S’il est vrai qu’un « autre monde est possible », il se pourrait que cet autre monde soit celui décrit il y a une trentaine d’années par un prêtre-philosophe-penseur rebelle tout à fait hors normes : Ivan Illich. Ce dernier, dont les ouvrages connurent un énorme succès tout au long des années 70, s’est éteint il y a un peu plus de deux ans dans l’indifférence quasi générale. Les idées d’Illich contiennent pourtant une critique radicale, non-marxiste, du fonctionnement du système économique tel qu’il était en train d’émerger à cette époque et qui connaît aujourd’hui une domination sans partage…

 

Nos sociétés vivent de manière plus ou moins consentante sous l’emprise de six tyrannies, interdépendantes, qui s’entendent à merveille pour nous voler notre liberté essentielle : celle de choisir nos vies. Ou, comme le dit Illich, « la liberté des valeurs d’usage de chaque individu », accompagnée d’une « distribution équitable de la liberté de créer des valeurs d’usage ». Ces six tyrannies sont celles du produit intérieur brut (PIB), du temps, de l’obsolescence organisée, ainsi que celles des choix, de la complexité, et de l’exclusion. Ce sont ces six tyrannies que nous allons tenter d’expliciter dans les lignes qui suivent.

La tyrannie du PIB
L’essentiel de cette tyrannie tient certes aux multiples limites de l’outil PIB – imprécisions, conventions discutables, mise sur un même pied de toutes les dépenses, intégration positive des dépenses de réparation, etc. – mais aussi son usage médiatique, politique, idéologique (cette juxtaposition ressemble en l’occurrence à un pléonasme). Assimiler le but au moyen, assimiler croissance à supplément de bien-être, résumer le débat socio-économique aux moyens de doper la croissance… ne sont que quelques-unes des « réussites » des grands prêtres du « toujours plus ». De multiples travaux ont réussi à ouvrir une brèche dans cette idéologie dominante mais reconnaissons modestement que cette brèche est totalement insuffisante pour déstabiliser un édifice, pesant, qui a disposé de plus de cinquante ans pour se consolider. Il faut pourtant que nous continuions à élaborer et à diffuser des indicateurs alternatifs au PIB.

Revenons très brièvement sur un de ces indicateurs alternatifs : l’indicateur de « santé sociale » élaboré aux États-Unis dans le courant des années 90. En effet, la simple comparaison de l’évolution de cet indicateur avec celle du PIB (voir graphique ci-contre) a suscité un choc chez tous ceux qui ont vu ce graphique dans le magazine Challenge. Plus fondamentalement parce que ce graphique met en évidence ce que beaucoup d’autres graphiques semblables disent aussi : à partir du milieu des années 70 ou du début des années 80, nos sociétés ont franchi un seuil de contre-productivité. Un découplage croissance/santé sociale ou écologique est apparu et s’est même accentué. De toute évidence, depuis une vingtaine d’années au moins, la croissance telle que mesurée par le PIB n’est plus une condition nécessaire pour assurer une bonne santé sociale et écologique. Il faut maintenant franchir un pas et convaincre que les conditions mêmes de la croissance telle que nous la connaissons sont devenues génératrices de dégâts sociaux et écologiques. Comme le dit Illich, « la richesse ne peut être équitablement partagée que si elle est limitée ».
Pour aller jusqu’au bout des critiques énoncées par Illich, il faut tenir compte à la fois de la multiplication des marchandises qui, au-delà d’un certain seuil, « engendre l’impuissance, l’incapacité à produire sa propre nourriture, à chanter, à bâtir », et des contraintes induites par les modes de consommation et de production de ces marchandises, tout aussi aliénants.
Ces deux dimensions sont de toute manière les deux faces d’une même évolution. « Même la clientèle aisée fait, avec chaque nouvel achat, une expérience neuve de la désutilité. Tel achat en valait-il la peine ? Ne risque-t-il pas de devenir inutile, dangereux même ? Et, de toute façon, quelle panoplie de compléments, encore plus coûteux, ne faudra-t-il pas encore lui adjoindre. » Edwin Zaccaï dit des choses semblables dans une réflexion sur les objets : « Les objets de la sphère marchande sont achetés pour satisfaire nos désirs. Vu notre pouvoir d’achat, les normes de possession et d’accumulation sont sans cesse à la hausse, malgré des freins comme le temps absorbé par ces occupations. Mais il existe une trouble déception à constater que ces multiples achats n’ont pas complètement comblé nos désirs, et une culpabilité secrète à éliminer des objets que nous oublierons d’ailleurs assez vite. (…) Il est assez instructif de réfléchir, pour chaque objet consommé, au temps (invisible) qui lui fut consacré par l’individu : pour le choisir, l’acheter, l’entretenir, l’utiliser, etc. Sans parler du temps passé à travailler pour gagner la somme nécessaire à se le procurer, et sans même évoquer tous les différents temps de sa conception, sa production, sa distribution, son élimination, etc. » Les mécanismes pervers de certaines formes de libéralisation/privatisation contribuent à doper de manière artificielle la croissance économique. La mise sur pied en Belgique de trois réseaux de mobilophonie est certes une bonne affaire pour la croissance économique. Sans même évoquer les coûts sociaux liés à ce développement, encore faut-il montrer qu’elle apporte un bénéfice économique à la hauteur de la totalité des investissements consentis. J’ai des doutes à cet égard. On notera enfin que la logique de croissance impose aussi, dans une large mesure, qu’une masse critique de citoyens – consommateurs se conforme à des modèles de comportement, modèles explicites ou implicites. D’une manière générale, on peut constater que la croissance économique, dans les pays riches en tout cas, est devenue contre-productive en ce qui concerne le bien-être social et environnemental.

