L’agriculture fait partie des secteurs d’activité économique largement pointés du doigt en raison de son apport important à la pollution et l’appauvrissement du sol, la pollution des nappes phréatiques et ses effets négatifs sur la santé publique, en raison de ses méthodes de production nécessitant l’utilisation massive de produits de synthèse (fertilisants, pesticides, produits de traitement).

 Ces problèmes ne constituent qu’une partie des problèmes dont souffre le monde agricole depuis plusieurs décennies. Des problèmes de type sociétal s’y superposent. Les agriculteurs sont à la fois les responsables et les victimes de ce mal-développement. Face à ce mal-développement, partout en Europe et ailleurs dans le monde, des agriculteurs tentent de résister, en pratiquant une autre agriculture, l’agriculture biologique. S’organisant, ils se posent, d’une part, comme sujet de leur propre existence en tant qu’agriculteurs et, d’autre part, ils deviennent des acteurs d’un vaste mouvement social, qui contribue au développement durable. Les lignes qui suivent tentent de faire la synthèse d’une recherche menée auprès de responsables d’exploitation agricole/horticole et viticole en Wallonie, Flandre, Picardie, Nord-Pas-de-Calais et Alsace, visant à mieux comprendre la dynamique sociale des agriculteurs bio.

Agriculture bio ?

Qu’est-ce que l’agriculture bio ? Est-ce une méthode, une technique, une association, une croyance, un mouvement social ou tout à la fois ? Dans le sens très strict, l’agriculture bio est une méthode de production réglementée par la loi. Sans l’application du cahier des charges en vigueur, il ne peut être question d’agriculture bio. Mais au-delà de cet aspect légal, l’agriculture bio peut revêtir différents principes philosophiques et sociétaux. Selon certains auteurs, l’agriculture bio peut être considérée comme un véritable mouvement social. Ce type d’agriculture ne se limiterait pas à la promotion d’une méthode agricole particulière, mais il mettrait en cause tout le système de l’agriculture dominante et, au-delà, le système de production global de nos sociétés post-industrielles. S’inscrivant dans une perspective de changement global, l’agriculture bio proposerait un nouveau type de relation entre agriculture et société.
L’agriculture bio dispose d’une base sociale très large ; elle est fortement influencée par les évolutions globales de la société. Sa particularité est de recruter des agriculteurs à l’extérieur du monde agricole. La plupart du temps, les agriculteurs bio n’ont que peu de liens avec l’agriculture conventionnelle. Par contre, ils entretiennent d’excellentes relations avec des individus et des groupes actifs dans d’autres domaines de la société, tels que les mouvements écologiques et les mouvements de consommateurs. Ce réseau de relations et la large base de recrutement permettent de distinguer fondamentalement l’agriculture bio des autres types d’innovations dans le domaine agricole, tels que l’agriculture raisonnée. Toutefois, l’agriculteur bio n’a pas un profil unique. La recherche dont cet article se veut l’écho a abouti à la définition de quatre grands profils types :
— l’agriculteur bio « holiste » : il considère la ferme comme un organisme vivant, un espace où règne une harmonie entre les personnes, les animaux et les choses. Le rapport à la terre, héritage des générations antérieures, est de type spirituel et mobilise tous les sens. Le contact direct avec les clients est estimé comme fondamental, car il est générateur de confiance et d’apprentissages. Il n’achète que des produits bio et ceux issus du commerce équitable. Plusieurs sont engagés activement dans l’action collective ;
— l’agriculteur bio « environnemental » : au small is beautiful de la catégorie précédente, il préfère des espaces étendus afin d’assainir la plus grande superficie de nappes phréatiques possible. Il s’agit toutefois, comme pour les premiers, d’intégrer harmonieusement les espaces naturels et les espaces agricoles et de veiller à la beauté paysagère. Pour la distribution des produits, il préfère passer par des filières bio spécialisées, telles que des superettes bio tout en n’excluant pas les grandes surfaces, à condition que l’identification du producteur soit possible ;
— l’agriculteur bio « défense de la profession » fait partie de ceux qui ont commencé modestement, munis d’une idéologie de gauche, et qui ont vu leur exploitation se professionnaliser au fur et à mesure. Il y a également ceux qui ont commencé le bio par pur intérêt financier et qui, à force d’exercer le métier, ont redécouvert une certaine fierté et une passion pour le travail de la terre. La ferme est avant tout considérée comme un lieu qu’il s’agit de bien gérer, ce qui passe notamment par une bonne maîtrise des technologies adaptées à l’agriculture bio, voire un pouvoir de recherche ;
— l’agriculteur bio « marchand » a opéré une reconversion vers le bio par pur intérêt matériel. Il estime que le bio a le vent en poupe et saisit cette opportunité. Il considère la ferme avant tout comme un lieu de production, attentif aux demandes du marché. Les rapports entretenus avec les autres agriculteurs bio sont du même ordre que ceux entretenus avec les agriculteurs conventionnels, à savoir « des rapports de compétition sur un marché en évolution ». Les grandes surfaces sont préférées à toute autre modalité de vente. La vente directe est totalement repoussée en raison des pertes de temps liées à ce type de transactions. La standardisation des produits en matière de goût et d’esthétique est également mise en avant.

