La dégradation de l’environnement et l’épuisement des ressources naturelles, liés à un mode de développement économique non durable, mettent l’humanité devant un double enjeu : l’environnemental proprement dit, et la promotion du travail décent. Or ce deuxième enjeu ne semble faire l’objet que d’un intérêt distrait de la part des décideurs politiques et économiques. Telles sont les conclusions principales d’un récent rapport publié par l’Organisation internationale du travail (OIT), le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et la Confédération syndicale internationale (CSI) 1. Un rapport instructif, dont nous résumons les principaux points dans les lignes qui suivent.

 Les changements climatiques, les mesures d’adaptation qu’ils supposent et les efforts faits pour les enrayer en réduisant les émissions auront — ont déjà — des conséquences importantes pour le développement économique et social, pour les modes de consommation et de production et, partant, pour l’emploi, le revenu et la réduction de la pauvreté dans le monde. À moyen et long terme, il faudra assurer la compatibilité de la croissance et du développement avec la stabilisation du climat et une empreinte écologique durable. Ce virage radical implique une transformation de l’économie d’aussi grande ampleur que celle créée par la Révolution industrielle. Or, la dimension sociale d’une telle transformation, notamment les conséquences pour l’emploi et pour le travail décent, ne fait l’objet que de peu d’intérêt.

Emplois verts ?

Qu’est-ce qu’un « emploi vert » ? C’est un emploi qui contribue à la préservation ou au rétablissement de la qualité de l’environnement, que ce soit dans l’agriculture, l’industrie, les services ou l’administration. Ces emplois contribuent à diminuer la consommation d’énergie, de matières premières et d’eau grâce à des stratégies d’amélioration du rendement, à réduire les émissions de carbone dans l’économie, à minimiser ou à éviter totalement toutes les formes de déchets et de pollution et à protéger et restaurer les écosystèmes et la biodiversité. Cette réduction de l’empreinte écologique est progressive et chaque emploi y contribue de façon différente. Ainsi, les ouvriers fabriquant des automobiles économes en carburant ou hybrides contribuent moins à la réduction des émissions que ceux travaillant dans les systèmes de transport public. Par ailleurs, ce qui est considéré aujourd’hui comme à haut rendement énergétique ne le sera plus dans dix ans. Le concept d’emploi vert n’est donc pas absolu : il y a plusieurs « nuances » de vert et la définition est appelée à évoluer avec le temps. Enfin, les emplois verts ne sont pas automatiquement synonymes de travail décent.
Six secteurs économiques sont particulièrement importants en raison de leur rôle dans les émissions de gaz à effet de serre et de leur contribution à l’économie. Il s’agit de :
1. l’approvisionnement énergétique et les sources d’énergie renouvelables : plus de 2,3 millions d’emplois verts ont été créés ces dernières années dans ce secteur, qui ne couvre toutefois que 2 % de la production mondiale d’énergie ;
2. l’efficacité énergétique, notamment dans les bâtiments et la construction. C’est l’un des domaines où peut intervenir la plus forte réduction des émissions de gaz à effet de serre et où le potentiel de création d’emplois est le plus important. Quelque 4 millions d’emplois verts voués à l’amélioration de l’efficacité énergétique existent déjà dans l’ensemble de l’économie aux États-Unis et dans certains pays européens ;
3. les transports : des efforts sont faits pour réduire l’empreinte des automobiles, mais les systèmes de transport public produisent moins d’émissions et offrent davantage d’emplois verts. Seuls quelque 250 000 emplois dans la fabrication d’automobiles peu polluantes et à faibles émissions peuvent être considérés comme verts, contre plus de 5 millions d’emplois dans les chemins de fer uniquement en Chine, en Inde et dans l’Union européenne. Or dans nombre de pays, la tendance est à une réduction de ce mode de transport au profit du transport routier et aérien ;
4. les industries de base et le recyclage : les industries de la sidérurgie, de l’aluminium, du ciment, de la pâte à papier et du papier représentent un fort pourcentage de la consommation d’énergie et de matières premières, ainsi que des émissions de gaz à effet de serre, mais un pourcentage relativement infime de l’emploi global. Il est difficile de rendre ces industries de base plus écologiques et moins de 300 000 emplois dans la sidérurgie et l’aluminium peuvent être considérés comme ayant une « nuance » de vert. La meilleure option pour la réduction de l’impact de ces industries est le recyclage, qui fournit des millions d’emplois (pas toujours décents) dans le monde ;
5. l’agriculture est le plus gros employeur dans le monde, avec un total de 1,3 milliard d’agriculteurs et d’ouvriers agricoles. Des décennies de négligence et de dégradation des prix à la production ont conduit à des pratiques non viables d’utilisation des sols, à des emplois de mauvaise qualité et à de faibles revenus. Le potentiel de création d’emplois verts (exploitations familiales, production biologique, etc.) est important dans ce secteur. Avec des ventes atteignant 100 milliards de dollars en 2006, l’agriculture biologique commence à avoir un impact ;
6. Les forêts jouent un rôle fondamental dans le maintien des systèmes naturels. Il est toutefois impossible d’établir quel pourcentage des quelque 40 millions d’emplois et 60 millions d’activités de subsistance des populations autochtones peut être considéré comme durable et vert. Il est clair, en tout cas, que les emplois verts dans le secteur forestier occuperont une place de plus en plus importante à l’avenir.
Au final, il paraît possible de créer des emplois verts viables à tous les niveaux de la population active, qu’il s’agisse des travailleurs manuels, qualifiés, d’artisans, d’entrepreneurs, d’ingénieurs ou de gestionnaires. Mais cette écologisation nécessite une transformation du contenu des métiers, avec de nouvelles exigences en matière de performances et de compétences : depuis le personnel de nettoyage et d’entretien jusqu’aux responsables des installations et de la logistique, depuis les électriciens jusqu’aux experts informatiques, depuis les maçons jusqu’aux architectes, depuis les chargés de crédit jusqu’aux responsables de l’investissement. Selon une étude citée dans le rapport, le marché mondial des produits et services environnementaux devrait doubler pour passer de 1 370 milliards de dollars par an à l’heure actuelle à 2 740 milliards de dollars d’ici à 2020. La moitié de ce marché concerne l’efficacité énergétique et l’autre moitié les transports durables, l’alimentation en eau, l’assainissement et la gestion des déchets.