La tyrannie du temps
La tyrannie du temps est multiforme. Citons, par exemple, le déséquilibre homme/femme en matière de temps, le déséquilibre actif/inactif (trop plein de temps pour les uns, trop vide de temps pour les autres), le déséquilibre entre les différents âges de la vie, les programmes scolaires surchargés et les contraintes nées des autres activités pour occuper les jeunes. Il faudrait également citer les pertes de temps attribuables aux encombrements, à la complexité, aux formalités… ; les pressions permanentes (délais, urgences, horaires empêchent de profiter des moments présents) ; la tension, soigneusement exacerbée par des offreurs de plus en plus nombreux d’un nombre croissant de produits les plus divers, entre tout ce qui est possible de faire et le temps et les moyens disponibles. Pensons aussi au temps pris – avec son cortège de grandes et petites préoccupations – pour s’acheter, entretenir, réparer ou tout simplement pouvoir utiliser notre stock de biens d’équipement ; ce phénomène est encore aggravé par l’addition, pour diverses raisons, d’équipements semblables : l’enregistreur DVD s’ajoute au magnétoscope, l’appareil photo numérique à l’appareil argentique… tout comme la TV s’est ajoutée à la radio, le VTT au vélo classique, etc. Enfin, il y a cette impression de devoir toujours « faire quelque chose », impression héritée d’une tradition judéo-chrétienne, certes, mais exacerbée par les multiples sollicitations d’un système marchand de plus en plus envahissant ; l’hyper sollicitation de l’attention par la communication marchande (médiatique et publicitaire, pour autant qu’on puisse encore distinguer), contribue à nous empêcher de prendre le temps de souffler et, surtout, de réfléchir. On notera au passage que le manque de temps conduit à une diminution, toutes choses égales par ailleurs, de l’utilisation – en tout cas celle qui a un sens (on peut bien sûr toujours laisser la radio allumée en regardant la TV) – de chacun des biens durables que l’on possède. Ce phénomène est une raison supplémentaire pour mettre en cause la pertinence de la comptabilité nationale. Celle-ci additionne en effet les achats de bien durables, quel que soit leur taux d’utilisation. Certes, une moindre utilisation conduit à une plus longue durée de vie… sous réserve du remplacement de ces appareils, avant leur fin de vie normale, accélérée par une obsolescence organisée.


La tyrannie de l’obsolescence organisée
Une partie de la croissance illusoire observée aujourd’hui est liée à l’obsolescence organisée par le système. Quelques exemples parlant :

– le remplacement d’abribus pourtant encore en bon état quand change le concessionnaire privé (au nom d’une concurrence absurde) ;
– l’obsolescence informatique : la mise au rebut d’équipements loin d’être usés et de logiciels loin d’être dépassés pour la plupart des usages courants ;
– la rotation accélérée des vêtements (« Nous entrons dans une société qui va consommer plus de textile, mais sur un mode jetable. La rotation des collections va s’accélérer et entraîner une course à la création et à la réactivité pour les enseignes » annonce un expert du secteur) (1) ;
– les coûts et gaspillages liés à la rotation très élevée des commerces dans certaines zones commerciales (là où les loyers hautement spéculatifs sont sans commune mesure avec la rentabilité possible) ;
– le remplacement des équipements liés à la téléphonie mobile – non encore usés ni même vraiment dépassés – par des équipements de la téléphonie mobile dite de la 3e génération ;
– la mise sur le marché de biens peu ou pas du tout réparables.

