Vous êtes ici : Accueil > International > Interview de Jérôme Jamin, Trump et les contre-pouvoirs américains

Photo Jérôme JaminSi les premiers jours du président Trump à la tête des États-Unis n'ont pas rassuré nombre d'observateurs à travers le monde, Jérôme Jamin, professeur de science politique à l'Ulg et spécialiste de l'extrême droite, se montre prudent 1. Il pointe en effet les contre-pouvoirs du système politico-institutionnel américain comme autant de barrages potentiels aux velléités populistes du nouveau président. Selon lui, c'est de l'habilité de Donald Trump et de son équipe à contourner ces contre-pouvoirs que dépendra leur capacité à réellement changer l'Amérique.


Depuis son élection, Donald Trump n'a pas fondamentalement changé son mode de communication et les contenus de ses déclarations. Faut-il s'en inquiéter ?

Lors de la phase de transition entre les élections et son investiture, Donald Trump a pu rester, sans risque, sur le même registre que pendant sa campagne électorale. Tant qu'il n'était pas officiellement chef de la Maison blanche, il avait encore le statut d'un individu privé, homme d'affaire, sans fonction politique, entouré de ses conseillers et de ses avocats. À ce titre, il avait les mains libres pour faire ce qu'il voulait. Il est probable qu'il ait profité de cette période pour se laisser aller une dernière fois aux agressions, machisme, menaces, sous-entendus, vulgarité... Ce qui explique la constance de ton. Quant à « Donald Trump - président », on n'a pas encore de recul sur la manière dont il incarnera la fonction, mais une chose est sûre, le statut de président est beaucoup plus dangereux sur le plan juridique. C'est un statut extrêmement encadré qui va l'obliger à rendre des comptes sur l'ensemble de ses actes et de ses paroles et à prouver tous ses propos. Il va, en outre, devoir montrer le lien entre ses déclarations précédentes et les actes posés.

Et c'est là que peuvent alors commencer les problèmes ?

En effet, chaque phrase prononcée au cours de cette période peut dès à présent se retourner contre lui. Prenons l'exemple de ses déclarations à l'encontre de la CIA dans l'affaire des cyberattaques russes lors de la campagne électorale américaine. Le fait d'avoir décrédibilisé la CIA fera qu'à l'avenir, dans d'autres dossiers, il ne pourra pas s'appuyer sur les mises en garde de la CIA sans qu'on ne lui reproche son changement de position. Comment peut-il faire confiance à une agence envers laquelle il a exprimé sa méfiance publiquement précédemment ?

Doit-on craindre le pire ?

Aux États-Unis, il y a un système de poids et contrepoids, the check and balances, hérité du système anglo-saxon, qui consiste à faire en sorte qu'il y ait en permanence un équilibre entre les pouvoirs exécutif – la Maison blanche qui prend les décisions journalières, législatif – le Congrès qui vote les lois et qui permet à l'exécutif d'aller dans une direction ou une autre – et judiciaire. Tant que Donald Trump avait le statut de candidat, le pouvoir judiciaire ne pouvait rien faire contre lui parce qu'aux États-Unis, parler ne vous coûte rien 2. Mais maintenant que Donald Trump est président, sa parole n'est plus anodine, elle a un pouvoir politique : elle peut influencer le vote d'une loi, voire pousser les gens à agir. Le troisième pouvoir (judiciaire) sera peut-être celui qui va se réveiller le plus vite, là où on ne l'attend pas, en mettant en place une procédure judiciaire contre lui pour les abus de pouvoirs, conflits d'intérêts qui ne posaient pas de problème avant mais qui en posent maintenant qu'il est président.

La victoire de Trump ne va donc pas changer radicalement la politique américaine ?

Le système politique américain est un système qui a été inventé pour « mal fonctionner », du moins au niveau fédéral. Il faut remonter au XVIIIe siècle pour en trouver l'explication. Lorsque les colons britanniques partent en Amérique, leur motivation est double : économique mais aussi politique.

« S'il est habile, Donald Trump pourra réaliser ses projets malgré tous les contre-pouvoirs du système. »

Ils quittent le Royaume-Uni parce qu'ils n'y trouvent pas leur place en termes d'emploi, de développement économique mais également parce qu'ils se méfient de la tyrannie et de l'autoritarisme du système monarchique britannique et du système politique européen encore partiellement féodal. Dès lors, quand ces colons s'installent aux États-Unis pour s'émanciper de la Couronne britannique, ils ont un objectif politique précis : éviter une dictature. Et la meilleure façon d'y arriver est d'empêcher la mise en place d'un État fédéral fort. Il faut que les représentants des entités fédérées puisent peser sur lui et non l'inverse.

Comment ce pouvoir fédéral a-t-il été limité ?