Acteurs de changement

Malgré ces différences, la plupart des agriculteurs se considèrent comme des acteurs de

changement, exception faite des agriculteurs « bio marchands ». Au-delà des changements de techniques, ils mettent en question un certain ordre dominant, au sein du champ agricole et bien au-delà. Voulant prendre leur destin en main, ils se posent en tant que sujet ; contribuant au changement de société, ils se posent en tant qu’acteurs sociaux.
Si l’on se réfère à Touraine, l’individualisme contemporain a deux visages. D’une part, il y a l’individu soumis à la culture de masse et coupé de liens sociaux. De l’autre, il y a le sujet qui résiste aux forces dominantes du marché et de l’ordre établi. Selon le sociologue français, l’individu devient sujet lorsqu’il se dégage de sa situation de dominé, par la prise de conscience, l’action collective et le conflit. On peut appliquer la grille d’analyse du sociologue à l’émergence de l’agriculture bio.
En effet, chez la plupart des agriculteurs qui se sont convertis à l’agriculture bio, la prise de conscience de la domination passe par l’avènement d’un événement, ou d’une série d’événements très importants dans la vie de l’individu. Ainsi, chez les agriculteurs interviewés, ces événements sont de trois types : des problèmes de santé, la disparition de la flore ou la pollution de la nappe phréatique, et la viabilité de la ferme, suite à l’utilisation et l’importance grandissante des produits phytosanitaires. Il s’agit dans tous ces cas de l’irruption d’une menace. Par exemple, tel agriculteur découvre que ses graves problèmes de santé découlent directement de l’utilisation de certains produits de traitement ; ou tel autre agriculteur qui constate la disparition préoccupante de la flore.
Ces prises de conscience ont entraîné chez plusieurs agriculteurs à la fois une peur d’un désordre ou d’une catastrophe de grande ampleur, mais également de l’indignation et de la colère. Ainsi, une agricultrice s’insurge contre les effets dramatiques de l’agriculture conventionnelle tels que la destruction de cheptels entiers suite à l’une ou l’autre crise agroalimentaire : « On brûle les bêtes. À quoi ça sert d’élever trois fois plus de bêtes et devoir les brûler ? Ce que je veux dire, c’est que ce qu’on fait maintenant, c’est en dépit de tout bon sens. (...) On fait tourner les gens en bourrique ». Sans être opposés au principe du développement scientifique et technique, ils dénoncent l’orientation prise par ce type de recherche : pollution des terres, risques liés au réchauffement de la planète, au développement des OGM, etc. Outre la peur et l’indignation, c’est aussi un sentiment de honte qui est parfois exprimé : « l’impression vraiment de faire une bêtise chaque année en allant désherber, et à la fois d’être acculé à faire ça parce qu’on n’a pas le choix. ».