La tyrannie des choix
Un article du New Statesman rappelle que « la liberté de choisir est de plus en plus érigée en valeur suprême dans le discours politique. Mais, comme le montre le psychologue social américain Barry Schwartz, la surabondance d’options ne fait qu’accroître notre insatisfaction. Dans tous les domaines de la vie (…) il est communément admis que plus on a de choix mieux c’est. Or la multiplication des choix dans notre monde moderne est au mieux un cadeau empoisonné et au pis une malédiction. (…) Il est de plus en plus clair que les gens ont du mal à gérer cette pléthore de choix. Comme le montrent plusieurs études, nous sommes capables de prendre une décision sensée à partir de six options, par exemple. En revanche, si nous sommes face à une trentaine de possibilités, soit nous baissons les bras, soit nous ‘choisissons’ de façon totalement arbitraire. L’accroissement du nombre de choix, comme c’est le cas dans notre culture consumériste, nous donne une autonomie, une maîtrise et une liberté qui sont très positives, écrit le psychologue social américain Barry Schwartz dans son dernier ouvrage (2). Mais, si le nombre de choix continue d’augmenter, les effets négatifs de cette surabondance commencent à apparaître. Et plus la palette s’élargit, plus ces effets négatifs s’intensifient, au point de nous submerger. Dès lors, le choix ne nous libère plus mais nous démoralise, voire nous tyrannise. (…) L’accroissement des possibilités de choix pose trois grands problèmes : premièrement, la surabondance d’options nous déstabilise et fait naître des regrets ; deuxièmement, quand ils sont livrés à eux-mêmes, la plupart des gens font systématiquement le mauvais choix dans des domaines importants de la vie ; troisièmement, la prolifération d’une multitude de petits choix masque souvent les choix plus fondamentaux auxquels nous sommes confrontés » (3). Cette analyse s’ajoute à celle d’Illich sur l’influence de mes choix sur ceux des autres. En matière de mobilité, mes choix contraignent ceux des autres, pour reprendre l’exemple le plus connu.


La tyrannie de la complexité
Le monde et les objets qui nous entourent génèrent de la complexité, très souvent inutile, souvent dommageable et donc coûteuse :

– complexité technologique, bien sûr : instructions incompréhensibles, messages d’erreur qui le sont tout autant… ; pour la plupart des utilisateurs, 10 % à peine des facilités incluses dans un traitement de texte sont réellement utilisées ; il y a encore les difficultés liées aux formats, l’upgrading des logiciels, et autres joyeusetés liées à des technologies supposées nous faciliter la vie ;
– complexité commerciale avec, par exemple, des plans tarifaires parfaitement incomparables entre eux, moins encore avec ceux de la concurrence ;
– complexité légale, qui alimente activités diverses et renforce les inégalités en ce qui concerne l’accès à l’information ;
– complexité administrative : la complexité des dispositions sociales, fiscales, et autres génère des coûts de gestion (le Bureau fédéral du Plan estime à environ 3,4 % du PIB le poids des charges administratives supporté en 2002 par les entreprises et indépendants) mais aussi des inégalités (par exemple en termes d’accessibilité) ; à titre d’illustration, je ne peux m’empêcher ici de comparer la relative simplicité – et la plus grande équité – du système de paiement des aides familiales avec la complexité administrative des titres-services ! ; la gestion salariale n’est pas triste non plus !
Cette complexité réduit souvent la concurrence, asservit de nombreux producteurs (cf. l’asservissement des concessionnaires automobiles lié à l’informatisation croissante des voitures et des équipements de diagnostic) mais également les consommateurs, consomme du temps et génère donc des frustrations, et finalement peut être dangereuse (par exemple, si elle génère des erreurs en matière d’échanges de données médicales, ce qui est déjà arrivé plus d’une fois). Plus fondamentalement, la complexité globale de notre système économique est la manifestation la plus évidente d’un système finalement peu efficient, voire peu efficace, dans sa production de bien-être.

