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Photo F. Burgat

Depuis plusieurs semaines, l’expansion de l’État islamique en Irak défraye l’actualité. Pour contrer ce phénomène, une coalition internationale menée par les États-Unis et la France s’est mise en place. Permettra-t-elle d’endiguer le péril islamiste ? Selon François Burgat, le doute est permis, car les interventions militaires récentes ont plutôt contribué à l’alimenter. Entretien.  

 

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Ce qui se joue en Irak, c’est la « chronique d’un désastre annoncé » ?

Pas complètement. En fait, l’urgence absolue de la crise syrienne avait en partie détourné l’attention des observateurs des tensions irakiennes. Bon nombre d’entre eux (dont je ne m’exclus pas !), absorbés par la Syrie, n’ont pas pris la mesure ou souligné suffisamment la gravité des contre-performances du Premier ministre irakien al-Maliki. Ce dernier a apporté une réponse uniquement répressive à l’émotion croissante, initialement pacifique, des sunnites de son pays. Il a ainsi contribué à la radicalisation, à la militarisation, puis à la régionalisation d’une révolte qui aurait sans doute pu être résorbée par une réponse politique courageuse. al-Maliki et tous ceux qui l’ont laissé faire (comme bien sûr les États-Unis) ou qui, comme l’Iran, l’ont aveuglément encouragé, ont donc bien préparé cet effondrement ultime qu’a révélé la débâcle de cette armée irakienne que la reconstruction de l’Irak post-Saddam n’a jamais réussi à rendre « nationale ». al-Maliki n’a, il est vrai, pas fait pire que Saddam Hussein en son temps dont l’armée a toujours été perçue par les Kurdes et par les chiites comme un simple instrument de leur asservissement.

Faut-il laisser l’État irakien se morceler, voire se désintégrer ?  

En réalité, la partition de l’État irakien est en grande partie déjà entrée dans les faits. Pour le Kurdistan, où l’armée irakienne ne pénétrait plus depuis longtemps et qui gérait sa politique étrangère (et pétrolière) sans vraiment se soucier de Bagdad, c’était une évidence qui sautait aux yeux des visiteurs arrivant à Erbil1 . Le Kurdistan était en route vers l’autonomie dès 1990, longtemps donc avant l’occupation américaine. Le démantèlement d’un État créé assez artificiellement par les Britanniques sur les ruines de l’Empire ottoman vient donc de franchir une étape décisive avec l’émergence violente de ce « sunnistan » régional solidement tenu aujourd’hui par les combattants irakiens et étrangers de l’État islamique (EI). On voit très difficilement ce qui pourrait enclencher un quelconque retour en arrière. Il faudrait que des forces, dont on sait qu’elles sont pour l’heure composées sur des bases exclusivement sectaires (c’est à dire par des chiites d’Irak ou d’Iran), reprennent, fut-ce avec le soutien des Occidentaux (et du régime de Bachar al-Assad qui essaie plus que jamais de se poser en rempart d’un phénomène qu’il a largement contribué à créer), le contrôle d’une région tenue aujourd’hui par une milice sunnite qui dispose non seulement d’un soutien significatif de la population, mais également de ressources économiques et financières qui la mettent à l’abri des pressions étrangères. L’hostilité unanime de la communauté occidentale et de l’Iran à l’égard de l’EI ne saurait en effet faire oublier qu’il n’existe pas vraiment actuellement de forces sunnites alternatives pour combattre celui-ci de l’intérieur de l’Irak.

Pourquoi al-Maliki a-t-il pris le risque de favoriser sa propre communauté au détriment des sunnites et des Kurdes ?

Le choix initial de sa personne n’était sans doute pas véritablement heureux. al-Maliki avait été un numéro deux très volontariste du comité de débaasisation2 de l’État irakien. Il était l’homme qui s’inscrivait harmonieusement dans la vision des États-Unis depuis le début de leur intervention, une vision très confessionnelle de l’assise du régime de Saddam qui a de facto conduit à l’exclusion de tous les sunnites des hauteurs de l’appareil d’État, à la dissolution pure et simple de l’armée, et, plus dangereusement encore, à l’instauration d’un système de représentation fondé sur les appartenances confessionnelles.

Á bien des égards, nous avons contribué à fragiliser dangereusement le processus essentiel qu'était l'institutionnalisation de l'opposition syrienne.

