PhotoInterviewLe monde du travail est traversé par une profonde crise : conditions de travail dégradées, souffrance, augmentation du chômage... Face à ces défis, Mireille Bruyère propose une critique de notre désir illimité d'efficacité productive comme sésame à notre émancipation. Elle ouvre de nouveaux fronts pour déconstruire notre imaginaire productiviste et en proposer un qui soit soutenable humainement et écologiquement.

 

 

 

Quelle est votre vision du monde du travail ?

Nous vivons dans un monde du travail qui est de plus en plus stressant, intense et en même temps en perte de sens. La productivité et l'efficacité, soutenues par les nouvelles technologies et organisations du travail, y occupent une place centrale. Les entreprises font la course à la productivité avec la promesse d'un monde du travail moins pénible et plus épanouissant, parce que plus efficace. Mais dans les faits, c'est tout le contraire qui se produit. Face à la crise que traverse le monde du travail depuis quarante ans, le management n'a fait qu'augmenter l'oppression sociale pour tenter d'en sortir. Les entreprises exigent des travailleur.euse.s d'être de plus en plus efficaces, elles attendent d'eux.elles non plus qu'ils.elles fassent leur boulot et forment leur esprit mais d'être impliqué.e.s et de jouir de leur performance, d'être heureux.ses de leur autonomie mais en même temps de s'y soumettre. Elles déplacent l'injonction de productivité du corps du travailleur au travailleur tout entier : son corps, sa pensée, sa parole, ses comportements. Ce faisant, elles touchent à la part intime de chacun d'eux.elles. Cela conduit à une épidémie de souffrance au travail.

Qu'entendez-vous par productivité au travail ?

Avec la naissance du capitalisme et la recherche insatiable de l'accumulation de richesses qui le caractérise, nous sommes passés de l'humain raisonnable – renvoyant à notre capacité de raisonnement, de mesure et de sagesse – à l'humain rationnel. Mais cette rationalité ne doit pas se comprendre comme la simple recherche d'adéquation des moyens aux fins, laquelle n'est ni propre à l'être humain, ni à notre époque. Dans nos sociétés capitalistes, la fin est économique et quantitative, donc la rationalité est aussi économique et quantitative. Il s'agit d'une rationalité qui vise à maximiser le produit économique en minimisant les coûts. La productivité du travail se définit alors comme le rapport entre le produit économique du travail et le coût mesuré en quantité de travail. Le projet de société qui va avec cette représentation maximisatrice de la rationalité humaine est dès lors centré sur la recherche d'une augmentation illimitée de la productivité du travail et d'une minimisation voire une élimination du travail dans le processus de production.

Pour vous, la crise du travail est avant tout une crise de l'efficacité productive. Pourquoi ?

Au cours des trente glorieuses, la productivité avait permis la mise en place d'un compromis social, institué dans le salariat, entre les intérêts du travail et ceux du capital. D'un côté, l'augmentation du capital via l'exploitation et la subordination des travailleur.euse.s, de l'autre l'augmentation des salaires, l'acquisition de protections sociales et de droits. Ce compromis rendait soutenable l'équilibre entre les institutions du travail et du capital. Il y avait une idée de progrès partagé : les salaires alimentant la consommation de masse et la protection sociale favorisant la croissance et l'emploi.

Mais à la fin des années 70, la croissance économique commence à ralentir et à montrer ses faiblesses. La productivité entre en crise. On assiste à une baisse structurelle des gains de productivité et de ce fait, à la lente érosion du compromis productiviste. L'imaginaire productiviste de la maitrise rationnelle touche à ses premières limites : la saturation de la consommation des biens de productions industriels et les premières flambées de contestations sociales de la rationalisation du travail à l'intérieur des entreprises. À partir de là, le capitalisme s'est mis à contourner les digues qu'on avait mises en place, sans jamais remettre en question cet imaginaire de maitrise rationnelle. Au contraire, il n'a cessé de l'approfondir avec l'aide des technologies de l'information, au point que nous soyons aujourd'hui malades de la productivité. Cela s'est traduit par la transformation des grandes entreprises qui vont organiser le travail en fractionnant les chaines de valeur sur l'ensemble de la planète pour essayer de trouver les coûts de production les moins élevés. Puis par la transformation monétaire du capital sous sa forme financière avec un certain nombre de politiques qui convergent pour instrumenter et développer les marchés financiers. On assiste alors à une explosion des statuts de travailleur.euse.s, un fractionnement du travail, un développement du précariat...