La tyrannie de l’exclusion
Le Conseil européen de Lisbonne a décidé d’adopter une méthode ouverte de coordination en matière de lutte contre l’exclusion. Dans ce contexte, les travaux statistiques effectués en Belgique pour le Plan d’Action Nationale Inclusion ont rappelé à la fois toute l’importance et le caractère multidimensionnel des mécanismes d’exclusion, qui dépassent de loin la seule pauvreté monétaire. À cet égard, on distingue souvent pauvreté d’accessibilité (manque d’emploi, revenu insuffisant, rupture de lien social…) et pauvreté de potentialités (absence ou insuffisance de capital matériel, de capital humain, de capital social…).

Qu’il y ait des formes d’exclusion de plus en plus nombreuses et, parfois, violentes ne fait pas question. Ce qui fait question, c’est la nature et l’importance du lien entre les exclusions et la sphère économique et ses soi-disant contraintes. La réponse me paraît pourtant évidente : beaucoup de mécanismes d’exclusion sont clairement liés au système socio-économique lui-même. Sa complexité, la nature de ses modes de production, les exigences professionnelles qu’il impose pour trouver sa place comme les normes qu’il impose insidieusement (le poids idéal, la silhouette idéale, le battant idéal, etc.) excluent de facto tout une série de personnes. De même, les contraintes nées de la mondialisation et les opportunités apportées par le chômage de masse permettent à nouveau une exploitation des travailleurs les plus pauvres. Tout comme depuis une vingtaine d’années les indicateurs, de santé sociale et/ou écologique, alternatifs au PIB se découplent de l’évolution du PIB, on peut faire l’hypothèse que le capital humain, dans certaines de ses dimensions en tout cas, a lui aussi tendance à s’écarter du chemin de croissance du PIB.

Saturation et inutilité
Toutes ces tyrannies se renforcent mutuellement et produisent de nombreuses externalités négatives. Finalement, ces six tyrannies découlent toutes, et sont donc l’expression, de la tyrannie du marché. Les interactions sont multiples. Ainsi, tyrannie de la complexité et tyrannie du temps sont bien sûr étroitement liées. Il n’y a plus de croissance possible – ni au niveau de chaque entreprise, ni au niveau global – sans presser les travailleurs (appelables, contrôlables et repérables en permanence pour beaucoup d’entre eux). Le type de croissance que nous subissons favorise de multiples exclusions. Et la complexité favorise un peu plus encore les mécanismes d’exclusion.

Même si ce n’est méthodologiquement pas le cas, on peut considérer que les résultats portant sur la perception de la qualité de la vie par les personnes interrogées constituent par eux-mêmes un indicateur global de la qualité de la vie dans la mesure où les réponses à des questions sur la satisfaction par rapport à la vie sont le résultat implicitement pondéré de ce qui compte pour chaque personne. Le graphique ci-dessus reproduit – pour la Belgique et la période 1973-2002 – la croissance du revenu disponible par tête et les réponses pondérées à la question : « Par rapport à la vie que vous menez êtes-vous : 1° très satisfait ; 2° plutôt satisfait ; 3° pas très satisfait ; 4° pas satisfait du tout ? ». Il est à noter que la Belgique est un des trois pays de l’ex-Europe des 12 à enregistrer une baisse tendancielle statistiquement significative du score moyen de satisfaction par rapport à la vie.
Ceci n’est pas le premier graphique qui met en évidence une évolution divergente entre un indicateur relatif à la satisfaction par rapport à la vie et un indicateur économique classique (PIB par tête, revenu moyen…). Ce type de résultats n’est pas évident à interpréter. Ce qui est plus important peut-être est de rappeler ce que nous indiquent les études sur la satisfaction par rapport à la vie. Ainsi, un récent rapport britannique a compilé les résultats de plusieurs dizaines de recherches sur le bonheur (4). Il met notamment en évidence toute l’importance du tissu social et de la qualité des relations sociales pour expliquer, en partie, les différences interpersonnelles dans le niveau de satisfaction par rapport à la vie. Elles rejoignent aussi les analyses d’Illich pour qui les valeurs d’usage, les actions autonomes, le faire « avec d’autres », etc. est ce qui est le plus important. Or, tout cela est rendu plus difficile par notre sujétion aux productions hétéronomes et par les conditions de leur production.