Tout d'abord, le système politique américain donne beaucoup de pouvoir au Congrès par rapport à la Maison blanche. Le président aux États-Unis n'est pas le chef de la majorité au Congrès. Il peut ainsi y avoir un Congrès démocrate qui ne va pas dans le sens du président démocrate (ex. sous Barack Obama, l'Obamacare n'a pas été soutenue immédiatement et totalement par l'ensemble des Démocrates). Cela peut se reproduire côté républicain. En second lieu, la Maison blanche n'a finalement que peu de pouvoir. Celui-ci est essentiellement symbolique. Bien sûr, le président est le « chef du monde », de l'armée la plus puissante du monde, il habite dans la Maison blanche et se déplace dans Air force one... Tout ce protocole, soutenu par une scénographie hollywoodienne, donne une image de puissance. Mais en réalité, en raison du poids du Congrès et des États, ce pouvoir est à relativiser. Certes, et ce n'est pas rien, le président américain peut quand même décider d'une guerre. Officiellement, il doit demander l'accord du Congrès mais, comme ce dernier n'est pas toujours d'accord qu'un président parte en guerre, il utilise des artifices pour en contourner la décision. C'est comme cela depuis la guerre du Vietnam. Les États-Unis font la guerre sans déclaration officielle, en déplaçant une armée pour « des raisons de sécurité ». Les mêmes mobiles ont été utilisés en Irak, en Somalie...

Et le rôle du pouvoir judiciaire ?

Aux États-Unis, il est totalement indépendant des autres niveaux de pouvoir, ce qui n'est pas toujours le cas chez nous, en Europe. En France par exemple, on a eu beaucoup de cas où une affaire judiciaire trainait à cause du ministre de tutelle. Cela n'existe pas aux États-Unis, du moins à l'échelon fédéral. Il y a des processus qui permettent véritablement cette indépendance, notamment l'élection à vie des membres de la Cour suprême. Ceci étant dit, s'il est habile, Donald Trump pourra réaliser ses projets malgré tous ces contre-pouvoirs propres au système américain. Par contre, s'il ne l'est pas, il va se faire piéger toute suite. Beaucoup plus vite que les autres présidents. Comme il est entouré d'une équipe d'avocats, je suppose qu'il est en train de se faire habilement conseiller pour ne pas commettre d'erreurs. Une erreur majeure serait de vouloir aller trop vite en mélangeant trop d'intérêts. Une série de députés démocrates et républicains pourraient alors décider de lancer une procédure judiciaire contre lui pour conflits d'intérêts, abus de pouvoir, trafics d'influence, etc.

Que le Congrès soit entièrement républicain n'empêche-t-il pas un réel contre-pouvoir interne ?

Le Congrès est indépendant de la Maison blanche. Il n'y a pas de concentration du pouvoir, comme dans d'autres pays, tels que la Russie. De plus, la plupart des députés républicains à la Chambre et au Sénat sont des individus forts et indépendants qui n'ont aucune envie de voir leur carrière politique brisée à cause d'un démagogue. Ils vont soutenir Donald Trump sur certains dossiers mais pas sur d'autres, en fonction de leurs intérêts. Ils vont appuyer un agenda conservateur traditionnel et s'opposer à un agenda populiste « trumpiste ». Si Trump est habile, il fera des propositions qui conviendront à l'agenda conservateur et là, on tombera dans un schéma classique : président conservateur, Congrès conservateur, lois conservatrices. Par ailleurs, Donald Trump n'a pas hésité durant sa campagne à être très critique vis-à-vis de nombreuses figures républicaines. Ces Républicains veulent à présent se refaire une virginité : montrer qu'en tant que député ils sont de vrais conservateurs et pas des populistes. Et le conservatisme c'est notamment un certain nombre de décisions non protectionnistes, favorables au libre-échange, à l'opposé de l'agenda économique de Trump.

Que pensez-vous de la constitution de son équipe ?

C'est un patchwork assez bizarre d'individus issus du système et hors système. Il y a de tout. Il y a des gens marqués sinon à l'extrême droite dans la zone grise entre la droite et l'extrême droite. Cela met en évidence le fait que l'homme n'est pas un idéologue. Il a un projet – changer l'Amérique – et il veut y arriver. Il s'entoure de personnes qui lui paraissent les plus efficaces pour cela, même s'il y a entre eux d'importantes divergences. Si on devait définir l'idéologie de Donald Trump, le premier élément de sa doctrine serait : « Si tu y crois, tu y arriveras. » Le second : « Fonce et tu verras après. » « N'attends pas que l'État t'aide ; aide-toi et le ciel, ou Dieu ou la chance t'aidera. » « En attendant, commence par bosser. » C'est donc une démarche peu intellectuelle, très concrète, avec des accents « Amérique profonde » donnant de l'importance au mérite individuel.

