Concilier préoccupations environnementales et création d'emplois, est-ce possible? Une récente étude de la Fondation Travail-Université a été consacrée aux "aspects socioéconomiques de la politique de l'eau en Wallonie". Commandée dans le cadre du programme de recherche socioéconomique sur l'environnement mis sur pied par le CERSW avec l'appui de la Région wallonne, elle permet de mieux appréhender les enjeux de la politique de l'eau et, surtout, d'anticiper les stratégies qui se révéleront bientôt indispensables à la gestion de cet or bleu dont on redécouvre depuis peu le caractère si précieux...

 

Une comparaison d'études relatives aux conséquences socioéconomiques des politiques de l'eau a été réalisée sur la base de travaux effectués en France, au Danemark et en Belgique. Ces études portent essentiellement sur les emplois résultant des programmes d'investissement dans le secteur de l'eau.

Parmi les emplois créés par les programmes d'investissement, il convient de distinguer trois catégories:

  • les emplois directs sont des emplois exercés directement dans le domaine de l'eau (construction de stations d'épuration et de collecteurs, maintenance, surveillance, etc.);
  • les emplois indirects sont des emplois exercés dans des secteurs qui produisent des biens intermédiaires pour le secteur de l'eau (par exemple les fabrications métalliques, l'électronique);
  • les emplois induits résultent du surcroît d'activités lié à l'utilisation des revenus qui sont distribués aux personnes occupées dans les emplois directs et indirects. Parmi les emplois créés, certains sont permanents s'ils subsistent à la fin des programmes d'investissement, les autres sont considérés comme limités dans le temps.

En comparant les estimations des différentes études sur le nombre d'emplois créés par milliard de francs investi, on constate d'importantes divergences dans les résultats (qui peuvent s'expliquer notamment par le contenu et le montant des programmes d'investissement et par la capacité du pays à répondre lui-même, c'est-à-dire en limitant les importations, aux besoins liés aux programmes). Ainsi, par milliard de francs investi, la France crée 319 emplois directs, la Région wallonne 215 et le Danemark 158.

Cette comparaison internationale montre la nécessité d'effectuer une étude détaillée des différentes composantes du secteur de l'eau, ainsi que des comportements des entreprises et des agents institutionnels, afin dépasser les limites des modèles de type macroéconomique.

Le secteur de l'eau

Bien que leurs fonctions soient distinctes, les producteurs et les distributeurs d'eau sont généralement associés dans les faits, ne serait-ce que par la continuité de leurs fonctions. De plus, il n'est pas rare qu'une même société produise et distribue l'eau. La taille des entreprises de production et de distribution varie fortement. C'est ainsi que six producteurs, sur la centaine que compte la Région, gèrent plus des trois quarts du volume capté. Quant à la distribution d'eau, elle est une compétence communale, exercée soit directement (régies ou services communaux), soit par le biais des intercommunales, soit en confiant le service de distribution au secteur privé, soit enfin en devenant associé de la SWDE.

La collecte des eaux usées est une compétence communale. La réalisation et l'exploitation des collecteurs et des stations d'épuration sont confiées par la Région à huit intercommunales agréées à cette fin et dont les coûts d'investissement et de fonctionnement sont pris en charge à 100% par la Région. En 1996, la Région wallonne comptait 234 stations d'épuration qui traitaient une charge réelle de 1 032 828 équivalent habitant.

Le secteur des équipements

Le programme d'épuration représente la principale partie de la politique de l'eau. Il est par conséquent intéressant de connaître son impact sur les entreprises wallonnes. Le montant des commandes adressées à des adjudicataires wallons varie d'une année à l'autre et se situe dans une fourchette de 70 à 80% du montant total des commandes. L'adjudicataire répartit à son tour ces commandes entre différents fournisseurs et sous-traitants, wallons ou non. Autrement dit, l'adjudicataire alloue le montant de la commande à du travail ou à du matériel. La part du travail direct (travail sur chantier) représente entre 10% et 30% des coûts d'un ouvrage d'épuration (station d'épuration ou collecteur). Les équipements sont de deux types: génie civil et électromécanique. C'est ce dernier type d'équipement qui est le plus exposé à la concurrence internationale et dont la production wallonne varie entre 12% et 60%, selon la taille de la station et le procédé utilisé.

Une enquête réalisée auprès d'entreprises actives dans le domaine de l'eau révèle que ces dernières sont globalement insatisfaites de l'organisation des marchés publics dans ce domaine. Elles souhaiteraient pouvoir évoluer dans un environnement plus stable: planification des investissements, meilleur calendrier des appels d'offre, cadre juridique stable, etc. Certaines d'entre elles déplorent le manque d'intérêt des autorités publiques pour la recherche dans le secteur de l'eau.

Les secteurs les plus sensibles

Les secteurs sensibles sont les branches qui dépendent des performances environnementales du secteur de l'eau, parce que leurs activités sont tributaires de la qualité de l'eau ou parce qu'elles peuvent être responsables d'une pollution de l'eau. Les entreprises sont soumises à la taxe sur le déversement des eaux industrielles, ce qui permet d'établir des statistiques relatives à la dépendance des secteurs par rapport aux ressources en eau. Quatre secteurs sont les plus "pollueurs" (en fonction des paramètres de la taxe): il s'agit des centrales électriques, de la chimie, de la métallurgie et de l'agroalimentaire.

