équipée, au lieu de contribuer à la paix et à la sécurité, abuse de sa force et devient une menace pour des élections. Il est impérieux, recommandent les princes de l’Église, que la question de la sécurisation des citoyens et du processus électoral soit la priorité de nos dirigeants ». C’est loin d’être le cas.
La présence de la police nationale et d’une force de maintien de la paix de 17 000 casques bleus suffira-t-elle à rassurer ceux qui, au Kivu par exemple, craignent que les élections ne se déroulent dans toute la république sauf précisément à l’Est ? Le renforcement de cette force par une mission militaire de 1 450 soldats européens chargés officiellement de favoriser le bon déroulement des élections n’est pas pour rassurer. Certains observateurs pensent en effet que la mission officieuse de cette force sera d’étouffer toute contestation des résultats.
Or, ces élections sont déjà contestées. D’abord, le refus de l’UDPS d’y participer ne rassure personne, on l’a vu. Ensuite, le calendrier électoral pose de plus en plus problème. À quelques jours des élections, constate le journal kinois Le Potentiel, le cercle des mécontents, s’élargit inexorablement. En cause, la période d’inscription des candidats – qui a été prolongée – ainsi que des problèmes de communication. Comment battre campagne et expliquer son projet de société en 30 jours à travers 11 provinces, dans un pays dont les voies de communication sont loin d’être viables ? Enfin, le « front des mécontents» n’apprécie guère la mise en place des institutions élues au-delà de la fin de la transition, c’est-à-dire le 30 juin.

Faire vite ou bien faire ?

Le CIAT et la CEI se trouvent désormais coincés entre des délais de plus en plus élastiques et l’obligation de résultat. Les propos tenus dernièrement à Kinshasa par le Secrétaire général adjoint de l’ONU pour les opérations de maintien de la paix, Jean-Marie Guéhenno, laissaient paraître cet embarras : « il est très important, déclarait-il, que les élections aient lieu le plus vite possible… Il faut en même temps que les élections soient crédibles, solides » (Xinhua, 9 mars 2006). Face à l’évidence, aurait-on décidé d’organiser la présidentielle et les législatives, quitte à laisser les nouvelles autorités poursuivre à leur guise la suite du scrutin ? En tout cas, du côté de l’ONU, on ne cache plus que l’on est prêt à accepter le report des élections au-delà de la date butoir. On pare désormais au plus pressé sur la forme.
Quant au fond, le véritable défi demeure politique, chacun le sait. Car, il est clair que la principale attente de la population, c’est d’abord la paix. Mais de quelle paix les Congolais ont-ils besoin après tant d’années d’instabilité, de guerres, de souffrances, sinon celle dont parlait Jaime Bateman Cayon : « la paix ne consiste pas seulement dans le silence des armes, mais aussi dans des salaires justes, une administration publique efficace et à la portée du peuple, la santé et l’éducation pour tous ». D’où tout l’enjeu de la qualité de la classe politique qui sortira des urnes, comme le rappelle d’ailleurs le document des évêques : « l’émergence des hommes capables d’affronter les grands défis du monde moderne, des hommes nouveaux, ayant un sens élevé de l’amour du pays, soucieux du bien commun, rompus à la bonne gouvernance, ayant une probité morale et une bonne capacité intellectuelle doublée d’une expérience bien éprouvée ».
La communauté internationale a-t-elle mis tout en œuvre pour assurer des élections capables de produire pareils hommes, bref des élections réellement libres, transparentes et démocratiques au Congo ? Il est permis d’en douter. Au Libéria où l’ONU avait souhaité de telles élections, les dirigeants de la transition avaient été tenus à l’écart du scrutin. En Irak, autre pays où la légitimité faisait défaut, l’élection d’une constituante avait précédé les autres échéances. En RDC au contraire, rien de tout cela : la Constitution et la loi électorale ont été confectionnées par des individus sans grande légitimité.
Dès lors, une constitution taillée sur mesure pour les dirigeants actuels a été rédigée sous la supervision de l’université de Liège dans laquelle, par exemple, l’âge minimum du candidat à la présidence de la république a été modifié, le critère du diplôme d’université écarté, etc. La fonction présidentielle est littéralement banalisée. N’importe qui au Congo croit qu’il peut briguer la magistrature suprême. On suppose qu’il suffit d’occuper le fauteuil de président pour que le reste aille de soi. « Chance eloko pamba » (ce qui compte c’est la chance, pas la compétence), chantent les Kinois depuis qu’un certain Joseph Kabila fut propulsé au sommet de l’État en janvier 2001.
De même, aucun critère moral n’a été érigé pour barrer la route du pouvoir notamment à une classe politique issue de mouvements armés ayant provoqué la mort quatre millions de personnes. Le vice-président Jean-Pierre Bemba, dans le collimateur du Tribunal pénal international pour crimes contre l’humanité, est candidat président. Sans être comptables de leur gestion calamiteuse, des personnalités épinglées par un rapport explosif de la « Commission parlementaire Lutundula » pour avoir conclu des contrats dont les profits ont souvent été obtenus au prix de souffrances et de pertes humaines énormes pourront impunément solliciter un nouveau mandat.
En dépit de toutes ces imperfections – et au nom d’une certaine realpolitik européenne –, des dirigeants occidentaux suggèrent que cette classe politique dont ils sont les premiers à fustiger l’incompétence et la corruption reste aux affaires après les élections. Ainsi, apparemment soucieux d’éviter que les perdants ne reprennent les armes, le ministre des Affaires étrangères, Karel De Gucht, déclarait lors d’une interview à La Libre Belgique le 3 septembre 2005, que la Belgique attendait « l’émergence d’une nouvelle classe politique qui vienne s’ajouter à la classe politique actuelle ». Quand on sait par ailleurs que les Occidentaux ont fait pression pour qu’un accord préélectoral soit conclu garantissant l’avenir politique de certains, tel que le vice-président Azarias Ruberwa, dans les futures institutions (Le Soir, 25 janvier 2005), le scénario d’une « parodie d’élections » cesse d’être une vue de l’esprit.
En attendant, les crispations nées des dernières menaces du RCD-Goma de claquer la porte à la transition suite au refus du parlement d’ériger en circonscriptions électorales le très controversé territoire de Minembwe créé pendant les années de rébellion, révèlent la fragilité d’un processus sans calendrier contraignant, et qui peut s’arrêter à tout moment. Rien n’indique par exemple que Laurent Nkundabatware, ce général dont personne n’ose exécuter le mandat d’arrêt international lancé contre lui, ne pourra pas perturber le déroulement du scrutin, notamment en déclenchant une guerre la veille des élections ou le lendemain de celles-ci, au cas où les résultats ne seraient pas satisfaisants pour son parti pro-rwandais, le RCD-Goma.

(29 mars 2006)
Emmanuel Nashi : Professeur de sociologie des médias à l’ISFSC et analyste des conflits en Afrique centrale.

 

 

 

 





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