Quand on regarde une photo de la Terre prise depuis le ciel, on aurait presque peine à imaginer qu’il puisse y avoir pénurie d’eau quelque part. Ou alors, seulement dans le désert. La terre n’est-elle pas la « planète bleue », en grande partie couverte par les océans ? Hélas, l’eau des océans est salée. L’eau douce est bien moins présente à la surface de la Terre. Et comme nous ne logeons généralement pas à proximité d’un ruisseau d’eau pure, son accès nécessite des équipements : il faut l’amener, potable, dans les logements, évacuer les eaux usées, recycler, épurer, dépolluer… Sinon l’eau, plutôt que de faire vivre, tue.

 
Au XXIe siècle, dans beaucoup d’endroits du monde, disposer d’un accès facile à une eau vraiment potable est encore un rêve. Pourtant globalement, la consommation d’eau a littéralement explosé, bousculant les équilibres et entraînant de nouveaux défis sociaux, économiques, environnementaux et politiques. Cette ressource essentielle que nous buvons, mais qui sert aussi à produire les aliments et l’électricité, qui transporte et qui nettoie, cette ressource est-elle en train de se raréfier ? Il semble bien que oui. Dans ce cas, comment va-t-elle être considérée dans les années à venir : comme un facteur justifiant une guerre ? Un enjeu commercial ? Une occasion de spéculer ? Ou un bien commun devant échapper aux intérêts particuliers ? La surface de la Terre est recouverte à 70 % par de l’eau. Mais, paradoxe ou ironie du sort, l’eau douce ne représente que 3 % de cette eau. Et dans ce faible pourcentage, les rivières et les lacs ne représentent qu’à peine 0,3 %. Le reste est stocké dans les calottes polaires et les glaciers. Contrairement donc à ce que l’on peut imaginer si l’on habite dans un pays où la pluie abonde, et où il suffit d’ouvrir un robinet pour la voir couler, l’eau n’est pas disponible en quantités infinies sur la planète. Précieuse et rare, deux qualificatifs qui expliquent sans doute pourquoi on appelle aussi l’eau « or bleu ». Mais l’eau est, de toutes les ressources, la plus vitale. Plus vitale que n’importe quel métal précieux, plus vitale même que le pétrole, dont on s’est passé durant des siècles.
Or l’évolution semble aller dans le sens d’une raréfaction. Dans un rapport du 12 mars 2009, l’ONU tirait la sonnette d’alarme : la surexploitation des écosystèmes rend l’eau de plus en plus rare. Les générations futures auront plus (ou encore plus) de mal à disposer d’une eau permettant de répondre à leurs besoins. Aujourd’hui, un terrien sur cinq vit sous le seuil de rareté absolue, soit moins de 500 m3 d’eau par an. En 2025, si rien ne change, ce pourrait être le cas d’une personne sur quatre, soit 1,8 milliard d’humains. Des prévisions qui font plutôt froid dans le dos.

Répartition très inégale

La répartition de l’eau dans le monde est très inégale : l’habitant de l’Alaska dispose annuellement de 1 563 000 m3 ; l’Islandais en a 630 000. Mais dans la Bande de Gaza, il faut se contenter de 59m3 et au Koweït, de 10m3 ! Cette répartition est inégale dans l’espace : quinze pays se partagent 60 % de la précieuse ressource. Elle est aussi inégale dans le temps puisqu’un même pays peut connaître des périodes d’abondance suivies de sécheresses plus ou moins longues. De plus, certaines réserves sont constituées par des nappes fossiles, qui ne sont donc pas renouvelables. La Libye et le Maghreb, entre autres, sont confrontés à la disparition progressive d’une partie de leurs ressources.
En matière d’or bleu, les mieux pourvus sont le Brésil, la Colombie, la Russie, l’Inde, le Canada, la Chine, les États-Unis, l’Indonésie et le Congo. Mais des disparités importantes existent aussi à l’intérieur de ces pays, notamment aux États-Unis et en Chine. À l’autre bout, les Émirats, les îles de la Méditerranée, l’Afrique du Nord ainsi que les États du Proche et Moyen-Orient sont en état de « stress hydrique » : entre 500 et 1 000 m3/an/habitant. En dessous de 500 m3, on parle de rareté absolue. Depuis plusieurs années déjà, les déserts gagnent du terrain. Plus de 20 pays d’Afrique du Nord et du Proche-Orient vivent une situation de « pénurie chronique » (triangle de la Tunisie au Pakistan et au Soudan). Les disparités existantes entre régions seront encore accentuées avec les changements climatiques.