Les trois premiers secteurs utilisent essentiellement de l'eau de surface à des fins de refroidissement, ainsi que pour dans les procédés industriels eux-mêmes dans le cas de la chimie. Le secteur de l'agroalimentaire utilise essentiellement des eaux souterraines pour des usages industriels.

Le tourisme est généralement cité comme un secteur fortement dépendant de la qualité des eaux de surface. Il est vrai que les principaux sites touristiques sont localisés à proximité des vallées les mieux préservées, mais néanmoins, la relation n'est pas simplement linéaire. Les cours d'eau les plus propres sont généralement situés dans des sites où les pressions démographiques, industrielles et agricoles sont faibles, ce qui correspond également aux critères retenus par les touristes.

Enfin, l'agriculture génère des substances polluantes pour l'eau, tout en étant dépendante de sa qualité. C'est un secteur soumis à un certain nombre de normes qui portent sur la production d'effluents d'élevage et sur l'utilisation de produits phytosanitaires. Des pratiques plus respectueuses de l'environnement ont été adoptées par certains types de cultures, mais le développement de l'élevage industriel de la volaille et des porcs suscite de nombreuses réactions dans les régions concernées.

Différents scénarios

L'analyse détaillée du secteur de l'eau montre qu'il existe une multiplicité de combinaisons des différentes variables et options. Il est instructif de les mettre en perspective sous la forme de scénarios. Rappelons que chaque scénario est construit autour d'un choix politique clé, qui oriente les autres choix possibles, que tous les scénarios doivent être plausibles et qu'aucun ne peut être mauvais sur tous les plans.

Trois scénarios sont proposés.

1 Le premier vise à maximiser les retombées socioéconomiques de la politique de l'eau pour les entreprises wallonnes. Puisque les moyens affectés à la politique de l'eau vont être importants pendant plusieurs années, comment en profiter pour améliorer la position des entreprises wallonnes dans ce secteur et créer de nouveaux emplois?

2 Dans le deuxième, la politique de l'eau est perçue comme une contrainte environnementale incontournable, mais dont on veut limiter tous les impacts financiers tant pour les autorités publiques que pour les consommateurs.

3 L'objectif principal du dernier scénario est d'inclure les consommateurs dans la lutte contre la pollution de l'eau mais aussi contre le gaspillage. Si l'on admet que les ménages supporteront en définitive l'ensemble des coûts relatifs à la politique de l'eau, il faut en contrepartie que les ménages soient des acteurs à part entière et non de simples bailleurs de fonds.

L'évaluation de ces trois scénarios selon une série de critères (aspects financiers, impacts écologiques, aspects institutionnels, impacts sur l'activité économique et l'emploi, aspects liés à la consommation) montre que l'objectif de minimisation des impacts financiers n'apporte pas d'avantage significatif, ni sur le plan de l'activité économique et de l'emploi, ni sur le plan environnemental (voir le tableau ci-contre). Une telle perspective ne donnerait pas d'impulsion supplémentaire aux politiques régionales.

En revanche, le scénario de maximisation des retombées socioéconomiques et le scénario de prévention et d'utilisation rationnelle de l'eau présentent tous deux des avantages significatifs, souvent dans les mêmes domaines. Les futures politiques régionales peuvent s'en inspirer de manière utile. Il convient cependant de mentionner deux remarques importantes:

  1. dans le premier scénario, indépendamment des effets directs des montants investis, ce sont surtout les changements à mettre en œuvre dans l'organisation des marchés, la planification des investissements et la valorisation du potentiel régional qui peuvent avoir des impacts positifs sur l'activité économique et l'emploi. Une politique qui s'inscrirait dans la logique du premier scénario devrait donc mettre l'accent sur les aspects organisationnels et qualitatifs;
  2. si le scénario de prévention et d'utilisation rationnelle de l'eau présente en apparence le meilleur bilan, il est cependant grevé d'incertitudes plus lourdes que les autres scénarios, pour deux raisons: d'une part parce qu'il dépend du degré de réussite des actions en faveur du changement de comportement des consommateurs, d'autre part parce qu'un certain nombre de variables sont difficiles à estimer ou à quantifier. En particulier, les effets économiques d'une utilisation plus rationnelle de l'eau sont complexes et mal connus.

Questions ouvertes

En conclusion, il faut également souligner que de nombreuses questions restent ouvertes, auxquelles il faudra répondre afin de mieux étayer les politiques de l'eau. Parmi ces questions:

  1. comment concevoir et organiser une politique de communication dans le domaine de l'eau, aussi bien à destination des entreprises que des consommateurs?
  2. comment mettre en œuvre une cohérence régionale dans les politiques de recherche scientifique et de développement technologique dans le domaine de l'eau?
  3. comment estimer le potentiel de réduction de la consommation en eau des ménages et les impacts d'une plus grande implication des consommateurs dans la gestion de l'ensemble du cycle de l'eau? Comment en évaluer les impacts financiers globaux?quelles seraient, de manière plus précise, les impacts sur la conception, la fabrication et la commercialisation d'équipements d'utilisation rationnelle de l'eau?

Des réponses à ces questions permettraient de mieux exploiter les pistes dégagées dans les scénarios.

 

Le Gavroche

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