PhotoCOP21Billy WilsonL’accord sur le climat obtenu à l’issue de la COP21, le 12 décembre dernier, a été qualifié d’historique. S’il est important de comprendre l’enthousiasme que celui-ci peut susciter, il est tout aussi nécessaire de décrypter les nombreuses lacunes qu’il recèle et les dangers qu’il comporte. Ainsi, l’accord se fixe comme objectif de maintenir le réchauffement climatique sous la barre des 2°C, et de tendre vers 1,5°C, mais rien n’est dit explicitement sur les moyens pour y parvenir. Ce qu’on découvre entre les lignes est encore moins rassurant. Explications.

Du 30 novembre au 12 décembre dernier se tenait la Conférence de Paris sur le climat (COP21). L’accord qui y a été obtenu 1 est historique parce qu’il a été adopté à l’unanimité par les 195 États présents, alors qu’il porte sur la manière de limiter le réchauffement climatique, l’une des questions les plus épineuses qui soient. Qu’un si grand nombre de pays présentant des situations contrastées et des niveaux de développement divergents, soient parvenus à un compromis, a de quoi enthousiasmer... bien que sa conclusion résulte sans doute des interventions in extremis de Barack Obama, Fidel Castro et peut-être du pape, auprès des représentants du Nicaragua qui, à la dernière minute, refusaient d’apporter leur blanc-seing. Le traumatisme du non-accord de Copenhague en 2009 a, semble-t-il, servi de leçon.

Résultats

Parvenir à dégager un consensus était crucial, car les enjeux de la COP21 de Paris étaient immenses : d’une part, se mettre d’accord sur le niveau de réchauffement acceptable et des moyens pour y parvenir et, d’autre part, mettre en place un « fonds climat » pour les pays en développement.
Il y a urgence : le réchauffement s’accélère et il est même irréversible. Ses effets sont dramatiques : il réduit le nombre de territoires habitables et provoque déjà des migrations et leur lot de réfugiés. Tous ces phénomènes se déroulent aujourd’hui principalement dans des pays du Sud. Ce sont donc les pays les moins responsables de la combustion des énergies fossiles qui en subissent le plus les conséquences. Il est dès lors logique que les pays peu développés demandent aux autres de les aider à adopter des technologies sans carbone et à s’adapter aux changements climatiques en cours.
Le texte final a été qualifié d’« équilibré » par Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères français (PS) et chef d’orchestre des négociations. Avant de se pencher en détail sur son contenu qui est le résultat d’un rapport de force assez subtil, deux éléments positifs peuvent être constatés. Premièrement, le compromis dégagé démontre la possibilité des États à faire de la diplomatie pragmatique et à dépasser les nationalismes. C’est un message positif pour le multilatéralisme. Deuxièmement, un processus de révision est mis en place. À partir de 2023, les États évalueront tous les cinq ans leurs progrès et leurs plans d’action. Ces derniers devront chaque fois être plus ambitieux.
Toutefois, l’accord obtenu ne permet pas concrètement de respecter l’ambition initiale de la COP21 de limiter le réchauffement à 2°C (voire moins). En effet, l’ensemble des contributions prévues et annoncées par les États nous amène à une trajectoire comprise entre 2,7°C et 3,7°C de réchauffement d’ici la fin du siècle 2. Bien sûr, ce serait pire sans accord. Il reste que celui-ci est tout à fait insuffisant. Comme l’écrivait George Monbiot dans The Guardian : « En comparaison de ce qu’il aurait pu être, c’est un miracle. En comparaison de ce qu’il aurait dû être, c’est un désastre» 3.
En fait, ce compromis aurait été satisfaisant... s’il avait été mis en œuvre dès 1995, ce qu’auraient rendu possible les connaissances de l’époque. En effet, c’est en 1998 que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a été instauré pour étudier l’effet de serre. Il a très rapidement confirmé la responsabilité des activités humaines. On sait d’ailleurs aujourd’hui que les compagnies pétrolières étaient au courant depuis la fin des années 70 de l’impact de leurs activités sur le climat 4. Mais elles ont préféré financer les lobbies climato-sceptiques. Avec l’accord de Paris, les climato-sceptiques ont perdu une bataille – d’autant que des événements météorologiques extrêmes confirment chaque fois un peu plus le changement climatique. Toutefois, nous faisons face à un problème qui se déploie plus rapidement que les décisions politiques prises depuis vingt cinq ans.