En fonction des secteurs, il va prendre un baron du pétrole, un homme des médias, un climato-sceptique... Il va plus que probablement limoger des collaborateurs très rapidement et en engager d'autres dès qu'il y aura trop de conflits. Sa stratégie consiste à mettre autour de la table des personnes qui ne s'entendent pas, lui permettant ainsi de dégager la voie médiane, de laquelle il pourra identifier la voie à suivre. Et si la solution apportée ne convient pas pour une partie de ses collaborateurs, il n'aura aucun mal à s'en séparer et poursuivre le travail avec d'autres. Ce phénomène est fréquent à la Maison blanche. Les collaborateurs peuvent tous changer, sauf le chef stratégique, Steve Bannon, qui en principe devrait rester longtemps.

Steve Bannon à la tête de la stratégie américaine, n'est-ce pas dangereux ?

Plus qu'un homme de droite voire d'extrême droite, c'est quelqu'un qui se méfie du système. Un personnage ambigu... Il a par exemple soutenu la publication d'un ouvrage qui analyse les liens financiers entre les Clinton et l'argent. En Europe, on n'a pas assez vu à quel point les Clinton étaient devenu un véritable « couple d'affaires » : discours à 100.000 dollars, séjours payants pour les visiteurs de la Maison blanche afin de financer les campagnes électorales, etc.

Doit-on craindre un effet Trump lors des prochaines élections françaises ?

Si les élections françaises avaient eu lieu juste après les élections américaines, cela aurait pu avoir un impact. C'est d'ailleurs un gros paradoxe de nos démocraties : au nom de la transparence et de la médiatisation, censée nous rendre plus citoyen et plus averti, nous sommes au courant de tout ce qui se passe dans le monde. Résultat : nous sommes en campagne électorale permanente. Il n'y a pas moyen de vivre un agenda politique calme. Cela donne l'impression d'une classe politique qui cherche moins à aider les gens qu'à s'accrocher au pouvoir. Parce que les élections, c'est le moment où l'homme politique est fragile, où il montre que son but, c'est d'être au pouvoir. Tout cela se passe sur fond de populisme ambiant.

Mais entre-temps, le Brexit montre à quel point il est une catastrophe pour le Royaume-Uni. L'élection de Donald Trump est également une source d'incertitude. Observant cela, il n'est pas certain que les électeurs français osent prendre le même risque que les Anglais et les Américains.

Aussi, il faut savoir qu'une partie des Américains n'a pas voté pour Donald Trump parce qu'elle appréciait le personnage ou adhérait à ses idées mais parce qu'elle voulait prendre le risque de voter pour lui, de donner une « claque politique » au système en place. C'est ce que le cinéaste Michael Moore a nommé le « Jesse Ventura effect ». Ventura est un catcheur américain qui est devenu gouverneur du Minnesota il y a quelques années. Personne ne s'imaginait qu'il pourrait remporter les élections vu son profil mais au fil des semaines, il a pris de l'importance dans les sondages... Et une fois seuls dans l'isoloir, loin des caméras, les citoyens du Minessota ont eu envie d'utiliser leur pouvoir d'électeur dans le seul but de voir ce qui allait se passer si un catcheur devenait gouverneur. La même chose s'est produite avec Donald Trump...

Très concrètement, quelles conséquences voyez-vous, en Belgique, à l'élection de Trump ?

Une des conséquences pourrait être l'augmentation de la rente que nous payons aux Américains pour qu'ils assurent notre protection contre une éventuelle menace extérieure. En Belgique, nous n'avons quasiment plus d'armée. En cas de problème, nous ne pourrions pas nous défendre. Nous sommes ancrés dans un système géopolitique international où les États-Unis nous protègent, via l'OTAN. Pour l'instant, cette protection nous coûte peu. Cela pourrait changer. #

Propos recueillis par Stéphanie Baudot



1. Cette interview a été réalisée mi-janvier. Les dernières décisions du président Trump n'y sont donc pas évoquées.

2. N.D.L.R. : Les États-Unis garantissent le droit à la liberté d'expression par le Premier amendement à la Constitution des États-Unis, selon lequel « le Congrès ne fera aucune loi qui touche l'établissement ou interdise le libre exercice d'une religion, ni qui restreigne la liberté de la parole ou de la presse ». La Constitution des États-Unis protège même les discours les plus injurieux et controversés de toute répression de la part du gouvernement, et ne permet la réglementation du discours que dans certaines circonstances précises et limitées. http://iipdigital.usembassy.gov/st/french/pamphlet/2013/04/20130424146340.html#ixzz4Vem2s4Pz


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