En décembre dernier, la reprise des pourparlers de paix entre Israël et la Syrie laissait présager la conclusion rapide d’un accord diplomatique. Aux dernières nouvelles, le rythme du réchauffement entre les deux plus fidèles ennemis du Moyen-Orient devrait s’avérer plus lent que prévu, mais avec plus de perspectives de réussite que dans le volet palestinien.

 

 

 

Le 15 décembre 1999, le président américain Bill Clinton organisait à Shepherdstown la reprise des négociations israélo-syriennes. Farouk El-Sharaa, vétéran d’une diplomatie syrienne musclée, recevait mandat du président syrien Hafez El-Assad pour négocier directement et sans intermédiaire avec le président du Conseil israélien, Ehoud Barak. Entamées lors de la conférence de Madrid en octobre 1991, les négociations israélo-syriennes avaient rapidement marqué le pas, pour ensuite subir un sérieux gel en automne 1993. La publication des accords d’Oslo négociés entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) avait en effet suscité la colère des Syriens, lesquels, après quelque temps, n’allaient plus cacher leur satisfaction de voir les Palestiniens s’empêtrer dans les chausse-trapes israéliennes. N’étaient quelques effets d’annonce de Yitzhak Rabin en 1995, les pourparlers israélo-syriens étaient en état de mort clinique jusqu’à aujourd’hui, la législature Netanyahou (1996-1999) n’ayant évidemment rien fait pour améliorer le climat.

Pourquoi la paix ?
Avant d’en arriver au fond des dossiers litigieux, il est peut-être utile de répondre à une question : qu’est-ce qui a bien pu motiver Israéliens et Syriens, naguère si enclins à juger " confortable " leur statut de belligérants, à se jeter à nouveau dans la mêlée du processus de paix ? Côté israélien, la réponse est à trouver dans la volonté de Barak d’inscrire un succès diplomatique d’ampleur, lui qui, comme son prédécesseur Netanyahou, est empêtré dans la gestion quotidienne d’un champ politique israélien de plus en plus fragmenté et déchiré. Surtout, l’occupation depuis 1978 d’une " Zone de sécurité " au Sud-Liban s’avère de plus en plus coûteuse en vies israéliennes, du fait des opérations de plus en plus efficaces de la résistance du Hezbollah. Or, chacun sait qu’une démilitarisation définitive de ce parti chiite n’est possible que moyennant un coup de semonce de la Syrie, laquelle contrôle largement le reste du Liban et dispose là d’un solide levier pour faire payer aux Israéliens le prix de l’occupation du Golan. Côté syrien, la volonté d’en finir avec le conflit qui l’oppose depuis 1948 à Israël s’explique par la santé déclinante de Hafez El-Assad, la guerre de succession qui ne manquera pas de secouer la minorité confessionnelle alaouite du dictateur, l’échéance des présidentielles américaines et, last but not least, l’essoufflement d’une économie syrienne qui a besoin de s’ouvrir aux capitaux occidentaux et saoudiens.