Une telle lecture apparaît aujourd’hui, avec le recul, comme l’une des causes fondatrices de la présente radicalisation des sunnites. Les États-Unis, après avoir lâché militairement les leaders tribaux sunnites (de la Sahwa3) qu’ils avaient réussi un temps à mobiliser contre al-Qaïda et contre la résistance sunnite à leur présence, n’ont que trop tardé à réclamer la création d’un gouvernement d’union nationale. De son côté, l’Iran n’a fait qu’encourager la dérive confessionnaliste de son voisin irakien.

Les Occidentaux ont de quoi s’en vouloir de ne pas avoir soutenu la résistance « modérée » syrienne ?  

Cette erreur-là a en effet contribué très directement à pousser une partie des sunnites vers une alliance avec les jihadistes étrangers. Dès le début de la création du Conseil national syrien, l’attitude des Occidentaux en général, des Français en particulier, a consisté à disqualifier les membres du Conseil considérés comme « trop proches de la mouvance des Frères musulmans ». Ce fut, à mes yeux, une erreur historique, commise, il est vrai, avec l’assentiment complice de la fraction de l’opposition de la gauche syrienne qui pensait en tirer profit. À bien des égards, nous avons en fait contribué à fragiliser dangereusement le processus essentiel qu’était l’institutionnalisation de l’opposition et avons contribué à couper les exilés du tissu aussi bien politique que militaire « réel » qui se construisait à l’intérieur du pays. D’une façon générale, la réticence occidentale à l’égard des Frères musulmans a fait fi des leçons qui auraient dû être tirées face aux urnes égyptiennes ou tunisiennes du printemps arabe. Elle s’est exprimée de façon particulièrement regrettable dans la façon dont nous avons laissé, en juillet 2013, les militaires égyptiens mettre brutalement (comme leurs prédécesseurs algériens l’avaient fait en janvier 1992) un terme au processus de transition démocratique. Elle a contribué à crédibiliser l’alternative radicale que constitue la présente génération des jihadistes.

Quels États de la région ont intérêt à voir progresser l’EI ?

Très peu, même au regard du clivage sunnite/chiite. Ainsi, la politique étrangère de l’Arabie saoudite, contrairement à ce que l’on entend trop souvent, ne suit pas des repères idéologiques. De façon très pragmatique, elle se soucie avant tout de la survie de la famille régnante. Lorsqu’on analyse la position ou la stratégie de tel ou tel pays de la région, et notamment de la péninsule arabique, on omet parfois de distinguer les régimes et tout ou partie de leurs populations. L’Arabie saoudite n’est pas un ensemble homogène. C’est un régime autoritaire et néanmoins fragile qui lutte pour sa survie et fait face à une solide opposition intérieure, pas seulement dans sa province chiite. Des citoyens d’Arabie saoudite, sunnites et néanmoins opposants viscéraux à la mainmise des Saoud4 sur le pays, combattent depuis le début dans les rangs des jihadistes de l’EI. Dans la péninsule, même les régimes des États à majorité sunnite craignent donc le radicalisme révolutionnaire de l’EI. C’est pour cette raison que des alliances en apparence « contre nature »  –  entre l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite d’une part ou entre l’Iran et les États-Unis (qui redoutent plus les descendants de Ben Laden, représentants potentiels de la majorité du monde musulman que ceux de Khomeiny, éternels minoritaires) d’autre part – sont en train de se nouer plus ou moins explicitement.

En soutenant les Kurdes d’Irak contre l’EI n’y a-t-il pas un risque pour les Occidentaux de froisser l’allié turc ?  

Là encore, comme ceux d’Arabie saoudite, il est vraisemblable que les dirigeants turcs hiérarchisent la dangerosité de leurs adversaires au regard de leur propre survie, au demeurant beaucoup moins problématique – tant leur assise populaire reste forte – que celles de leurs homologues dans la région. Pour l’heure, il y a fort à penser que la menace représentée par l’EI (qui tient des discours très radicalement hostiles aux dirigeants turcs) paraît plus immédiate à Ankara que la vieille revendication kurde.

Ben Laden a toujours refusé de territorialiser le combat d’al-Qaïda. L’internationalisation de l’EI prouve-t-elle qu’il avait raison ?