En conclusion
Sur la base de ces constats, tentons maintenant de tirer quelques conclusions un peu plus opérationnelles pour le vaste chantier qui nous attend. Le changement de cap qu’il faut apporter dépasse de loin le découplage entre la croissance économique et la consommation de ressources ou la production de diverses pollutions. Les limites du système ne se réduisent pas à celles du capital naturel. Elles sont tout autant humaines et sociales qu’environnementales. Les contraintes et exigences du fonctionnement du système économique dépassent le seuil du tolérable pour beaucoup de personnes et diminuent la qualité du capital social. On peut ajouter, dans cette perspective, que l’écologie politique ne s’est pas assez intéressée à une des ressources considérée comme rare par beaucoup : le temps.

Comment définir les objectifs ? Il faut oser affirmer que l’objectif central est d’améliorer le niveau de satisfaction des gens par rapport à la vie qu’ils mènent, objectif mesurable et donc chiffrable. Objectif dont on peut donc mesurer régulièrement si l’on s’en approche ou si on s’en éloigne. Pourquoi « oser » ? Parce que l’indicateur satisfaction par rapport à la vie qu’on mène est spontanément vu comme un indicateur forcément peu fiable parce que « subjectif ». Mais, en l’occurrence, plus encore que dans d’autres domaines, la perception est la réalité. Il faudra ici faire le lien entre le bonheur de chacun et le bonheur du plus grand nombre.
On pourrait résumer le diagnostic en disant que les cinq formes de capital sur lesquelles s’appuyer pour mener une vie de qualité (le capital naturel, le capital productif, le capital humain, le capital social et le capital temps) sont toutes envahies et abîmées par les logiques marchandes. Un programme de reconstruction doit donc s’intéresser à la gestion de ces cinq formes de capital. La qualité du capital humain et du capital social, comme l’amélioration de leur accessibilité à tous, ont reçu insuffisamment d’attention de la part de l’écologie politique comme d’ailleurs de l’ensemble des forces de changement. Peut-être qu’intégrer ces préoccupations dans un projet de société radicalement repensé permettra plus facilement de le faire avec plus d’acteurs. En tout état de cause des mouvements comme, par exemple, ceux qui promeuvent l’open-source et tout ce qui y est assimilé sont importants pour reconstruire le capital humain et le capital social. Il n’y aura pas de vrai changement sans casser certaines logiques marchandes, celles qui génèrent les six formes de tyrannie évoquées ci-dessus. Mais une volonté collective de le faire passera par une reconstruction qualitative et quantitative du capital humain et du capital social.

Cet article est une synthèse de l’exposé de Philippe Defeyt au colloque « Quel monde voulons nous pour demain ? », en hommage à Ivan Illich (ULB, 20 novembre 2004).

Valeur d’usage – valeur d’échange

Ce n’est qu’un des nombreux paradoxes de notre système que de donner l’envie de produire des valeurs d’usage – souvent enrobées d’une bonne dose de nostalgie (« ah, les délicieux goûters de grand-mère ! ») – et d’en même temps nous en empêcher, par manque de temps, par manque de disponibilité psychologique, par manque des outils valorisés dans la mise en scène de bonheurs factices (certaines recettes de cuisine qui abondent dans tous les médias sont à cet égard exemplatives : ingrédients rares ou coûteux, outils tout aussi rares et coûteux, etc.). Le paradoxe n’est évidemment qu’apparent : ces envies rentrées alimentent une frustration qui à son tour induit toutes sortes d’achats de consolation… Quand c’est possible, le système permet de sublimer la production autonome en fournissant des produits « prêts à l’emploi ». Les pouvoirs publics, dans certains messages d’intérêt général, jouent sur le même registre : ainsi, dans des campagnes relatives à la santé physique, l’usage du vélo est promu pour faire du sport le WE, pas comme outil de déplacement en semaine.

(1) Antoine Peters, manager au cabinet KSA, dans Le Monde du 25 juin 2004 (in Les soldes soulignent l’engouement pour le toujours moins cher, p.22).
(2) « The Paradox of Choice : Why More Is Less », The Ecco Press, New York, 2004.
(3) Article reproduit dans le n° 695 du Courrier International (26/02/2004).
(4) Le rapport « Life satisfaction : the state of knowledge and implications for government », December 2002 (authors : Nick DONOVAN and David HALPERN) est disponible à l’adresse : http://www.number-10.gov.uk/su/ls/paper.pdf


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