Pérennisation du système

Fruit de la négociation entre 195 pays, la conclusion de l’accord a ressemblé à un véritable exercice d’équilibriste. Il en résulte des dispositions parfois très vagues. Ainsi, afin d’obtenir le soutien de tous les États, le texte ne mentionne pas les causes fondamentales du changement climatique et par conséquent les réponses à y apporter. En l’occurrence, la participation de l’Arabie Saoudite et des autres pays producteurs n’a été rendue possible qu’en ne stipulant pas la cause principale du changement climatique : les énergies fossiles. Il en va de même quant à la mention des 1,5 C° comme objectif de réchauffement climatique à ne pas dépasser pour obtenir le soutien des États insulaires. La question de l’agriculture, responsable d’environ 50 % des émissions de gaz à effet de serre, n’est pas mentionnée non plus. Les secteurs internationaux (transport aérien et maritime) ne sont pas inclus. Par ailleurs, pour que l’accord puisse être directement signé par le président Obama, aucun chiffre n’a été indiqué quant au montant du fonds climat. En effet, la précision d’un montant aurait engagé le budget américain et aurait dû passer par le Congrès américain aux mains des Républicains, majoritairement climato-sceptiques. Et même si le versement des 100 milliards de dollars par an promis à Paris dès 2020 était atteint, ce montant reste ridicule par rapport aux subventions actuelles versées aux énergies fossiles 5.
Dans les faits, l’objectif fixé de 2°C convient à tout le monde, car il n’entraîne aucun engagement clair. Il en eût été autrement si les discussions avaient porté sur le « budget carbone ». Rappelons ici que le GIEC estime qu’il ne faudrait pas émettre plus de mille gigatonnes de gaz à effet de serre pour la période 2011-2100. Ces émissions devraient dès lors être réparties de manière équitable entre tous les pays et être diminuées très rapidement. Or, au rythme d’émissions actuel, ce budget carbone sera épuisé dans une quinzaine d’années... L’approche rigoureuse du budget carbone est évidemment contraignante et oblige les États à s’engager dans des négociations sur les responsabilités historiques des émissions. Mais cette approche n’a pas obtenu gain de cause à Paris et avait déjà été abandonnée lors des COP précédentes.
Suite à l’accord obtenu à Paris, il est probable que les pays ne prendront pas d’engagement(s) contraignant(s) avant 2023, alors que les recommandations du GIEC préconisent le pic des émissions mondiales à 2020, au plus tard 6 ! Et il est évident que si l’on ne diminue pas fortement et rapidement les émissions, la barre des 1,5°C sera vite franchie.

 Le mécanisme de développement propre

Le mécanisme de développement propre (MDP) est l’un des trois mécanismes flexibles du marché carbone élaborés dans le cadre du Protocole de Kyoto.

Reposant sur la logique selon laquelle la localisation des émissions n’influence pas l’effet global, ce mécanisme consiste à encourager l’investissement par les pays industrialisés dans des projets de réduction ou d’évitement d’émissions dans des pays en développement, pour autant que ces projets soient « additionnels », c’est-à-dire qu’ils n’auraient pu être réalisés en dehors du MDP. Les pays riches bénéficient en contrepartie des crédits carbone correspondants pour les aider à respecter leurs engagements en termes de 

Le MPD souffre de nombreuses limites et dérives. Ainsi, l’allocation initiale des crédits carbone a été particulièrement haute et les méthodes de comptabilisation relativement floues et peu ambitieuses. En outre, le MDP a été perçu comme un « permis de polluer » au profit des pays riches : en finançant des projets à faible coût dans le Sud, plutôt qu’en réduisant les émissions dans les pays du Nord, ceux-ci évitent d’entamer des travaux plus coûteux dans leurs propres industries et secteurs polluants, exacerbent les inégalités Nord-Sud et se voient conférer une forme de contrôle sur l’atmosphère en dépit de leurs comportements non durables. Autre dérive : les projets MDP ont quasi majoritairement consisté en des investissements dans des pays émergents, comme la Chine, l’Inde, la Corée du Sud et le Brésil, et ce, principalement dans des projets à forte consommation énergétique de type polluants... L’Afrique est quasi inexistante dans l’ensemble des projets initiés ; puisque sa consommation énergétique est faible, elle « rapporte » moins... 