L’adversaire…

Ici se pose la question de l’adversaire, autrement dit de l’attribution causale du mal-développement constaté. Qui est responsable ? Ce sont à la fois des agriculteurs conventionnels, les organisations d’agriculture conventionnelle et l’industrie phytosanitaire.
La plupart du temps, les rapports avec les agriculteurs conventionnels sont décrits comme indifférents, courtois, voire coopératifs. Les attitudes sont moins positives lorsque les interviewés s’expriment sur « les agriculteurs » en général. Ici, les sentiments sont teintés d’ambiguïté. D’une part, les agriculteurs interviewés expriment de la compassion à leur égard, estimant qu’ils sont victimes du système agricole dominant. D’autre part, ils les accusent d’exercer une pression sur ceux qui hésitent à se reconvertir. D’autres déplorent leur complaisance avec le système dominant. Mais surtout, les sentiments d’hostilité s’amplifient quand il est question des organisations de défense des agriculteurs. Certains, notamment en France, parlent ouvertement de pratiques illégales (« ici, l’accès à la terre est mafieux », « en France, il y a une grande collusion entre la chambre d’agriculture et le syndicat majoritaire qui est la FNSEA »…). Le sentiment d’animosité va grandissant lorsqu’il s’agit de l’industrie phytosanitaire (« Je ne sais pas comment ils peuvent dormir »)…

Conditions

Le saut vers le bio, s’il peut donc être encouragé par cette prise de conscience de la domination, implique toutefois pour être réussi de remplir certaines conditions : en termes de compétences, de savoirs-faire professionnels, mais aussi d’espérance de réussite (il faut en effet que l’agriculteur soit suffisamment convaincu que la reconversion en bio est le moyen le plus efficace pour atteindre le résultat visé). Or, les compétences en matière de savoir et savoir-faire bio ne sont que rarement transmises par la famille, par le système scolaire ou par les organisations qui encadrent le monde agricole. Pour beaucoup, les rencontres avec des agriculteurs bio établis ont apporté la preuve que le bio est techniquement possible.
Les conditions de réussite portent également sur le contexte économique, la taille de l’exploitation : en effet, l’agriculture conventionnelle exige l’utilisation de machines et d’intrants coûteux, ce qui ne peut être envisagé que dans le cadre des grandes exploitations. Dans une petite exploitation, pour que l’activité soit rentable, ces coûts doivent être écartés. D’autre part, la création de valeur se fait davantage à la ferme et par le travail de commercialisation directe, tel que les marchés, les points de vente à la ferme, les petits magasins coopératifs, les paniers de légumes, etc. Enfin, les conditions sont également politiques — le système politique, au travers de la politique agricole, est-il favorable au développement de l’agriculture bio ? —, et sociales — en particulier, la présence d’un tissu social dense, la vie associative, les formations, les expertises, les foires, les lectures, les échanges informels, etc. De ce point de vue, tous les interviewés soulignent le rôle décisif de certaines rencontres. Si celles-ci concernent essentiellement les agriculteurs bien établis, des échanges avec des personnes extérieures au monde agricole, mais favorables au bio sont également mentionnés. Ces derniers ont permis de revoir certains stéréotypes à l’égard du bio et « d’ouvrir les horizons ». Comme le dit l’un d’eux : « le fait d’avoir des clients venant de tous les horizons et des cadres supérieurs nous a permis d’accéder à une dimension qui n’était pas la nôtre, c’est-à-dire une approche très extérieure à l’agriculture, avec un regard différent, et du coup une sensibilisation, une ouverture d’esprit beaucoup plus grande. Ça nous a aidés à passer au bio parce que l’image qu’on pouvait nous transmettre par ailleurs, c’était que l’agriculture bio, c’était plutôt un retour en arrière. »
Après avoir emprunté des voies diverses, les agriculteurs bio arrivent à la conclusion que l’agriculture bio est la plus à même de donner réponse à leur désir de changement. En effet, que ce soit au niveau de l’autonomie du travail, de la liberté et de la fierté professionnelles, au niveau écologique, au niveau de la santé ou encore au niveau des relations interpersonnelles, l’agriculture bio dépasse de loin les autres approches, à leurs yeux.


(*) Exposé colloque Which Life ? On an impoverished planet, 21-25 janvier 2008 – FUNDP, Namur.

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