Cinq contentieux
Les dossiers du contentieux israélo-syrien sont multiples. Premier dossier, le Golan. Ce plateau qui domine la vallée du Jourdain et le lac de Tibériade est occupé et annexé par Israël depuis juin 1967, au terme d’une offensive éclair déclenchée par l’État hébreu dans les jours qui suivirent la guerre des Six Jours et sa conclusion théorique par la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies. En 1974, un " désengagement " israélien avait été effectué sous contrôle de l’ONU hors d’une bande de territoire démilitarisé, non sans que Tsahal ne dynamite la capitale du Golan, Quneitra, avant rétrocession aux Syriens… Deuxième dossier, la sécurité et l’établissement de relations diplomatiques. Les Israéliens justifient depuis toujours leur occupation du Golan par l’avantage stratégique qu’il fournissait naguère à ses propriétaires syriens pour bombarder les implantations juives de la vallée du Jourdain. Troisième dossier : l’eau. Le plateau du Golan est un véritable réservoir qui assure un tiers de la consommation israélienne, tout comme il constituait un véritable grenier à blé pour l’économie syrienne. La résolution du conflit devrait donc préparer une solution régionale (Turquie, etc.) au problème de l’eau. Quatrième dossier : les réfugiés syriens et les colons juifs. Estimés à quelque 145.000 en 1967 (96 % de la population initiale), les réfugiés et leur descendance compteraient désormais 450.000 âmes dans l’attente de leur retour au sein de quelque 160 villages dynamités par l’armée israélienne. Les colons juifs sont quant à eux estimés à 17.000 âmes et peuplent 31 colonies disséminées autour de la petite colonie urbaine de Katzrin. Cinquième et dernier dossier : le Liban.
Le premier dossier à régler est donc celui du statut juridique du Golan et la définition d’une frontière définitive entre la Syrie et Israël. Les Syriens exigent évidemment un retrait israélien total et un retour à la ligne de cessez-le-feu qui séparait les deux États entre 1949 et 1967. Problème : les Israéliens ne sont pas d’accord et estiment qu’il est préférable d’en revenir à la ligne qui séparait, jusqu’en 1949, l’ancienne Palestine (mandat britannique) et la Syrie. Si le différend ne porte que sur quelque vingt kilomètres carrés de territoire, il n’est pour autant pas négligeable. En effet, la thèse syrienne permettrait à Damas de remettre les pieds dans le lac de Tibériade et d’avoir un accès à de nouvelles ressources en eau par le contrôle d’une partie du Jourdain et de son principal affluent, le Yarmouk.
Le deuxième dossier est celui de la sécurité et du niveau de relations diplomatiques. Les Israéliens exigent que, si le plateau du Golan devait être restitué aux Syriens, il soit totalement démilitarisé. De même, ils exigent de pouvoir garder un accès à la station de contrôle qu’ils ont établie sur le mont Hermon, station de contrôle qui domine la plaine de Damas et la totalité de l’espace aérien syrien. Pour leur part, les Syriens exigent qu’une démilitarisation du Golan soit accompagnée de la démilitarisation d’une portion de territoire similaire en Israël. Concernant l’accès à la station du Mont Hermon, ils refusent toute présence israélienne, militaire ou civile, et préfèrent s’en remettre à une force d’interposition et à des contrôleurs franco-américains mandatés par l’ONU.

Le casse-tête de l’eau
Le troisième dossier, celui de l’eau, est un véritable casse-tête. Les Israéliens sont résolument hostiles à la diminution drastique de leurs ressources en eau qu’entraînerait inévitablement une rétrocession pure et simple du Golan à ses propriétaires syriens. Pour leur part, si les Syriens semblent prêts à assurer à Israël un niveau de consommation " convenable ", ils n’en devront pas moins répondre aux besoins nés de la réimplantation des 450.000 réfugiés.
Evoqué ci-dessus, le quatrième dossier, celui des réfugiés, est donc tout aussi épineux. Les Israéliens vont-ils accepter le retour d’une masse aussi importante de réfugiés à leurs frontières ? Depuis sa fondation, l’État hébreu a toujours considéré la démographie arabe comme une menace, surtout lorsqu’elle jouxte ses frontières. L’enjeu de la démilitarisation du Golan est donc lié. Par ailleurs, comme on l’a déjà vu ci-dessus, la réimplantation de 450.000 Syriens risque d’avoir des conséquences sur le partage de l’eau. De même, qui va financer la réinstallation et la reconstruction de villages pour la plupart enfouis sous terre ? Enfin, si la demande syrienne devait être rencontrée, Hafez El-Assad ferait un gigantesque pied de nez à l’Autorité palestinienne de Yasser Arafat, laquelle risque bien de se voir contrainte d’accepter un droit de veto israélien au retour de réfugiés palestiniens, non seulement en Israël même, mais également dans les frontières du futur État palestinien " indépendant ". Pour ce qui est des 17.000 colons juifs, l’israélien Barak joue serré. Certes, ces colons ne sont pas du même " tonneau " que leurs collègues de Cisjordanie, mais ils n’en sont pas moins des électeurs du Parti travailliste de Barak et d’un parti incontournable de la coalition au pouvoir, Israël Ba-Aliyya, le parti des Juifs ex-soviétiques. C’est pourquoi les négociateurs israéliens essaient d’obtenir de la Syrie le droit pour les colons de rester sur place, tout en gardant leur nationalité israélienne…