Les limites sont aussi d'ordre écologique...

Bien sûr. Les premières alertes relatives aux limites du productivisme vis-à-vis des ressources de la terre ont été relatées dans des rapports d'experts dès les années 70, notamment dans The limits to growth de Meadows. Mais ce n'est que dans les années 80 que l'on commence à évoquer des scénarios remettant en cause la croissance indéfinie des consommations d'énergie. Les économistes standards ont finalement dû se mettre à l'évidence qu'une partie de notre puissance productive ne vient pas seulement de notre rationalité. Elle n'est possible qu'à condition d'utiliser des ressources qui sont, elles, limitées...

Cette centralité de la productivité n'est pas suffisamment remise en question ?

Le débat sur le caractère indépassable de la croissance économique est maintenant bien entamé par de nombreux économistes critiques. Mais celui sur la productivité du travail ne semble pas lui emboîter le pas aussi facilement... La question de la productivité et du système technoscientifique est un aspect du capitalisme que l'on a tendance à placer à l'extérieur du problème et à penser comme un phénomène récent. On peut constater que même parmi les penseur.euse.s critiques du capitalisme, la question de la productivité, de l'efficacité n'est jamais remise en question. Finalement ce que l'on discute en politique économique, et ce que le courant marxiste nous propose, c'est la question de la répartition de la valeur produite par la productivité. Pour le marxisme, la classe ouvrière doit se constituer, se massifier et s'homogénéiser pour devenir une classe économique capable d'agir politiquement. Et cette unité économique de la classe ouvrière dépend du développement des forces productives, donc de la productivité, elle-même conditionnée par les sciences et les techniques.

Il faut poursuivre le combat contre la dégradation des conditions de travail mais aussi le porter sur la productivité et le sens de cette productivité.

On peut dire qu'il y a une idée partagée entre Marx et le capitalisme selon laquelle la productivité et la rationalité qui la sous-tend mènent au progrès humain. De ce point de vue, le conflit ne se place pas sur la question politique du travail mais sur la question de la répartition du fruit du travail, en laissant finalement le règne de la productivité sous le joug du patronat.

C'est donc pour un nouvel imaginaire sociétal que vous plaidez ?

Il faut opérer un véritable tournant politique si nous voulons éviter de nous retrouver dans un monde dévasté humainement et écologiquement. Pour y arriver, il faut mener des luttes simultanément et de manière articulée sur différents fronts. Dans l'immédiat, il faut poursuivre le combat contre la dégradation des conditions de travail et pour une réduction de la durée légale de travail afin de créer des emplois et d'inverser le rapport de force dans les entreprises. Cela passe aussi par des expérimentations de modes de production fondés sur des principes de solidarité et de démocratie. Mais aussi par des combats sur la productivité et le sens de cette productivité, sans quoi le reste ne sert à rien. Nous devons contester cette accélération de l'injonction à la productivité dans les entreprises. Nous pourrons alors trouver de nouvelles significations du travail, d'autres finalités plus sociales, créatives. Il faut ouvrir ce front pour des questions écologiques et anthropologiques évidentes. C'est pourquoi nous devons nous engager dans la sobriété rationnelle et productive. Pour cela, nous avons besoin d'une passion politique de chacun.e pour les choses communes. Nous avons besoin de prendre le temps de la délibération commune afin de trouver d'autres finalités au travail et d'autres façons de vivre hors travail. Nous avons besoin de créer de nouvelles institutions démocratiques chargées de produire les biens utiles à la vie. #

                                                                                                                                                                             Propos recueillis par Stéphanie Baudot

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