Tout dépend de quel point de vue on se place ! Celui de Ben Laden ou de tous ceux, régimes arabes, perse ou occidentaux, qui le combattent.
En fait, il me semble inexact de parler d’un refus absolu de territorialisation de la part de Ben Laden : il avait en son temps constitué, à bien des égards, une partie de l’Afghanistan en sanctuaire de son mouvement. Sinon, il s’agit bien d’une tendance nouvelle importante des mouvements radicaux sunnites : leur propension à prendre appui, à leur avantage, sur des conflits, souvent régionaux (celui des Touaregs au Mali, des Sudistes au Yémen et, last but not least, celui des sunnites en Syrie et en Irak), tous victimes d’une même dérive sectaire de leurs régimes respectifs. Et de donner ainsi une assise territoriale à la vieille utopie étatique d’un « sunnistan » libre de toute interférence occidentale ou... chiite. La révolte syrienne a donné ainsi à la génération de l’EI l’opportunité de réaliser ce dont les fondateurs d’al-Qaïda avaient longtemps rêvé sans y parvenir.

Que pensez-vous de la décision d’une intervention militaire occidentale en Irak ?

On peut la comprendre. Toutefois, cette opération comporte de fameuses inconnues en termes de répercussions pour la région, mais aussi à l’intérieur même des États occidentaux.
Treize ans après le 11 septembre, nous sommes en effet de retour à la case départ d’une nouvelle « grande guerre contre la terreur ». Certes, l’ennemi désigné incarne une nouvelle fois une expression intolérante et littéraliste de la religion musulmane à laquelle nous ne sommes pas enclins à nous identifier plus facilement qu’avec, en son temps, celle des « pionniers » d’al-Qaïda. Mais... prenons tout de même le temps de constater que plus de douze ans après le lancement en Afghanistan d’une « guerre totale » contre les hôtes talibans de Ben Laden par « la première armée du monde » aidée, déjà, d’une « formidable coalition mondiale », ces talibans sont revenus... aux portes du pouvoir. Or, cette fois-ci, l’ennemi n’est pas un hôte fugitif de l’Afghanistan. Il est très solidement implanté « chez lui » dans quasiment tout le « sunnistan » irakien. Des pans entiers de la population, ciblés une première fois par l’invasion américaine, ostracisés par le régime sectaire plus chiite qu’irakien qu’elle a mis en place, trahis une nouvelle fois par les Américains, se sont, pour le meilleur ou pour le pire, alliés aux successeurs d’al-Qaïda. En Occident, au sein même de nos sociétés, bon nombre de citoyens, notamment musulmans, rejettent la lecture officielle – à bien des égards simplificatrice et formidablement unilatérale – de cette page de notre relation à l’Orient. Et certains d’entre eux vont vouloir s’allier activement à l’autre camp.

N’assiste-t-on pas à la fin du Moyen-Orient dessiné par les Anglais et les Français en 1916 sur base de frontières qui ne respectaient pas les zones d’influences ethniques et religieuses ?

C’est désormais une évidence. Un siècle plus tard, nous sommes assez vraisemblablement en train d’assister à la réécriture de cette page d’histoire qui avait vu l’Europe découper à sa guise, selon les intérêts respectifs les plus égoïstes de ses membres les plus influents – les Français et les Britanniques –, une région de la planète qui est irrésistiblement en train de sortir de sa sphère d’influence. Et où l’histoire retiendra qu’elle a manifestement signé, avec, il est vrai, le concours actif des États-Unis qui ont pris son relais, une de ses plus tragiques faillites, à la fois diplomatique et humaine. #

François Burgat est chercheur à l'Institut de recherches et d'études arabe sur le monde arabe et musulman
Propos recueillis par François REMAN


1. Erbil est la capitale de la Région autonome du Kurdistan, Région fédérale autonome du nord de l’Irak (NDLR).
2. Le baasisme était le courant politique originel du régime de Saddam Hussein. Ses références au socialisme arabe et au panarabisme ont progressivement disparu pour faire place à une logique purement autoritaire et clanique.
3. Les Sahwa (Réveil en arabe) sont une force supplétive de l’armée irakienne, composée d’environ 92.000 miliciens à son maximum, pour leur grande majorité d’anciens insurgés sunnites.
4. Depuis la naissance de l’Arabie saoudite moderne (1932), la dynastie Saoud règne sur le pays (NDLR).


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