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tlcharg 1Notre avenir énergétique n’est pas que l’affaire des grands accords internationaux. Il se construit aussi à l’échelle des territoires, notamment avec les communes. C’est à ce niveau que les citoyens peuvent le mieux s’approprier les enjeux de la transition énergétique. Pour autant que les projets s’inscrivent dans une réelle dynamique participative. Éclairage avec Frédéric Praillet, coordinateur de projet à l’asbl APERe.



Quels types d’initiatives soutenez-vous à travers votre association ?

La mission de l’APERe consiste à accompagner les communes, les citoyens, les territoires vers l’autonomie énergétique dans une dynamique durable, solidaire et positive pour l’environnement. Dans le cadre de leur adhésion à la Convention des maires, les communes qui participent à ce vaste mouvement européen, s’engagent à réduire de 40 % leurs émissions de CO2 à l’horizon 2030 et à mobiliser tous les acteurs de leur territoire (agriculteurs, collectivités, entreprises, citoyens, secteur tertiaire, secteur du logement...) en vue de mettre en œuvre des politiques énergétiques durables. À travers la coordination du programme POLLEC et de la plateforme TEPos1, nous aidons ces acteurs à construire leur stratégie énergétique sur le territoire par la mise en place d’un plan d’action en faveur de l’énergie durable et du climat. L’idée est que ce plan concerté puisse par la suite faire émerger des projets qui soient portés par les différents acteurs du territoire.



Quel est l’intérêt de travailler sur les enjeux énergétiques et climatiques à l’échelle du territoire ?

La signature de l’Accord de Paris par de nombreux pays de la planète constitue une véritable avancée en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Mais, à titre personnel, je suis convaincu que les solutions doivent avant tout venir du niveau local. D’abord parce que c’est à cet échelon politique que le contact avec le citoyen est le plus proche et que la mise en place d’une réelle concertation avec les acteurs est la plus facile. Ensuite parce que le développement des énergies renouvelables et l’efficacité énergétique vont avoir immanquablement un impact important en termes d’aménagement du territoire. Il est nécessaire que cet aménagement soit réfléchi en concertation avec les personnes qui vivent sur le terrain. Si on prend l’exemple de l’éolien, on constate généralement une adhésion de principe au développement de ce type d’énergie, mais dès que les projets commencent à prendre concrètement forme dans le cadre de vie des gens, on observe des positions du genre « pas dans mon jardin ». Les gens sont généralement en faveur de la transition énergétique, mais pour qu’elle puisse se réaliser concrètement et sereinement, il faut une réflexion concertée sur l’impact que les projets vont occasionner sur les territoires, avoir une implication des citoyens dans la réflexion sur la localisation du site, etc. Il faut que les citoyens ne subissent pas les projets, mais se les approprient.



L’avenir énergétique des territoires doit-il forcément passer par une co-construction impliquant tous les acteurs locaux ?

Oui, pour les raisons que je viens d’évoquer, mais aussi très pragmatiquement parce que les communes ne sont pas en capacité d’atteindre l’objectif fixé par la Convention des maires en agissant seules. À leur niveau, elles peuvent améliorer l’efficacité énergétique de leur patrimoine immobilier (rénovation, isolation, remplacement de châssis...) et à ce titre jouer un rôle de leader exemplaire. Mais cela ne suffit pas ! Les émissions produites par les bâtiments communaux ne représentent que quelques pour cent des émissions totales de leur territoire. Il faut donc aussi sensibiliser les communes au rôle de catalyseur des actions locales qu’elles peuvent jouer. Et puis, c’est en impliquant tous les acteurs qu’on peut leur faire prendre conscience de l’importance de s’approprier les enjeux de la transition énergétique et les amener à construire une vision partagée de leur territoire. La création d’alliances est donc indispensable pour que puisse s’accomplir concrètement la planification énergétique du territoire.



Comment se passe l’adhésion des acteurs à ces initiatives de transition ?

Un des constats que l’on fait dans toutes les dynamiques de participation existantes (Pcdr 2...) est que l’énergie ne ressort pas comme un enjeu majeur pour les citoyens. C’est un enjeu sur lequel ils ont l’impression de ne pas avoir de prise en raison de la complexité et de la technicité de la matière, mais aussi parce que l’énergie n’est pas palpable et donc plus difficile à appréhender. Classiquement, la motivation première des citoyens à participer aux initiatives de transition (transition vers une société pauvre en consommation d’énergie) est la création du lien social et l’alimentation. C’est un aspect que nous devons intégrer dans notre travail de sensibilisation auprès des publics. Ainsi, l’impact environnemental et climatique n’est pas celui qui sera utilisé en premier lieu dans notre argumentation car ce n’est pas celui qui touche le plus les personnes dans leur quotidien. La prise de conscience des enjeux économiques, d’emploi, d’indépendance énergétique est généralement plus aisée à faire naître. Et cette prise de conscience doit se faire d’urgence si l’on veut que l’Europe reste leader dans le secteur du renouvelable face à la Chine qui en fait son cheval de bataille pour construire son hégémonie.



Dès lors, comment amener les acteurs du territoire à s’intéresser à la transition énergétique ?