En résumé, aucun des deux objectifs poursuivis (réduction globale des émissions et investissements dans les pays pauvres) n’a pu être atteint à travers ce mécanisme. #

Les contraintes néolibérales

Les mesures les plus contraignantes portent sur des mécanismes de transparence qui obligent les États à rendre public le niveau de leurs émissions. Cette version de la « soft law », du « name and shame » et du « benchmarking » est typiquement néolibérale. Dans cette optique, la comparaison entre les compétiteurs, assortie d’une publicité correcte, devrait pousser les États et les entreprises à agir dans la bonne direction.
Cela étant, l’accord ne mentionne pas directement un « marché du carbone ». C’est une bonne chose, car l’exemple européen a montré à quel point un tel marché est sujet à la spéculation. En outre, un marché mondial du carbone est impossible vu les disparités énormes entre pays. En revanche, une taxe carbone (variable d’un pays à l’autre) qui alimenterait le fonds climat est une idée qui n’a pu recueillir l’unanimité.
Reste que l’article 6 mentionne un « mécanisme » de marché qui doit « contribuer à l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre et promouvoir le développement durable ». Les leçons tirées de la mise en œuvre des « mécanismes de développement propre » (présents dans le Protocole de Kyoto) doivent nous inciter à la plus grande prudence : un tel mécanisme pourrait permettre aux gros émetteurs de continuer à polluer (voir encadré).
Ces instruments de marché ne sont pas des solutions acceptables, car ils sont généralement injustes en favorisant ceux qui ont du capital à investir. De plus, ils nécessitent toujours des systèmes de redistribution. Par ailleurs, si un marché mondial était instauré, on voit mal quelle institution pourrait prendre en charge une redistribution juste. Il ne faut jamais perdre de vue que le problème fondamental du changement climatique réside dans les rapports que les sociétés humaines entretiennent entre elles et avec les écosystèmes. La solution passe donc par une modification profonde de ces relations. Et il est clair que ce n’est pas en approfondissant la marchandisation des relations des humains entre eux et avec la nature que le changement climatique va pouvoir être maîtrisé.

Dangers des politiques actuelles

Tandis que le terme « développement durable » est cité douze fois dans l’accord, les énergies fossiles qui couvrent 80 % des besoins énergétiques de la planète ne sont pas mentionnées, ni leurs substituts potentiels que sont les énergies renouvelables. Le désinvestissement des énergies fossiles n’y est évoqué que sous forme sibylline : rendre « les flux financiers compatibles avec un profil d’évolution vers un développement à faible émission de gaz à effet de serre et résilient aux changements climatiques ». Mais aucune interdiction ou réglementation forte n’est formulée. Et, bien sûr, la croissance du commerce international n’est pas interrogée. La diminution rapide des émissions de gaz à effet de serre ne pourrait pourtant être accomplie qu’en remettant en cause la croissance économique comme but premier de toute politique, étant donné les liens directs entre la consommation d’énergie et le PIB, d’une part, et entre la consommation d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre, d’autre part.
À cet égard, l’« efficience énergétique » est un instrument qui risque aussi d’être promu à tout va. Or il ne faut pas confondre l’efficience énergétique avec les économies d’énergie. En effet, si rien ne vient freiner la consommation d’énergie, l’efficience énergétique servira tout au plus à dégager des quantités d’énergie pour de nouvelles activités. C’est ce qu’on appelle les « effets rebonds », qui apparaissent lorsqu’une énergie non consommée lors d’une activité est utilisée plus tard ou ailleurs, par la même personne ou par quelqu’un d’autre. Les effets rebonds ont lieu d’autant plus vite que l’énergie est échangée sur un marché et que des infrastructures peuvent la distribuer rapidement 7. L’efficience énergétique est donc en phase avec la croissance du PIB et des profits.
En fait, si on lit l’accord au pied de la lettre, les solutions de géoingénierie semblent être les seules compatibles avec ce que les États ont décidé à Paris et envisagent de faire par la suite 8. Explications : les géotechnologies ambitionnent de retirer le carbone de l’atmosphère ou de créer un nuage de particules autour de la Terre afin de réfléchir une partie du rayonnement solaire. Elles sont la seule solution logique pour à la fois maintenir le réchauffement dans les limites mentionnées dans l’accord et continuer à utiliser les ressources fossiles comme l’indiquent les États dans la prévision de leurs contributions.
Mais, aujourd’hui, la géoingénierie est loin d’être au point. La solution la plus simple serait de simuler les éruptions volcaniques connues pour refroidir le climat en répandant des particules dans la haute atmosphère. On sait toutefois que cette solution peu coûteuse dans sa mise en œuvre modifierait considérablement le régime des pluies et ferait notamment disparaître la mousson en Asie. Si le risque de bouleversement climatique est bien réel, certains gouvernements pourraient toutefois être tentés par l’aventure. Il est donc essentiel que les ambitions climatiques de tous les gouvernements évoluent rapidement.