Explosion de la demande

Nous étions six milliards en 2000 et les prévisions tablent sur 8 milliards dès 2025. Ce n’est un secret pour personne : la population mondiale augmente. L’essor démographique entraîne évidemment une augmentation de la demande en eau. En 100 ans (entre 1900 et 2000), la population a été multipliée par trois, et la consommation d’eau par six. À côté de la quantité, des critères qualitatifs entrent aussi en ligne de compte : un accès plus aisé à l’eau potable entraîne le plus souvent un usage plus important, tout comme l’amélioration de la qualité de vie, le développement des industries et de l’agriculture intensive.
Globalement, la consommation domestique représente 10 % des prélèvements, tandis que l’industrie en ponctionne 20 %. La grande assoiffée, c’est l’agriculture par irrigation qui « avale » à elle seule 70 % des ressources en eau. Sans amélioration des techniques d’irrigation, ce chiffre pourrait même monter à 90 %. En effet, aussi étonnant que cela puisse paraître, une grande partie de l’eau destinée à l’irrigation ne parvient jamais aux cultures. D’abord parce que, faute de moyens pour mesurer le besoin en eau des cultures, les agriculteurs ont, dans le doute, souvent pris l’habitude d’irriguer systématiquement. Il existe aujourd’hui des instruments qui permettent d’importantes économies. Ensuite, une partie de l’eau se perd en cours de route, notamment par évaporation dans les canaux creusés. Car là où le soleil brille plus généreusement que l’eau ne tombe, il a aussi une fâcheuse tendance à l’aspirer, en quelque sorte. On le voit, la qualité et de l’adéquation des techniques mises en œuvre jouent un rôle clé ici. Encore faut-il que les pays disposent tous des moyens nécessaires.
L’industrie, nous l’avons vu, est globalement beaucoup plus sobre que l’agriculture. Mais la proportion se renverse si l’on ne considère que le monde occidental : la consommation d’eau pour ce secteur s’élève à 51 % en Europe et à 48 % en Amérique du Nord. Les secteurs industriels les plus consommateurs d’eau sont, en ordre décroissant : l’énergie (production d’électricité), la chimie, le papier, les mines et l’agroalimentaire. Les secteurs les plus consommateurs en eau (énergie et chimie) ne sont pas forcément ceux qui tendent le plus vers une gestion rationnelle et écologique de l’eau. Le réflexe est à la pression sur les tarifs. Ce sont en effet ces secteurs qui ont le plus fait pression pour obtenir une libéralisation du gaz et de l’électricité, notamment en Europe, dans l’espoir de voir baisser les prix.

50 litres par jour

Les besoins domestiques représentent en moyenne 8 à 10 % de la consommation. Là encore, la consommation varie fortement d’une région du monde à l’autre : un Canadien consomme en moyenne 400 litres par jour ; un Belge 120 litres, un Rwandais 8 litres.
Pour faire face aux besoins de base, l’on s’accorde généralement entre spécialistes pour estimer que tout être humain devrait avoir droit à 50 litres par jour pour vivre dans de bonnes conditions d’hygiène. C’est loin d’être le cas. À l’heure actuelle, plus d’un milliard de personnes n’ont pas accès à l’eau potable, soit un habitant sur six ! Avec pour conséquence une transmission de maladies qui provoquent encore la mort de millions d’enfants chaque année. Le choléra notamment fait un retour en force depuis 2006. Officiellement, 236 896 cas cette année-là. La cause principale de ce retour est de développement urbain comme les bidonvilles, sans accès à l’eau potable ni système d’évacuation des eaux usées. Un demi-milliard de personnes dans le monde ne disposent pas de sanitaires et ce chiffre pourrait rapidement monter jusqu’à 5 milliards en 2030.
Parallèlement à l’augmentation de la consommation, on assiste à une augmentation de la pollution de l’eau. Il ne s’agit pas seulement du rejet des eaux usées, mais aussi de conséquences dues à la surexploitation des sources, qui libèrent dans l’eau des substances comme le nitrate ou l’arsenic, évidemment non recommandées pour la santé. La dégradation des écosystèmes d’eau douce participe ainsi à la perte de la biodiversité. 25 % des espèces actuellement menacées d’extinction le sont à cause de la dégradation des ressources en eau.