Certainement pas à partir d’une réflexion en chambre sur un plan d’action et en essayant de mobiliser les gens à participer. C’est en les réunissant et en les amenant à jouer un rôle concret que l’on va y arriver. C’est pour cette raison que nous encourageons les communes à mettre en place des lieux de participation : comités de pilotage, conseils consultatifs, groupes de compétences, etc. Le mieux est d’aller vers une vraie dynamique de co-construction, mais toutes les communes n’ont pas les moyens d’y arriver en raison de la lourdeur qu’une démarche participative peut représenter. Elles se limitent souvent à de la simple consultation, à la mise en place de séances d’information publiques, etc. On constate notamment que certaines d’entre elles restent dans une culture politique « verticale » proposant des plans d’action qui ne sont que le reflet des choix du bourgmestre ou des bureaux d’étude consultés. L’engagement des acteurs est, du coup, plus difficile à impulser. Mais, globalement, le mouvement participatif prend de l’ampleur. Au fil des campagnes, le nombre de communes adhérant à la Convention des maires va crescendo. Aujourd’hui, en Wallonie, 200 communes sur 263, soit un total de 80 % s’engage dans le mouvement, avec des niveaux de participation des publics très différents d’une commune à l’autre. Je suis persuadé que, d’initiative en initiative, la dynamique participative va finir par se diffuser largement. Et puis, notre expertise sur le terrain se construit progressivement et à partir des expériences menées, nous affinons nos réflexions et nos outils.



Quel est le profil des participants impliqués dans les démarches participatives ?

Les personnes qui s’investissent habituellement dans les dynamiques participatives locales sont des personnes qui ont le temps, ce qui peut amener à une surreprésentation dans les groupes, de personnes pensionnées. C’est donc un défi important que d’étoffer les profils de participants que ce soit en termes d’âge, mais aussi de catégories d’acteurs (associatifs, économiques, etc.). Dans cet objectif, nous amorçons une réflexion pour attirer un public plus jeune (la tranche des 20-30 ans) dans les dynamiques participatives en allant le chercher là où il se trouve. L’utilisation des TICs 3, des plateformes numériques, de tous ces nouveaux outils du web, pourrait constituer un moyen efficace pour le faire adhérer à la thématique. La participation aux débats et à l’élection des projets en sera dès lors facilitée.



Et pour les plus fragilisés de la société, comment les impliquer ?

Je pense que l’on pourrait s’inspirer du modèle coopératif axé sur la mise en place de projets territoriaux. On constate que les coopératives citoyennes fédèrent des publics diversifiés tant au niveau de l’âge de ses membres que de leur situation socio-économique ou de leurs motivations à participer (investissement, valeurs, pouvoir de décision sur les projets...). Le fonctionnement démocratique de ces coopératives citoyennes, assurant à chacun le même pouvoir de décision (principe du « une personne = une voix »), stimule une véritable dynamique de réflexion collective sur les projets. On observe que ceux qui sont en situation de précarité, bien que minoritaires, participent activement à cette dynamique en raison du coût que la démarche représente pour eux. Ils se positionnent dès lors en garants des décisions prises par le groupe. Tout cela permet d’amener ces publics à avoir un débat avec les autres membres du groupe et à les rencontrer.

Par ailleurs, il faudrait pouvoir réfléchir sans tabou à une manière de donner de la valeur à l’implication citoyenne. Une piste à explorer pourrait être de valoriser la participation par le biais de systèmes de monnaies complémentaires par exemple axées sur le durable, le local, l’énergie... Les plateformes démocratiques d’échange virtuel pourraient jouer un rôle intéressant à ce niveau-là, permettant de croiser échange de services, monnaie virtuelle locale et système de compensation des émissions. Bien entendu, ces idées devraient s’accompagner de garde-fous pour éviter de tomber dans un système de rémunération pure et simple qui pourrait dénaturer le sens de l’engagement citoyen.



À l’heure de la crise de la démocratie, ces démarches participatives de transition peuvent-elles contribuer à lui redonner du souffle ?

La transition énergétique peut être un domaine dans lequel on expérimente et concrétise de nouvelles formes de concertation et en ce sens, elle peut contribuer au renouveau démocratique au niveau local. Car la transition énergétique ne se résume pas seulement à faire des économies d’énergie et à produire des énergies renouvelables. C’est une thématique qui amène à réfléchir plus largement sur notre modèle de société, sur l’aménagement du territoire, les modes de consommation, l’alimentation, la durée du temps travail, etc. Elle constitue donc une bonne porte d’entrée pour le débat démocratique.



Comment envisager l’avenir de ces initiatives en faveur de la transition énergétique ?

Pour aller un pas plus loin dans l’implémentation de la dynamique participative dans les territoires, même si nous n’avons pas encore le recul suffisant pour tirer un bilan complet, il nous apparaît nécessaire de poursuivre le travail avec des acteurs de l’éducation permanente qui sont déjà sur le terrain. Nous avons l’expertise pour objectiver les données chiffrées sur le territoire et aider à la construction du bilan énergétique et aux solutions techniques possibles, mais nous n’avons pas l’expertise de l’action collective. Or les communes ont besoin de soutien dans la mise en place des débats avec les acteurs du territoire, dans l’élaboration d’une vision partagée du territoire, etc. Dans ce cadre nous avons initié début 2017 une réflexion avec différents acteurs de l’éducation permanente comme le réseau Transition, la Fondation rurale de Wallonie, la Cellule RISE, etc. Nous comptons aussi sur l’effet boule de neige des initiatives mises en place. Le démarrage est toujours difficile, mais dès que la dynamique est initiée et que les projets se mettent en place, on les verra rayonner. #

Propos recueillis par Stéphanie BAUDOT




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