D’un côté, les riverains. Ils défendent leur santé et leur environnement face au bruit, à la pollution, etc. De l’autre, les travailleurs. Ils défendent leur emploi, leur gagne-pain. Intérêts inconciliables ? Des expériences concrètes montrent que non. Certes, comités d’habitants et syndicats ont parfois du mal à se parler. La récente affaire DHL a montré que le dialogue peut être extrêmement difficile. Mais pas toujours impossible. Un projet mis en place dans le Hainaut occidental par le Réseau intersyndical de sensibilisation à l’environnement (RISE) a permis de surmonter les difficultés. Un exemple à suivre…

 

Les entreprises industrielles sont de plus en plus nombreuses à se soucier de l’impact de leurs activités sur l’environnement. La crainte de sanctions et amendes y est sûrement pour quelque chose, de même que la pression du marché. Moins connus sont les efforts des syndicats, qui, à une série d’endroits, ont joué un rôle d’impulsion. À la CSC comme à la FGTB, côté wallon, quand on parle d’environnement aujourd’hui, on pense « RISE », à savoir Réseau intersyndical de sensibilisation à l’environnement. Il s’agit d’un projet commun aux ailes wallonnes des deux principaux syndicats qui a vu le jour en 1996. Après huit années d’existence, ce partenariat a fait amplement ses preuves : on peut dire sans exagérer qu’il inspire maintenant le travail de centaines de délégués. Un des projets développés par le réseau présente une approche originale en matière de sensibilisation à l’environnement car elle ne concerne pas seulement travailleurs et employeurs mais y associe aussi les habitants. Le point sur l’une d’entre elles.

Dialogue
Alertée par l’inquiétude des délégués des cimenteries du Tournaisis quant à l’incinération de farines animales, la CSC du Hainaut occidental s’est penchée durant deux ans sur la combustion des déchets dangereux. « Nous désirions traiter de manière nuancée une question qui touche à la santé des travailleurs, des riverains, et à celle des entreprises, explique l’initiateur du projet Thierry Demuysère, permanent interprofessionnel CSC et agronome de formation. Un syndicat doit s’intéresser à la santé du travailleur. Pas seulement à son portefeuille. Et de toute manière, si un comité de riverains s’acharne sur une entreprise, cela peut remettre en cause le boulot même du travailleur. De façon générale, la santé, la sécurité, le stress et l’environnement font partie des missions officielles d’un syndicat. Mais pour être efficaces, il faut se donner des outils. Lesquels nous permettront de vérifier si l’on ne nous raconte pas des bobards… » Selon Thierry Demuysère, les entreprises respectent davantage les délégués formés. « Les entreprises, souvent, ont peur de l’émotion qu’elles peuvent susciter et donc préfèrent cacher toute information et se taire avant d’entamer une négociation. En France, les entreprises intègrent de manière plus coutumière la concertation et le dialogue sur les retombées environnementales.» Voilà bien résumé l’enjeu d’une bonne maîtrise des questions environnementales : tout le monde a quelque chose à y gagner, du travailleur au riverain en passant par l’entrepreneur lui-même, dès lors qu’il n’existe pas de concurrence déloyale entre les entreprises (le traitement des fumées a un coût important). Mais qui dit maîtrise, dit connaissance, et la CSC fut un peu dans l’embarras quand, en 1999, des délégués des cimenteries du Tournaisis vinrent lui faire part de leurs craintes d’« attraper la vache folle ». Cette année-là, CCB et CBR furent réquisitionnées par l’État belge afin d’incinérer les farines animales contaminées à la dioxine. CCB et CBR n’étaient pas les seules entreprises concernées par l’incinération des déchets en Hainaut occidental. Concrètement, quatre d’entre elles ont été ciblées par la CSC mais d’autres rencontrent aussi des problèmes de concertation entreprises-riverains. Une des entreprises ciblées dépend de l’intercommunale Ipalle, donc du public, il s’agit de Thumaide où l’on incinère des déchets hospitaliers et ménagers. La seconde dépend du privé, c’est la société Méprec basée à Mouscron qui brûle des déchets hospitaliers et toxiques. Il y a enfin les deux cimenteries précitées, actives dans le secteur de la valorisation énergétique. Parmi les déchets brûlés, on trouve des pneus, des matières textiles, des plastiques, des huiles usagées, des farines animales…

Réflexion
Dans le cadre du réseau intersyndical de sensibilisation à l’environnement, un travail d’étude et de réflexion a donc été effectué autour de problèmes inhérents à l’incinération des déchets en partenariat avec la Région wallonne, les délégués des sites concernés et plusieurs centrales de la CSC. « Les objectifs de ce projet étaient de mettre les délégués en capacité d’intervenir de manière crédible, de sensibiliser les travailleurs et les riverains à la problématique de l’incinération de déchets et de repérer les dumpings éventuels pour les employeurs », explique notre interlocuteur. Les délégués ont donc été formés à la problématique du permis d’environnement, du management environnemental. Les problèmes ont ensuite été inventoriés : prévention et surveillance médicale, connaissance en toxicologie, en pollution industrielle ou encore en gestion des déchets et transparence dans la communication de l’entreprise… Une action de sensibilisation a été menée auprès des travailleurs par un contact personnel du délégué, la réalisation d’un guide de poche qui attire l’attention sur la prévention des risques pour la santé et qui donne une série d’informations, de références légales et de conseils. Un site Internet (1) a également été mis sur pied. Enfin, des rencontres ont eu lieu avec les différents comités de riverains, le site Internet leur a également été ouvert et une campagne intitulée « Pour la santé, changez d’air » a été mise en place avec notamment, la diffusion d’un dépliant d’informations tiré à 40 000 exemplaires chez les personnes qui résident dans un rayon de cinq kilomètres autour des incinérateurs.
La CSC a par ailleurs constaté un manque d’installations de contrôle des retombées, et donc le besoin d’une réponse concrète des pouvoirs publics. Autre phénomène détecté, le déficit de transparence des entreprises. Depuis lors, les choses ont beaucoup bougé dans le secteur. À Gaurain-Ramecroix, la CCB a entamé une procédure pour l’agrément des produits dangereux dans ses fours. À Antoing, CCB a initié un comité local de concertation avec les riverains. À Thumaide, où l’intercommunale incinère depuis de nombreuses années, les déchets ménagers du Hainaut occidental, une certaine transparence est aujourd’hui de mise. Dans les deux cas des cimenteries, le dialogue s’instaure au travers d’un comité de concertation. « Mais chez l’incinérateur privé Méprec (NDLR : qui traite 12 000 tonnes de déchets toxiques par an à Mouscron), seul un registre de plaintes existe, il n’y a pas de commission de riverains ni même de contacts avec les délégués syndicaux», déplore Thierry Demuysère. Selon le permanent syndical, fausses rumeurs et vraie langue de bois mènent alors à d’inextricables crispations. D’où cette campagne d’information. Mis à part Méprec, les résultats, aux premières analyses, semblent néanmoins globalement concluants pour un projet sur un sujet sensible qui positionne différents acteurs par rapport aux effets déroutants du phénomène Nimby (« Pas dans mon jardin ») et qui devrait sans doute essaimer dans d’autres secteurs et entreprises… La leçon à tirer de cette expérience ? « Il ne faut pas attendre pour agir que les travailleurs deviennent otages du dialogue riverains-entreprises, comme ce fut le cas pour l’affaire DHL, il faut être proactif ! », conclut le délégué.

Catherine Morenville


1 www.incineration-environnement.be


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