Lacunes et obstacles

Toutefois, de nombreuses lacunes empêchent le développement de ce potentiel. La création d’emplois verts progresse trop lentement pour contribuer sensiblement à la réduction du chômage et du sous-emploi dans le monde. En outre, trop peu d’emplois verts bénéficient à ceux qui en ont le plus besoin : les jeunes, les femmes, les plus pauvres des pays en développement et ceux touchés par les changements climatiques. Enfin, il est difficile de créer des emplois décents et de bonne qualité face à la progression de l’activité informelle et de l’inégalité dans l’économie mondiale.
Mais l’un des obstacles majeurs à l’écologisation des économies et des emplois tient à la persistance de pratiques commerciales non durables et à la plus grande rentabilité de ces pratiques. Les entreprises qui ont adopté tôt des technologies et des pratiques commerciales écologiques doivent faire face aux pressions des marchés financiers qui exigent une rentabilité rapide et aux entreprises concurrentes, qui attirent les consommateurs avec des prix bas, mais moyennant l’externalisation des coûts environnementaux et sociaux. C’est pourquoi le rapport propose une série de recommandations aux décideurs politiques afin d’accélérer cette transformation radicale de notre économie : évaluer le potentiel de création d’emplois verts, remédier à la pénurie de compétences, écologiser les milieux de travail, augmenter les investissements, financer des emplois verts, impliquer les partenaires sociaux dans la préparation de cette transition, etc. Last but not least, faire preuve d’une détermination et d’un soutien politique sans faille. Du pain sur la planche…



(1) « Emplois verts : pour un travail décent dans un monde durable, à faibles émissions de carbone ». Le rapport a été publié sous forme électronique, en anglais uniquement. Il peut être téléchargé – ainsi qu’une synthèse en français – à partir des sites web du PNUE et de l’OIT : www.unep.org/civil_society/Publications/index.asp ; www.unep.org/labour_environment/features/greenjobs.asp ; www.ilo.org.


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