Quel mouvement social ?

Le fait d’avoir un accord est le résultat de plusieurs éléments : recherche scientifique, preuves d’un changement climatique qui s’accélère et organisations de la société civile qui luttent et informent. On peut estimer que sans la société civile de chaque pays, la question climatique et celle de ses injustices sociales ne seraient pas autant à l’ordre du jour des médias et des gouvernements. Il est essentiel que cette question sorte du cercle des organisations uniquement « écologistes ». Le climat est une question de vitesse : il change trop vite et il y a urgence à faire converger le mouvement social vers cette question.
Dans cette optique, l’appropriation de la question climatique signifie aussi bien agir ici et maintenant qu’anticiper les conflits à venir. Cela nécessite d’interroger le mode de production et de consommation, et donc notre perception du confort. La question de la réappropriation des « communs » et du contrôle démocratique de la « transition » est donc centrale. De même que celle de la réduction du temps de travail, car quand on travaille moins et qu’on réduit son rythme de vie, il est possible, au niveau individuel, de consommer moins et de développer des alternatives. Les différents temps de la vie (consacrés au travail, à sa communauté/son quartier, à sa famille et à soi) peuvent alors mieux s’harmoniser.
Il existe indéniablement des raisons d’espérer. La prise de conscience ne fait que commencer. Les campagnes de désinvestissement dans les compagnies pétrolières prennent de l’ampleur. Et des luttes concrètes réunissent des groupes qui n’avaient pas l’habitude de se parler. D’ailleurs, Naomi Klein ne décrit-elle pas, dans son dernier livre 9, le climat comme ce qui permet de combattre le capitalisme à tous les niveaux, du local au global ? #


Grégoire Wallenborn est docteur en Sciences de l’environnement et chercheur au Centre d’études du développement durable (IGEAT-ULB).
Marine Lugen mène une thèse de doctorat au Centre d’études du développement durable,
portant sur l’utilisation des services climatiques pour l’adaptation dans les pays en développement

credit photo : Billy Wilson


1. Voir : http://unfccc.int/resource/docs/2015/cop21/fre/l09r01f.pdf

2. Voir : http://www.wri.org/blog/2015/11/insider-why-are-indc-studies-reaching-different-temperature-estimates
3. Voir : http://www.theguardian.com/environment/georgemonbiot/2015/dec/12/paris-climate-deal-governments-fossil-fuels
4. Les compagnies d’origine américaine, à tout le moins, comme le montre un rapport récent (cf.http://insideclimatenews.org/news/22122015/exxon-mobil-oil-industry-peers-knew-about-climate-change-dangers-1970s-american-petroleum-institute-api-shell-chevron-texaco).
5. Un rapport du FMI estime les subsides directs et indirects (externalités négatives) à 5.300 milliards de dollars par an (soit 6,5 % du PIB mondial). Voir : David Coady et al., « How Large Are Global Energy Subsidies ? », IMF Working Paper, WP15/105.
6. Le GIEC devrait dire en 2018 quelles sont les trajectoires possibles pour se maintenir en dessous de 1,5°C (pour autant qu’elles existent...).

7. Voir : Grégoire Wallenborn, « La réponse néolibérale au changement climatique », Politique, n° 91 (septembre 2015), pp.34-37, http:// politique.eu.org/spip.php?article3241.
8. Daniel Tanuro, Le spectre de la géoingénierie hante l’accord de Paris.
9. Naomi Klein, Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique, Actes Sud/Lux, 2015.


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