Liban
Le cinquième et dernier dossier est celui du Liban, champ de bataille par procuration entre la Syrie baasiste et l’État d’Israël. Cet enjeu est extrêmement complexe. On le sait, depuis 1978, l’armée israélienne occupe une bande de terre au Sud-Liban. Jadis créée pour empêcher l’infiltration de commandos palestiniens en Israël, cette " Zone de sécurité ", contrôlée par Tsahal et ses supplétifs libanais de l’Armée du Liban-Sud (ALS), fait désormais l’objet d’une guerre d’usure menée par le Hezbollah, le parti islamiste chiite libanais, lequel inflige tellement de pertes aux Israéliens que l’opinion juive est majoritairement acquise à un retrait en bonne et due forme. Israël ayant renoncé à son rêve d’un Liban dominé par des partis chrétiens pro-israéliens, cette occupation a de moins en moins de sens, d’autant plus que seule la Syrie est à même de contraindre le Hezbollah à se désarmer et que, pour ce faire, seul un départ israélien du Golan est envisageable.
Mais quel sera le statut du Liban ? En 1990, sa réunification au terme de 15 ans de guerre civile s’est faite au prix de la transformation du pays des Cèdres en satellite de la Syrie, laquelle a toujours considéré le Liban comme une province arrachée à Damas par le colonisateur français. Israéliens et Américains vont-ils accepter le maintien des forces syriennes au Liban après la conclusion par ce dernier et par la Syrie de traités de paix avec Israël ? Forts des infinies capacités de manipulation en la matière, certains expliquent ainsi les " troubles " survenus récemment dans le nord du Liban par une déstabilisation venue de Damas afin de prouver la nécessité de maintenir la tutelle syrienne. Dernière question, quel sera le sort réservé aux 350.000 réfugiés palestiniens résidant sur le territoire libanais. Ces derniers paient au prix fort le subtil dosage qui régit les équilibres interconfessionnels, équilibres qui ne toléreraient pas l’intégration de ces réfugiés majoritairement musulmans sunnites dans un pays où demeure vive la crainte des chrétiens maronites d’être effacés du paysage politique. Depuis 1991, c’est un véritable apartheid que subissent des Palestiniens du Liban exclus de quelque 70 professions légales et que le monde politique libanais souhaite voir s’envoler vers le Canada…

Vers un accord
Le 13 janvier dernier, le quotidien israélien Ha’Aretz publiait le projet d’accord de paix concocté par la diplomatie américaine au terme de dix jours de pourparlers. Ce document, malgré les multiples points non tranchés, n’en révélait pas moins une certaine souplesse de la part des Syriens, ne serait-ce que dans leur renoncement à conditionner l’établissement de relations diplomatiques à la finalisation préalable du retrait israélien. Ces derniers, peu friands de publicité, ont laissé percer leur mauvaise humeur et ont décidé de faire " lanterner " les Israéliens. C’est que, malgré l’état de santé d’Assad, la Syrie sait que, tant pour les Américains que pour les Israéliens, un succès diplomatique est nécessaire et que ce succès passe par la rencontre de la principale revendication syrienne : un retrait intégral du Golan, moyennant des corrections de frontières très marginales, mais sans recourir à la litanie des " accords intérimaires " qui ont permis aux Israéliens de violer les calendriers et de grappiller d’immenses territoires aux Palestiniens. Ce point semblait accepté par Israël. Malgré un ralentissement probable des négociations, leur issue ne fait néanmoins plus aucun doute : un traité de paix plus qu’honorable pour la Syrie. Et un isolement définitif de l’Autorité palestinienne dans son bras de fer avec Israël.

Pascal Fenaux

 

 


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