Enjeu transfrontière

À la lecture des constats ci-dessus, on comprend qu’une gestion intégrée de l’eau est absolument nécessaire. Sans eau, pas de vie ! Une vision partagée de la gestion des ressources au niveau mondial est indispensable. Si certaines pistes semblent plus ou moins évidentes, leur mise en œuvre ne sera possible qu’avec la collaboration de tous les acteurs et à tous les échelons. L’eau est peut-être la ressource qui fait apparaître le plus clairement l’imbrication de différents niveaux de pouvoir (du niveau local au niveau mondial), la dépendance des uns par rapport aux autres, et la nécessité de travailler en collaboration avec tous les acteurs concernés (monde politique, industriel et citoyen).
Les instances internationales se sont, depuis quelque temps déjà, saisies de la question de l’eau. Les Nations Unies comptent en tout 22 Agences qui travaillent sur les enjeux de l’eau. Malheureusement, l’ONU a renoncé à exercer ses prérogatives, pour confier l’organisation du Forum mondial de l’eau à un organisme privé, le Conseil mondial de l’eau (voir page suivante). La 5e édition de ce Forum s’est clôturée en mars 2009 à Istanbul, sans grands engagements. Notons néanmoins que la gestion de l’eau apparaît dans la déclaration de principes sur les Droits de l’homme et de l’environnement de 1994, ainsi que dans le Pacte mondial des Nations Unies sur l’environnement. Enfin, dans la Déclaration du millénaire de 2000, le « septième objectif pour le développement » vise à assurer la durabilité sur le plan de l’environnement. Son objectif est d’intégrer les principes du développement durable dans les politiques et les programmes nationaux. En ce qui concerne les ressources en eau, le Sommet mondial pour le développement durable (Johannesburg, 2003) a décidé d’inclure la formulation de plans nationaux relatifs à la gestion intégrée des ressources hydriques et à la rationalisation de l’utilisation de l’eau. Parmi les pistes concrètes qui sont envisagées :
– prendre en compte l’empreinte de l’eau (waterfootprint), c’est-à-dire définir un prix de l’eau « virtuelle » utilisée tout au long du cycle de vie d’un objet ;
– développer des techniques de mesure, de contrôle, de management ;
– connaître la consommation de l’eau de chacun ;
– diminuer la consommation en eau et en limiter les pertes ;
– améliorer rapidement et efficacement les techniques d’irrigation ;
– rénover les structures de production et de distribution d’eau potable et développer l’assainissement des eaux usées ;
– moderniser les infrastructures existantes et créer de nouvelles là où il n’en existe pas...
Tout ceci nécessitera des investissements coûteux et donc des choix politiques volontaires, tant au niveau national qu’international. Les priorités d’investissement des pays joueront un rôle déterminant dans la gestion future du risque de pénurie en eau. Il n’y aura pas de solution miracle. « La gestion de l’eau est un laboratoire où s’invente jour après jour et crise après crise la démocratie. L’eau fait débat, doit faire débat. (…) Les solutions doivent être trouvées localement en tenant compte de la géographie du lieu. Toute réponse aux besoins en eau est forcément locale. Un progrès planétaire ne peut résulter que de l’addition de progrès locaux » 1. En effet, réduire notre consommation en Belgique, ce qui est souhaitable, ne permettra pas aux Gazaouis de disposer d’une plus grande quantité d’eau. Mais il faudra aussi avoir le courage de s’attaquer aux aberrations de notre système économique mondialisé et avoir le courage de choix moins absurdes ! Par exemple : « Les élevages de Bretagne sont nourris hors sol par du soja importé des pays du sud. Au Sud, cette culture épuise les sols et prélève une eau trop précieuse. Au Nord, les élevages produisent des déjections rejetées sur les champs qui polluent les nappes phréatiques. Au Sud, l’eau manque, au Nord l’eau est empoisonnée ! Ensuite la viande produite par nos élevages est déversée à bas prix sur les marchés du sud, ce qui casse la production locale. Et chez nous, nous faisons dépolluer nos nappes phréatiques par des entreprises privées qui nous facturent ensuite l’eau la plus chère d’Europe ! » 2.

(*) Cet article a été publié dans un dossier de mars 2009 de la revue “Contrastes”, des Équipes populaires.



1 Éric Orsenna, « L’avenir de l’eau », Fayard, Paris, 2008.
2 Gérard Borvom, Contrat mondial de l’eau, extrait de « De l’eau pour tous », dossier de Jean-François Pollet.


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